ADAM SMITH ET GODWIN
moins fondamentale que la première. Elle constitue une sorte d'usurpation. Elle m'investit du soin de veiller à la conservation et à la disiribution de ce qui, en droit complet et absolu, appartient non pas à moi, mais bien à un autre que moi.
Enfin le troisième degré de la propriété, c'est « un système, établi d'une manière quelconque, par lequel un homme obtient la faculté de disposer du produit de l'industrie d'un autre homme ». C'est le système établi dans tous les pays civilisés, le système de la propriété héréditaire. Nous disons que nos ascendants nous lèguent notre propriété : c'est une imposture grossière. « La propriété est pi;oduite par le travail quotidien des hommes qui sont maintenant en existence. Tout ce que leurs ancêtres leur ont légué, c'est un parchemin moisi (a moukhj patent), qu'ils montrent comme un titre pour extorquer de leurs voisins ce que le travail de ces voisins a produit ». Cette troisième espèce de propriété est en contradiction directe avec la seconde.
Telle est la doctrine. Elle établit une double distinction : d'une part, entre le degré de propriété où il est attribué à chacun selon ses besoins, conformément au principe de l'utilité, et celui où il est accordé à chacun selon son travail, sans considération des besoins; — d'autre part, entre le degré de propriété où il est attribué à chacun selon son travail, et celui où chacun dispose du produit du travail d'autrui. Or cette double distinction est conforme aux principes traditionnels de la philosophie de l'utilité.
La première distinction se rencontrait déjà chez Locke; et God^Yin fonde, comme Locke, le droit de propriété sur la considération directe de l'utilité. Mais il est plus logique que Locke, puisque celui-ci, à peine après avoir fondé la propriété sur l'utilité, la fondait sur le travail, en partant de cette considération que le travail règle la valeur des choses dans l'échange, et en admettant implicitement ce postulat, que la nature est juste.
Quant à la seconde distinction, elle se rencontre chez Adam Smith, qui traite la question à un point de vue strictement théorique, mais ne peut faire autrement que d'y introduire constamment des notions de justice. Il s'attache à montrer comment s'est effectué le passage entre l'état social primitif où la propriété se fonde sur le travail, et la constitution actuelle de. la propriété ; et Godwin peut-être s'est inspiré non pas seulement de la pensée mais des expressions mêmes d'Adam Smith. « Le prix réel de toute chose, disait Adam Smith, ce que toute chose coûte réellement à l'homme qui veut l'acquérir, c'est le travail et la peine nécessaires pour l'acquérir ». Il disait encore que « le travail fut le premier prix, la monnaie originelle qui fut payée contre toutes choses "* », — et que, dans cet état de choses primitif, antérieur à l'accumulation du capital et à l'occupation du sol, « le produit total du travail appartient au travailleur '•' ». Mais, « aussitôt que le capital s'est accumulé entre les mains de personnes déterminées, quelques-unes l'emploieront naturellement
LOCKE, ADAM SMITH, GODWIN. IJl
à mettre au travail des hoinmes industrieux, qu'elles fourniront de matériaux et de subsistances, en vue de tirer un profit de la vente de leur travail ajouté à la valeur des matériaux'" ». Profit qui ne doit pas être confondu avec un salaire particulier, le salaire du travail d'inspeclion et de direction. Les profits « sont absolument différents, sont réglés par des princi'pes tout à fait différents, et ne sont j)as proportionnés à la quantité, la difficulté', ou ringéniosité de ce prétendu travail d'inspection et de direction ^' ». Et de même, « aussitôt que le sol d'un pays est devenu tout entier propriété privée, les propriétaires, comme tous les autres hommes, aiment à récolter là oit, il n^ont jamais semé, et exigent une rente en échange môme du produit naturel du sol'- ». Le système social existant est donc bien, pour Adam Smith comme pour Godwin, « un système par lequel un homme obtient la faculté de disposer du produit du travail d'un autre ». De même encore, lorsque Godwin condamne le langage imposteur, selon lequel la « propriété », la « richesse », sont des choses que les riches possèdent et se transmettent de père en fils, ne veut admettre dans le monde d'autre richesse que le travail de l'homme, et ne voit, dans ce qu'on appelle à tort richesse, qu' « un pouvoir confié par les institutions sociales à certains individus déterminés pour contraindre les autres à travailler à leur avantage'^ », il ne fait que reprendre, leur donnant seulement une forme en quelque sorte plus dramatique, des propositions d'Adam Smith '^ Richesse, c'est pouvoir. Non pas le
pouvoir politique, civil ou militaire, quoiqu'elle puisse accidentellement servir à l'acquérir. « Le pouvoir que cette possession confère immédiatement et directement, c'est le pouvoir d'acheter ; une certaine faculté de commander à tout le produit du travail qui est alors sur le marché. La fortune est plus ou moins grande, dans la mesure précise de ce pouvoir, ou de la quantité soit du travail d'autres hommes, soit, ce qui revient au même, du produit du travail d'autres hommes, qu'elle lui permet d'acheter ou de commander. » '"' Ainsi s'exprimait Adam Smith. Maintenant Godwin ne s'exprime pas autrement.
Mais alors comment les mêmes idées, exprimées presque dans les mêmes termes peuvent-elles chez des auteurs différents, aboutir à des conséquences aussi différentes. 11 est curieux de comprendre la nature de la crise logique que subit, vingt ans après la publication du livre classique d'Adam Smith, vingt ans avant l'apparition du livre également classique de Ricardo, le principe de l'identification naturelle des intérêts . Le problème peut, semble-t-ii, se résoudre comme il suit. Godwin retient d'Adam Smith ce qu'on peut appeler son naturalisme , — la distinction opérée entre le naturel et l'artificiel, jointe à la conviction que la nature est juste, que l'artificiel s'oppose tout à la fois à la nature et à la justice. Mais Godwin place ailleurs qu'Adam Smilh la ligne de démarcation, si dillicile à établir, entre le naturel et l'artificiel.