ECONOMIE POLITIQUE DE BURKE
La Révolution éclate en France ; au bout de trois ans, l'Angleterre se trouve amenée, contrairement aux principes qui avaient, jusqu'alors, dirigé la politique du premier ministre, à rentrer en guerre avec l'ennemi héréditaire. Les frais de la guerre, les difficultés de l'approvisionnement jjar l'extérieur, les très mauvaises récoltes de 1794 et 1793, provoquent une disette alarmante, une crise économique qui est une occasion de troubles populaires, dirigés par les sociétés révolutionnaires. Le gouvernement réprime les troubles par la force, prévient les émeutes futures par des lois d'exception. Mais la crise économique réclame des remèdes plus décisifs. D'où l'application plus relâchée de la loi des pauvres. D'où le projet de loi de Pitt. Les disciples d'Adam Smith, au premier rang Burke et Bentham, interviennent dans le débat et protestent contre des mesures qui, à les en croire, aggravent le mal au lieu de l'atténuer.
Burke peut être considéré comme ayant le premier, dans l'ordre des temps, interprété l'économie politique au sens d'une orthodoxie purement conservatrice. Il s'interrompt, en 1795, do sa campagne contre-révolutionnaire, pour présenter à Pitt ses « Pensées et Documents sur la disette *•* » ; en 1796, il fait, dans sa troisième « lettre sur une paix régicide^' », un tableau optimiste de l'état économique de l'Angleterre, et des progrès qu'elle a accomplis depuis la déclaration de guerre. Dans l'un et l'autre de ces écrits, il insiste sur la thèse de l'identité naturelle des intérêts ^% sur l'obli-
gation, toute négative, pour l'État, de ne pas intervenir dans les relations économiques des individus entre eux, il combat tous les projets d'assistance publique, que la disette de 1794 et 1795 a provoqués de la part des spéculatifs et des politiques. Il proleste contre toute mesure qui tendrait à établir un taux normal des salaires. Il conteste, en fait, que le taux des salaires ne se soit pas accru en même temps que le prix nominal des denrées ; mais il ajoute qu'il n'est pas dans la nature des choses que ces deux quantités varient en fonction l'une de l'autre. Dans la fixation des salaires, il y aurait lieu de distinguer entre les hommes capables de fournir un travail normal et ceux qui sont incapables de fournir un travail quelconque, ou qui peuvent travailler, mais non pas fournir la quantité normale de travail (femmes, enfants, vieillards). Distinction dont se trouve incapable la raideur des lois; au contraire, l'intérêt, l'habitude, les conventions tacites qui résultent de mille circonstances obscures, produisent un tact qui règle sans difficulté ce que les lois et les magistrats ne peuvent pas régler du tout. « La première espèce de travail n'a besoin de rien pour l'égaliser : elle s'égalise d'elle-même. La seconde et la troisième ne sont capables d'aucune égalisation '•'».
Ce principe général posé, toutes les mesures de réglementation économique que l'on propose sont faciles à réfuter. On conseille de lever un impôt exclusif sur le farming interest : on ne voit pas 'que les intérêts du fermier et du travailleur salarié sont identiques. Oui,
OPTIMISME DE BURKE. I4i^
disent les « fanatiques de la secte de la réglementation--», quand le travailleur est jeune et bien portant, et que le fermier et le travailleur peuvent traiter sur le pied d'égalité; mais en cas de misère, de maladie, de vieillesse, quand le travailleur est chargé d'une famille nombreuse, et ne peut ni vivre ni nourrir sa famille -sur la rémunération naturelle de son travail, celle-ci ne doit-elle pas être relevée par Fautorité? Burke pose alors la question de savoir si la quantité des subsistances existantes est suffisante pour satisfaire aux exigences de la philanthropie. De ce que les riches sont peu nombreux, en proportion du grand nombre des pauvres, Burke tire une conséquence diamétralement opposée à celle qu'avait tirée Godwin : l'impossibilité de supprimer la pauvreté par une distribution égale du superflu des riches-'. Plus le capitaliste est riche, plus son intérêt privé s'identifie avec l'intérêt général, parce qu'il peut se contenter de retirer, de son capital, un moindre profit. Burke aflirme qu'il y a eu hausse des salaires. Certainement les hommes travaillent plus; mais, quant à savoir si l'accroissement de la quantité de travail fournie est, somme toute, un bien ou un mal, c'est une question philosophique qu'il ne veut pas aborder à la suite de Godwin. Sans vouloir examiner sous toutes ses faces la politique qui accorde une assistance aux pauvres, il constate que la loi anglaise assure « un secours suffisant à la vieillesse tombée en décrépitude, à l'enfance orpheline, à la maladie accidentelle >', et que la classe inférieure reçoit annuellement des classes
supérieures, par l'application de la loi des pauvres, deux millions de livres. Mais il proteste contre toute interprétation relâchée de l'esprit de la loi. Faire croire au pauvre qu'il a droit à l'assistance de l'État, sans travailler, c'est lui faire une promesse impossible à tenir. L'expression courante the labouring 'poor, c'est-à-dire « le travailleur pauvre », « le pauvre qui travaille », n'est que du jargon à la mode. A ceux qui travaillent, il faut recommander la patience, le travailj la sobriété, la frugalité, et la religion ; le reste est imposture. C'est une horrible aberration de les appeler « le travailleur jadis heureux ^- » . « Quand nous affectons de plaindre comme pauvres, non plus ceux qui ne peuvent pas travailler, mais ceux qui doivent travailler, faute de quoi le monde ne pourrait exister, nous jouons avec la condition même de la vie humaine ^^ ». Il est écrit que l'homme doit manger son pain à la sueur de son front. « Les règles du commerce et les principes de la justice » demandent que chacun reçoive le prix de son travail ; l'homme qui ne peut pas vivre du fruit de son travail ne se fonde pas sur un droit lorsqu'il demande à vivre, il fait appel à la pitié: ici finit le domaine de la justice publique, ici commence celui de la charité privée -^.
