‹ La formation du radicalisme philosophique (volume 4)Chapitre 31 sur 177 · LA LIBERTÉ DE CONSCIENCE · texte numérisé non relu

LA LIBERTÉ DE CONSCIENCE

stitutions pratiques, celte déclaration doit-elle me lier pour toujours ? M'est-il interdit de compléter et de modifier mon appréciation des choses, pour le reste de ma vie, pour Tannée, la semaine, l'heure qui suit? On fonde le respect des contrats sur l'obligation de tenir ses promesses. Mais nos facultés et nos possessions sont les moyens qui nous permettent de rendre des services aux autres hommes, et c'est dans le temps que ces moyens peuvent développer leurs effets utiles : il n'est donc rien, plus que le temps, dont la libre disposition soit sacrée. Or nous diminuons notre liberté dans remploi que nous faisons de notre temps, lorsque nous nous astreignons, aujourd'hui, à nous conduire, dans un temps donné, d'une manière déterminée. Celui qui engage ainsi son capilal de savoir n'est pas moins imprévoyant que celui qui engage son capital de fortune^'. Mais ce qui est vrai des contrats est vrai des lois. La loi, efïicace dans la mesure où elle définit des délits arbitrairement choisis, et condamne des actes que le principe de l'utilité ne condamne pas, devient d'autant moins nécessaire que ses prescriptions coïncident davantage avec les prescriptions de l'utilité publique : l'observation directe des phénomènes sociaux suflit alors, sans recours à l'étude d'aucune loi positive. La loi est essentiellement indéfinie: il faut qu'elle multifilie les prescriptions pour essaj'er d'égaler par sa complexité la multiplicité des cas particuliers. Elle est, par suite, incertaine: elle, entraîne des procès sans nombre. Enfin et surtout, elle vise à prédire l'avenir, à Il 6

prédire les actions humaines futures, à édicter des décisions à leur sujet. Le gouvernement qui fait une loi s'érige en maître de sagesse, si sage qu'il considère n'avoir rien à apprendre de l'avenir, ou bien s'engage, si l'avenir lui apporte des leçons nouvelles, à n'en pas tenir compte. La loi est le lit de Procuste des phénomènes sociaux : au mépris de ce grand principe, qu'il n'}^ a pas dans l'univers deux atomes indiscernables, elle essaie de réduire les actions humaines, composées de mille éléments fuyants, à un petit nombre de types. Les lois, au môme titre que les catéchismes, les credo et les promulgations de dogmes, tendent à immobiliser l'esprit humain dans un état de stagnation : principes de permanence dont l'action contrarie cette perfectibilité incessante qui est la santé de l'esprit*^.

Bref, Godwin critique, comme Hume ou comme Pale}', la théorie contractuelle de la moralité ; mais Hume et Pale}^, après avoir démontré Timpuissance de la théorie contractuelle à fonder les règles morales et les lois politiques, trouvaient, dans la théorie des règles générales, une sorte de substitut, ou d'équivalent, utilitaire, du contrat originel. Or ce que Godwin déteste précisément dans l'idée du contrat, de la promesse, c'est l'élément de permanence ou de généralité. Pendant que la morale de l'utilité fonde, avec Bentham, une philosophie de la loi et de la règle sociale universelle, elle aboutit, chez Godwin, à cette déclaration très différente, que toute loi est mauvaise, parce que toute loi est une règle générale *^

CRITIQUE DE l'idée DE PEINE. 83

Mais, TAssemblée nationale étant privée du pouvoir de faire des lois, il lui reste l'exercice du pouvoir exécutif, lequel échappe, semble-t-il, aux objections qui valent contre le pouvoir législatif : car les décisions du pouvoir exécutif s'appliquent à des circonstances particulières données^ et ne s'énoncent pas, comme les décisions législatives, sous forme de propositions générales qui engagent l'avenir ^^. D'ailleurs, il paraît que le pouvoir exécutif fait partie de l'essence ■ même du gouvernement; et, si le gouvernement est un mal, n'est -il pas un mal nécessaire ? Dès à présent, existe-t-il des questions de gouvernement plus importantes que les questions de paix et de guerre, ou d'impôt, et le choix de périodes appropriées pour la réunion des assemblées délibérantes^^? N'est -il pas possible de concevoir qu'avec le progrès de la civilisation, le pouvoir exécutif tende à devenir tout, pendant que le pouvoir législatif se réduira à rien? Peut-être, si une difficulté nouvelle ne surgissait.

En eft'et, pour que les décisions du pouvoir soient exécutées, encore faut- il qu'une sanction en garantisse l'exécution, et que la non-exécution du commandement entraîne l'intliction d'une peine : or Godwin critique la notion de peine ^", de même qu'il a critiqué la notion de loi. Comme Paley, comme Ben tham (et comme Blackstone lui-même), il refuse de voir dans la peine un talion rationnel. La peine ne doit pas être infligée, « parce que l'on suppose une certaine aptitude, une certaine propriété dans la nature des choses, qui fasse

de la souffrance, sans considération du ])énérice nui en résultera, l'accompagnement convenable du vice » ; punir en se fondant ainsi sur une notion de convenance, en souvenir du passé, non en prévision de l'avenir, c'est être aussi fou que Xerxès fouettant les vagues de la mer. La peine devrait être infligée « parce que l'intérêt public l'exige » ; mais cela même est impossible, et par là Godwin, parti du même principe quePale}^ et Benlham, dépasse les deux philosophes par les conséquences qu'il en tire. D'une part, il est impossible de proportionner les peines aux délits; car la fixation de la proportion dépend de la connaissance impossible des motifs de l'acte et de la réaction de la peine sur toute la conduite future du délinquant. Mais, d'autre part, et surtout, la nature de la peine est incompatible avec la nature de l'intelligence humaine. Le but de la peine, c'est d'enseigner aux hommes quelles actions ils doivent tenir pour justes, quelles actions ils doivent tenir pour injustes. Mais enseigner, c'est démontrer. Or punir, ce n'est pas démontrer. Donc punir, ce n'est pas enseigner. Le supérieur qui châtie un inférieur ou bien prétend avoir raison, ou bien prétend seulement être le plus fort. S'il pense avoir raison, qu'il le démontre. S'il se fonde, pour punir, sur la supériorité de sa force, alors la peine légale des temps modernes n'est qu'une forme plus hypocrite de Vordalie du moyen âge, où le plus fort, en tant que tel, était réputé avoir raison. On a reconnu déjà, en matière de religion, que le principe de la peine contredisait le prin-

Page 1