‹ La formation du radicalisme philosophique (volume 4)Chapitre 24 sur 177 · LES «VINDICTE GALLIC.E · texte numérisé non relu

LES «VINDICTE GALLIC.E

Paine, Mackintosli et Godwin pensent, contrairement à l'opinion de Burke, en matière de droit constitntionnel, comme le pensait déjà Bentliam en matière de droit privé, que les principes de la morale sont à la fois clairs et simples, accessibles au sens commun et capables de fonder une science.

Mais quels sont ces principes? C'est ici que l'accord cesse, entre les trois adversaires d'Edmund Burke; et leurs divergences sont particulièrement intéressantes, au l'.oint de vue où nous nous plaçons, si nous voulons comprendre comment, vers la fin du xviii'' siècle, chez les avocats du régime démocratique, la théorie de l'utilité générale se substitue insensiblement ù la théorie spirilualiste des droits naturels.

Les .Vindiciœ Gcdlicœ sont un li\re principalement historique; il est cependant impossible à Mackinlosh de réfuter Burke sans remonter à la discussion des principes. Or, le principe que Mackintosh oppose à Burke, est-ce le principe de l'utilité ou le principe « métaphysique » des droits de l'homme? Nous ne sauriçns répondre à celte queslion, car Mackintosh ne paraît pas lui-même avoir conscience d'une tlivergence logique des deux principes. Sans doule il défend contre Burke l'idée qui ;i inspiré, en Amérique, puis en France, la rédaction des « Déclarations des droits des hommes »: il y voit un cITet de la vigueur juvénile de la raison et de la liberté dans le Nouveau-Monde, où l'esprit humain n'était pas encond^ré comme en Europe, par cette vasli' masse dusages et de préjugés, débris

des siècles barbares. Il reproche à Burke de ne ]^as savoir, après avoir condamné le principe des droits naturels, éviter l'emploi constant de l'expression. Mais, d'autre part, il associe visiblement le succès des idées révolutionnaires en France avec l'expansion des idées d'Adam Smith : la fin du régime féodal, chante par Edmund Burke, c'est, à ses yeux, surtout l'avènement de la liberté commerciale et industrielle. Ce qu'il combat dans l'ancien régime politique, comme Adam Smith ou Quesnay dans l'ancien régime économique, c'est le gouvernement des riches, constitués en corporation fermée par leur richesse même; il est nécessaire qu'ils se syndiquent et se coalisent, nécessaire qu'ils constituent des corps distincts, nécessaire qu'ils gouvernent". Mais ^e principe cfui fonde les spéculations d'Adam Smith, le principe de l'identité naturelle des intérêts, n'a pas de relation logique, malgré certaines obscurités de son langage, avec le principe des droits naturels ; et Mackintosh le reconnaît implicitement, lorsque, après avoir affirmé que les vérités politiques premières sont peu nombreuses et simples, il essaie de les définir : a il est aisé, pense-t-il, de les faire comprendre, et de transporter à la politique le même égoisme éclairé qui préside aux autres affaires de la vie. On peut le faire respecter non parce qu'il est ancien, ou parce qu'il est sacré, non parce qu'il a été établi par les barons, ou applaudi par les prêtres, mais parce qu'il est vtile^^ ».

C'est, à travers tout l'ouvrage de Mackintosh, la

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même ambiguïté clans l'expression du principe premier. Presque dans les mêmes termes que Bentham, il n'admet pas qu'il y ait abdication par l'individu de ses droits naturels lorsque celui-ci entre en société avec d'autres individus; il n'admet pas même qu'il y ait diminution de ces droits. Les droits de l'homme supposent la préexistence du lien social, et toutes les théories qui impliquent V existence réelle d'un élSit antérieur à l'état social sont ou futiles ou fausses. Il revient cependant aussitôt à la théorie des droits naturels, distingue entre la virtualité et l'actualité de ces droits : il faut une société pour faire passer à l'acte les droits, naturellement égaux, de tous les individus. Mais voici que tout à coup Mackintosh parle, de nouveau, le langage de l'utilité. La grande question, en politique, n'est pas une question d'origine, mais une question de fin; ce n'est pas une question de droit, c'est une considération d'utilité. Les formes politiques ne sont que les moyens propres à assurer une certaine quantité de félicité publique. Si la fin est atteinte, toute discussion instituée pour savoir si les moyens étaient théoriquement aptes à la produire devient puérile et superflue. Pourquoi donc employer le langage détourné des droits de l'homme? C'est que ce langage détourné est en même temps un langage abrégé. Tous les agents moraux sont impuissants à estimer l'utilité de tous leurs actes pris en i)articulier ; mais on peut démontrer de tous les principes généraux de justice qu'ils sont utiles; et c'est cette utilité seule qui leur confère le caractère d'une

