CHAPITRE II
LE PROBLÈME ÉCONOMIQUE
« Quand les riches, écrivait Thomas Paine, dépouillent les pauvres de leurs droits, c'est, pour les pauvres, une leçon qui leur enseigne à dépouiller les riches de leur propriété ' » : il suffirait donc aux riches, semblet-il, d'accorder, à tous les citoyens, l'égalité des droits politiques, pour obtenir, par là même, le respect du droit de propriété. Au contraire, l'égalitarisme de Godwin conteste tous les droits, définis comme des pouvoirs d'user et d'abuser, et, par conséquent, entre tous, le droit de propriété. « Le républicanisme n'est pas un remède qui frappe à la racine du mal. L'injustice, l'oppression et la misère peuvent trouver un asile dans ces séjours de prospérité apparente. Mais qui est-ce qui arrêtera le progrès de l'ardeur et de l'amélioration sociales, dans les pays où le monopole de la propriété sera inconnu ? -» On ne doit donc pas, selon Godwin, espérer qu'on a
résolu, par la suppression des inégalités politiques, le problème social tout entier, car le problème de la misère subsiste. Il se pose non seulement pour le théoricien pur, comme Godwin, mais pour l'observateur des faits contemporains. C'est le moment où, en raison de la guerre elle-même, qui absorbe toute l'énergie des peuples européens et livre à l'Angleterre le monopole du commerce universel , l'Angleterre offre le spectacle , caractéristique de la nouvelle ère industrielle, d'un progrès, en quelque sorte parallèle, de la richesse et de la misère. Pour supprimer la misère, suffît-il de régler la production, de mieux distribuer les richesses ? En fait, la philosophie de l'utilité, sous la forme que lui donne Godwin, vient aboutir au communisme. Ou bien faut-il réprimer l'accroissement excessif de la population? En 1801, dans un opuscule où il défend son ouvrage contre les critiques multiples qui l'ont accueilli^ Godwin fait, parmi ses adversaires, une place à part, pour son impartialité et pour la découverte d'un principe nouveau d'économie politique, dont il admet la vérité, à l'auteur anonyme d'un « Essai sur la population », où ses vues ont été discutées: il s'agit de Malthus, (pii se fonde, comme Godwin, sur le principe de l'utilité.
Ainsi s'enchaîne, avec la polémique soulevée par la théorie des droits de l'homme, la polémique relative au 'principe de population. Le livre de Malthus est un livre antijacobin, expressément écrit pour réfuter l'utopie égalitaire; il va cependant être considéré par les
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radicaux comme le complément nécessaire du livre d'Adam Smith, comme l'achèvement de la nouvelle science économique. Le système de Ricardo, qui est une pièce essentielle de l'utilitarisme intégral, dérive au moins autant de Malthus que d'Adam SmiUi. Pour Tintelligence complète de la doctrine utilitaire, nous de\ons comprendre comment cet élément nouveau est venu s'y agréger.
LE DROIT A l'assistance. WILLIAM GODWIN
Bentham, qui s'inspire de Hume, fonde le droit de propriété sur ce qu'il appelle le principe de la sûreté. Puisque chacun s'attend naturellement à conserver ce qu'il a, il est utile que le sentiment naturel de l'attente ne soit pas lésé par le législateur : le respect des droits acquis résume, dans la doctrine de l'utilité, la théorie du droit de propriété. Cependant, pour qui adopte le principe de l'utilité, celui des buts de la loi civile qui passe logiquement avant les autres, ce n'est pas la sûreté, c'est la subsistance. Dès lors, pourquoi ne pas dire, dans la mesure où la doctrine de l'utilité donne un sens à l'expression de droit, que tout homme a droit à l'existence, droit à la subsistance? Si, d'ailleurs, on objecte que les besoins réels sont indéterminables, et si l'on exige que chaque homme fournisse, par la quantité de travail qu'il sera disposé à donner, la preuve objective