ADAM SMITH ET GODWIN
Sans doute Adam Smith associe étroitement les deux idées de propriété individuelle et de gouvernement civil , et affirme l'union des deux idées en un langage qui serait susceptible d'une interprétation presque révolutionnaire. « Partout où il y a grande propriété, il y a grande inégalité. Pour un homme très riche, il faut au moins cinq cents pauvres, et l'opulence du petit nombre suppose l'indigence du grand nombre. L'opulence des riches excite l'indignation des pauvres, qui souvent sont à la fois entraînés par le besoin, et poussés par Tenvie, à envahir ses domaines. C'est seulement grâce à la protection du magistrat civil que le possesseur de cette propriété de valeur, qui est acquise par le travail de beaucoup d'années, ou peut-être de beaucoup de générations successives, peut dormir une seule nuit en sûreté. L'acquisition d'une propriété considérable et étendue requiert donc nécessairement l'établissement d'un gouvernement civil. Là où il n'y a pas de propriété, ou du moins pas de propriété qui excède la valeur de deux ou trois jours de travail, le gouvernement civil n'est pas nécessaire » '^ Mais, pour Adam Smith, si le gouvernement civil est nécessaire pour protéger l'inégalité des richesses, le gouvernement n'en est pas l'origiLie*", et par suite l'inégalité dans la distribution des richesses est un phénomène naturel, inséparable de la production même des richesses '^ Godwin voit, au contraire, dans le capitalisme et la propriété foncière, des etîets de l'héritage, c'est-à-dire d'une institution positive, d'un artifice gouverne- II 8
mental. « L'idée de propriété, ou d'empire permanent, sur ces choses qui doivent être appliquées à notre usage personnel, et encore plus sur le produit de notre industrie, suggère inévitablement l'idée de quelque espèce de loi ou de pratique par laquelle elle est garantie. Sans cette loi, la propriété ne pourrait exister ». « La propriété, sous toutes les formes qu'elle peut prendre, est maintenue par l'intervention directe d'une institution »'". Il faut donc tendre vers l'état de choses primitif, non seulement tel qu'il est défini par Adam Smith — différence nouvelle, — où chacun reçoit selon son travail, mais où chacun reçoit selon ses besoins, conformément au principe de l'utilité. A cette théorie égalitaire, on objecte que les mérites des individus sont dilférents et doivent recevoir des récompenses différentes. Mais de quelles récompenses veut-on parler ? Ira-t-on dire aux ' individus : « Si vous vous montrez méritant, vous recevrez cent fois plus de nourriture que vous n'en pouvez consommer, cent fois plus de vêtements que vous n'en pouvez porter » -"^ ? C'est donc toujours la même conception du droit, entendu comme le pouvoir d'user et d'abuser, qui implique, au mépris de l'intérêt général, le pouvoir, pour l'avare, d'accumuler sans but les biens qui auraient pu être distribués de manière à procurer le bien-être de milliers d'individus, et pour le prodigue , de gaspiller ses richesses sans considérer s'il leur donne ou non une direction utile, ^lais c'est sur la notion d'utilité, non sur la notion de mérite, que se fonde la notion de justice.
CRITIQUE DU LUXE. liS
D'ailleurs, que l'avare fasse un mauvais emploi de sa fortune, la chose est couramment admise ; mais l'opinion publique est, en somme, favorable à l'homme riche et généreux, qui dépense sans compter, ivho lives up to his fortune; il est, en réalité, aussi populaire que l'avare est impopulaire. Or, la thèse de Godwin est que l'homme riche, en tant que riche, ne peut pas être socialement -utile : la distinction des riches et des pauvres est une distinction artificielle, c[ui détruit l'identité naturelle des intérêts. Godwin finit, en tirant toutes les conséquences logiques de cette thèse, par développer ce paradoxe que l'avare est, dans l'emploi qu'il fait de sa fortune, plus près de la vérité morale que le prodigue^'. Le luxe ne se sépare pas de l'inégalité des fortunes ; une civilisation fondée sur le luxe ne peut donc être justifiée qu'à titre de transition nécessaire entre un égalitarisme barbare et un égalitarisme civilisé" ; il faut travailler à séparer les deux notions de luxe et de civilisation, et faire la critique de la société actuelle, fondée sur le luxe.
Le luxe n'est pas utile, en premier lieu, au riche iuimême, qui en jouit, ou passe pour en jouir. Godwin distingue quatre classes de biens : <c la subsistance, les instruments du progrès intellectuel et moral, les plaisirs dont la satisfaction ne coûte rien, les plaisirs dont la satisfaction n'est en aucune manière essentielle à une existence saine et vigoureuse, et ne peut être achetée qu'au prix de beaucoup de travail et d'industrie ». Cette dernière classe, qui comprend les plaisirs.
du luxe, est celle qui met le plus d'obstacles à une distribution équitable des richesses : comparez, quanta leur quantité respective, les objets qui procurent les trois premiers genres de satisfaction avec ceux qui procurent le quatrième, ils sont en quantité infime. On peut estimer qu'un vingtième seulement des habitants de l'Angleterre est occupé aux travaux de l'agriculture. De plus, la nature de l'agriculture est telle, qu'elle absorbe tout le temps du travailleur pendant certaines parties de l'année, et laisse les autres parties de l'année relativement libres : nous pouvons considérer les dernières comme équivalentes à un travail qui, dirigé par une habileté suffisante, pourrait suffire, dans un état social simple, à fabriquer les outils, à tisser les vêtements, à occuper les bouchers et les boulangers. Par suite, selon Godwin, il ne semble en aucune façon absurde d'admettre que le travail d'un homme sur vingt, dans la société, suffirait à fournir au reste toutes les choses absolument nécessaires à la vie. « Ce travail, partagé à l'amiable entre tous, au lieu d'être accompli par un aussi petit nombre, occuperait le vingtième du temps de tous les hommes. Admettons que l'industrie d'un travailleur occupe dix heures par jour, ce qui , déduction faite des heures de repos , de récréation et de repas, semble être compté largement. Il suit qu'une demi - heure par jour, appliquée au travail manuel par tous les membres de la société, suffirait à fournir à l'ensemble les choses nécessaires » . Si tant d'iiommes travaillent dix