Bentham, de son côté, dans un fragment -■' qui paraît, en 1798, à Genève, par les soins de Dumont, dans la « Bibliothèque Britannique », mais qui avait été rédigé, nous dit Dumont, « bien des années » auparavant, adopte, sans y rien changer, le principe d'Adam
BENTHAM SUR LE DROIT A l' ASSISTANCE. loi
Smith (^< Montesquieu, écrit-il, Condillac, Sir James Ste^^■art, Adam Smith, les Économistes n'ont qu'un même sentiment sur ce point ») : « la population est en raison des moyens de subsistance et des besoins ». Donc, le moyen d'augmenter la population ne consiste pas à l'encourager directement par des peines et des récompenses, il consiste à « accroître la richesse nationale, ou, pour mieux dire, à la laisser s'accroître. » En 1795, il discute, dans la déclaration des droits rédigée par Sieyès, l'article aux termes duquel « tout citoyen qui est incapable de pourvoir à ses propres besoins a droit à l'assistance de ses semblables », et songe peut-être, en le discutant, à Godwin autant qu'à Sieyès. Reconnaître à chaque cito3'en un droit à l'assistance de ses concitoyens, c'est lui reconnaître un droit à l'assistance soit des individus pris isolément, soit de la collectivité. Dans le premier cas, « donner à chaque pauvre un droit à l'assistance de tout individu qui n'est pas également pauvre, c'est bouleverser toute idée de propriété » . Dans le second cas, l'article de la déclaration reste bien vague : car il ne suffit pas d'affirmer un droit, il faut encore déterminer comment l'assistance doit être levée et distribuée, organiser l'administration de l'assistance, créer les officiers enquêteurs, régler la manière dont les pauvres doivent procéder pour se prévaloir de leur droit. Et la question se pose toujours : le droit est-il d'une application possible ? On peut supposer un état de disette, tel qu'il ne soit plus possible de fournir le pain à tous ceux qui en ont besoin.
Comment pouvons-nous donc converlir ce devoir de bienveillance en un droit absolu ? Ce serait donner à la classe indigente les idées les plus fausses et les plus dangereuses. Ce ne serait pas seulement détruire toute gratitude de la part des pauvres envers leurs bienfaiteurs, — ce serait mettre des armes entre leurs mains contre tous les propriétaires -^ Or, tel est un peu le cas en Angleterre, pendant les années 1794 et 179o ; et Bentham se trouve amené, par la force des choses, à étudier directement les problèmes que soulève l'application de la loi des pauvres.
II adresse à Pitt, en février 1797, des « Observations sur le Poor nUl'^' », et son attitude est curieuse. Il pense qu'il lui suffise de démontrer que le 6//I constitue une mesure égalitaire pour le condamner : « le système de Véfjalùation, appliqué aux salaires, semble à peine moins menaçant pour Vindustrie, et, par suite, pour la p-o/?nV7e (sans parler des frais), qu'il ne serait, appliqué à \a propriété, pour la propriété et, par suite, pour Vindustrie ». Il condamne toute tentative faite pour établir, par voie directe ou indirecte, un salaire normal, et, en particulier, dans le bill de Pitt, ce qu'il appelle « la clause d'aptitude inférieure ou de salaire complémentaire » {Vnder-Ability, or Supplemental Wages Clause). Reprenant, avec plus de minutie, l'objection de Burke, il demande si ce salaire normal sera le salaire maximum, ou minimum, pour une industrie détermin'ée, ou un salaire moyen, toutes les industries étant considérées, ou le salaire maximum pour l'industrie qui occupe.