CRITIQUE DE L IDEE DE PEINE
cipe de la liberté de conscience. Mais c'est par une inexplicable perversion de la raison que les hommes ont mis une dift'érence entre la religion et la moralité, fait de la religion la province sacrée de la conscience, et abandonné sans restriction la moralité à la discrétion du magistrat. Ce qui fait la valeur des opinions religieuses comme de toute opinion théorique, c'est la tendance morale. Il faut étendre à la moralité l'application du principe libéral, qui a déjà été appliqué à la religion. En malièrc morale comme en matière religieuse, la tendance directe de la contrainte pénale est de rendre notre intelligence et nos craintes, nos obligations et notre faiblesse contradictoires entre elles. Sur la critique de la notion de mérite, Bentham fonde une théorie positive des peines, Godwin une critique, aux conclusions strictement négatives, de la notion de peine. Si donc le gouvernement ne peut, sans porter atteinte à la liberté de conscience individuelle, user ni du pouvoir législatif ni du pouvoir exécutif, le seul pouvoir qu'il reste libre d'exercer, c'est un pouvoir d'arbitrage. Ses fonctions se réduisent à celles d'un simple jur}^ arbitral, donnant des avis motivés, en cas de besoin urgent, renonçant à décider, se bornant à inviter. Mais, dès lors, pourquoi conserver au gouvernement le caractère d'une institution permanente ? Pourquoi ne pas lui substituer des jurys, élus par les citoyens dans toutes les occasions où se fait sentir le besoin d'un arbitrage entre des intérêts opposés, ne fonctionnant que pour une circonstance donnée, et
dissous immédiatement après? Cela deviendrait possible du jour où de petites communautés se seraient substituées aux grands États avec lesquels un régime libéral est incompati])le. Mais enfin, à quoi bon instituer de tels jurj^s? Est-ce que le raisonnement d'un homme sage n'a pas le même poids que celui de douze ? Et l'aptitude d'un individu à instruire ses voisins ne serat-elle pas de notoriété suffisante, sans la formalité d'une élection régulière? « Voilà une des étapes les plus mémorables du progrès humain. Avec quel ravissement tout ami éclairé de Ihumanité doit-il prévoir cette ère bénie de la dissolution du gouvernement politique, machine grossière qui a été la seule cause perpétuelle des vices de l'humanilé, et qui, comme la chose a été mise abondamment en évidence au cours de cet ouvrage, a des maux de toutes sortes incorporés à sa substance, impossibles à supprimer autrement que par son annihilation absolue". »
La fin du progrès de la société politique, c'est donc, selon Godwin, à proprement parler, l'anarchie. Godwin répudie d'ailleurs cette expression; il demande expressément que l'on distingue entre l'anarchie et ce qu'il appelle « une forme bien conçue de société sans gouvernement », ou encore, par opposition à la théorie, mise à la mode par Burke, du gouvernement complexe, « une forme simple de société sans gouvernement » ^\ Mais c'est que Godwin entend l'anarchie au sens révolutionnaire de suppression violente des formes gouvernementales établies : or la violence, en vertu des prin-