LIBÉRALISME
d'un système plus équitable serai un remède pire que le mal. Godwin va jusqu'à ne pas vouloir qu'on supprime l'héritage par une loi : car cette loi, dans l'état actuel des opinions et des mœurs, serait nécessairement tournée. Il demande qu'on respecte, en matière d'héritage, « les lois et les pratiques qui sont communes à toutes les sociétés civilisées, et qui peuvent donc être liées à l'existence même de la société », qu'on se borne à abroger les lois positives, et les pratiques établies « qui sont particulières à certains siècles et à certains pays--' », à savoir l'ensemble des institutions féodales : par où le programme réformateur de Godwin se réduit au programme de la Révolution française, qu'il avait cependant la prétention de dépasser. On objecte qu'une société l'ondée sur l'égalité des droits et la communauté des biens n'est pas susceptible de permanence. Non, si elle est le produit d'une révolution violente et accidentelle : il est nécessaire que la réforme des lois ne précède pas la réforme des mœurs et des façons de penser, et « si, par voie d'institution positive, la propriété de tous les hommes était égalisée aujourd'hui, sans un changement simultané dans les dispositions et les sentiments de l'homme, elle deviendrait inégale demain''^'' ». On objecte qu'elle est incomi)atible avec la fragilité de l'esprit humain. Oui, si l'on considère l'esprit humain à son point actuel de développement. Le changement à opérer consiste dans la disposition de tous les membres de la société à renoncer volontairement à ce qui produira plus d'utilité quand
il sera possédé par son prochain que quand il est occupé par lui-même ; et les temps où cette disposition prévaudra sont éloignés encore. Mais ils viendront, parce que l'état de société, où cette disposition prévaut est conforme à la raison, et parce que l'intelligence humaine tend constamment, par le progrès naturel des choses, à se fortifier. Bref, Godwin pose à riiarmonie des intérêts une condition nouvelle, à savoir que les hommes cessent d'être égoïstes, et deviennent raisonnables. Mais il considère que l'esprit humain tend nécessairement vers cet état final : il adopte, en d'autres termes, la théorie du progrès, et cette forme atténuée du principe de l'identité naturelle des intérêts, que nous avons appelée le principe de l'identification progressive des intérêts. C'est sur cette théorie qu'il se fonde pour réfuter, dans le passage de son livre qui présente peut-être le plus d'intérêt historique, ce qu'il appelle l'objection tirée du principe de population ^^
On a calculé que la culture moyenne de l'Europe pourrait être améliorée au point de nourrir cinq fois le nombre actuel d'habitants. Or « il y a un principe dans la société humaine par lequel la population est perpétuellement maintenue au niveau des moyens de subsistance ». On doit donc en conclure que le système de propriété établi peut être considéré comme étranglant dans leur berceau une proportion considérable de nos enfants ; par suite encore, quelle que puisse être la valeur de la vie de l'homme, ou plutôt quelle que puisse être sa capacité {capabilitij) de bonheur dans un état