obligation morale. « La justice, c'esl Tutililé, mais c'est l'ulililé s'exprimant par des maximes générales, dans lesquelles la raison a concentré l'expérience de l'humanité... Quand j'affirme qu'un homme a droit à la vie, à la liberté, etc., je veux seulement énoncer une maxime morale fondée sur ïintérêt général, qui interdit toute atteinte à ses possessions " ». D'où l'emploi simultané des deux expressions. Le nouveau gouvernement de France repose sur la base immuable « du droit nalurel et du Ijonheur général '- ». Une déclaration des droits est le seul expédient concevable « pour tenir éveillée la vigilance publique contre l'usurpation des intérêts partiaux, en mettant perpétuellement sous l'œil du public le droit général et l'intérêt général '^ ». L'attitude logique de Mackintoshest une altilude d'équilibre instable; il est nécessaire que la balance penche bientôt d'un côté ou de l'autre; il apparaît même déjà COI rmie nécessaire que le principe de l'utilité l'emporte chez lui sur le principe des droits naturels.

La même contradiction ou, si l'on veu(, la même confusion des deux principes se laisse dislingiier dans II' livre plus fnineux de Thomas Paine ; et peut-être csl-jl possible de saisi i' sur le fait, dans son ouvrage, comment s'effectue la li-ansition du premier au second. Les « Droits de l'Homme » parurent en deux parties successives, à un an d'intervalle. La première partie, dédiée à Washington et parue en 179! , conslitue, comme nous dit le sous-titre, « une réponse à Tattaque dirigée par Mr. Burke contre la révolution française », une

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défense, point par point, de la puliliqne de la Gonslituanle. La seconde partie, dédiée à La Fayette et publii'^e en 1792. a pour objet de « combiner les i)rincipes et la pratique » ; après avoir réaftlrmé les principes de la philosophie de la révolution, il cherche comment un pays européen quelconque pourra les mettre en pratique, comment l'Angleterre, suivant l'exemple donné p;ir l'Amérique et par la France, pourra se donner des institutions et un budget démocratiques. Mais peutêtre Paine, à son insu, n'expose-t-il pas, dans l'une et

" l'autre partie, les mêmes principes ; et peut-être, si notre interprétation est justitîée, est-ce dans la première partie le principe spiritualisîe des droits naturels qui prédomine encore, et, dans la seconde, est-ce déjà \e principe de l'utilité générale.

Que la terminologie, juridique ou spiritualisîe, des droits naturels, prédomine sur la terminologie utilitaire, dans la première partie des « Droits de l'Homme », il est à peine besoin de le démontrer. Le titre même que Paine a choisi de donner au livre en définit le caractère. L'histoire populaire de la première année ■de la Révolution, racontée par Paine en vue de corriger les inexactitudes de Burke, est toid entièn; une histoire des conditions dans lesquelles, péniblement, la « Déclaration » fut élaborée Une première rédaclion, hâtive et enthousiaste, a été adoptée, sur la proposition de La Fayette, à la veille de la prise de la Bastille, afin que, si l'Assemblée nationale devait périr,

•quelques traces de ses principes eussent chance de sur-

vivre au naufrage. C'est parce que le roi hésite à sanctionner la Déclaration , maintenant adoptée sous sa forme complète, que le peuple se porte à Versailles, clans les premiers jours d'octobre, vainqueur à dater du moment où le roi consent à apposer sa signature. Était-il d'ailleurs, pour raconter la révolution des droits de l'homme, un historien mieux qualifié que Thomas Paine, témoin de la chute de la Bastille et chargé de porter à Washington les clefs de la prison rasée, habitant de Paris au moment de la fuite à Yarennes et le premier peut-être à proposer l'établissement d'une république, puis membre de la Convention et rédigeant, en collaboration avec Condorcet, une nouvelle déclaration des droits ? Le livre de Paine comprend d'ailleurs une traduction de la « Déclaration », suivie d'observations critiques ; à bien des égards, cette première partie peut être tenue pour une édition anglaise de la Déclaration des Droits de l'Homme, accompagnée d'un commentaire philosophique et historique. L'individu, en tant qu'individu, possède, par le droit de son existence, un certain nombre de droits naturels : tels sont les droits intellectuels, ou droits de l'esprit, et les divers droits que chaque individu possède d'agir en vue de son bien-être et de son bonheur personnels, dans la mesure où l'exercice de ces droits ne porte pas atteinte aux droits naturels des autres hommes. Les premiers, tels que les droits « de penser, de parler, de former et d'émettre des opinions », subsistent toujours, en vertu de leur essence même, dans leur intégrité;

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