‹ La formation du radicalisme philosophique (volume 4)Chapitre 56 sur 177 · BENTHAM ET LA LOI DES PAUVRES · texte numérisé non relu

BENTHAM ET LA LOI DES PAUVRES

dans le district, le plus grand nombre d'ouvriers. Ajoutez que le taux des salaires, en prenant même l'évaluation la plus basse, varie considérablement d'un point à un autre : entre tant d'évaluations différentes possibles, un homme sera-t-il, dans chaque district, libre de choisir à sa discrétion ? Ne faut- il pas d'ailleurs choisir, et peut-on, sans contradiction, favoriser le système des enclosures, également favorable, selon Bentham, qui partage sur ce point l'opinion de Burke, aux intérêts des riches et des pauvres, et adopter cependant le coiv-money clause du bill de Pitt, qui tend à restaurer l'ancien communisme patriarcal ? « On pense sans doute que, lorsqu'un homme fait tout ce qu'il peut, il est dur de le laisser dans une condition pire que ses voisins eu égard à une infirmité qui est son malheur, non sa faute » ; mais ce sentimentalisme est réfractaire à toute espèce de loi rigoureuse. Dès qu'on ne s'arrête pas aux marques indiscutables , la vieillesse, certaines infirmités, où tracer la limite entre le paresseux et îe travailleur? Enfin, la clause du bill ({ue Bentham appelle Relief -Extension ou Opulence- Relief Clause spécifie qu'on admettra au bénéfice de la loi quiconque sera en possession d'un domicile d'une valeur inférieure à trente livres. « Nous avons pitié de Darius, nous avons pitié de Lear, mais il n'est pas au pouvoir des paroisses de donner des royaumes, de bannir non seulement Vinforlune, mais encore V imprévoyance ». Bentham ne traite pas seulement la question en théoricien, il la traite, encore en réformateur pratique, en

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homme à projet; dans 1' « Esquisse d'un ouvrage intitulé Administration des pauvres-"* », parue, à la fin de 1797, dans les Annals of Agrimltuie d'Arthur Young, il applique à la solution du problème les principes qu'il avait posés dans le Panopticon, non pas seulement le principe architectural de l'inspection universelle, mais le principe de l'identification artificielle des intérêts, ce qu'il appelle le duty and inierest junclion principle. Pour ce qui est de l'administration de son système d'assistance par le travail, il ]»réconise un système de centralisation et d'administration par contrat. Les « maisons d'industrie » seront gouvernées par un bureau central, constitué dans la capitale sur le modèle du bureau de la compagnie des [ndos, élu par tous les membres d'une société par actions de cinq ou dix livres, qui exploitera le travail des pauvres secourus. Le même principe que dans le Panopticon, le principe de l'assurance (life assurance, or life warrantinr/ principle), intéresse les administrateurs à la conservation de la vie des assistés. Le même principe de [tublicité (transparent management principle) les soumet au contrôle de la sanction populaire ou morale. Le même principe qui définit les obligations des administrateurs définit celles des assistés. Ils ne sont assistés que dans la mesure où ils travaillent ; et les divers principes qui règlent les conditions de leur travail, que Bentham désigne par des dénominations pittoresques, diificiles à traduire, le self-liberation principle (nul ne sera élargi cjui n'ait payé ses frais d'entretien par le produit de son tra-

LE SYSTÈME DE BENTHAM loa

vail), le earn-first principle, le piece-work, ou proportionable-pay principle ; le separate-work principle, ou performance distinguishing principle, ne sont que des formes particularisées du principe de l'union de rintérèt et du devoir.

Le projet offre, d'ailleurs, d'après Bentham, certains avantages- collatéraux à côlé de l'avantage direct ; il permet d'extirper la mendicité, de subvenir à l'indigence temporaire par un sj^stème de prêts à intérêt, de substituer aux sociétés de secours mutuels, ou friendly societies, un système universel et intégral d'assurances contre la vieillesse, de secours en cas de mariage ou de chômage, et pour subvenir à l'entretien d'un nombre d'enfants supérieur à la moyenne. Il présentera surtout une grande importance pédagogique^-. L'éducation des pauvres, beaucoup plus utile socialement que l'éducation des riches en raison du nombre des pauvres, a été négligée ; or les maisons d'industrie offriront des conditions où les enfants pauvres seront soumis au « pouvoir plastique » le plus efficace qui se puisse concevoir. c( L'influence du maître d'école sur la conduite de l'élève, dans la vie ordinaire, est insignifiante, quand on la compare à l'influence exercée par la compagnie sur ses pupilles ». Bentham a toujours accepté, comme Godwin, le principe selon lequel les caractères individuels sont l'œuvre des conditions sociales ; mais Godwin, libéral à l'excès, entrevoyait un état de société civilisée sans gouvernement où, ridcntité naturelle des intérêts n'étant plus compromise par la survivance daiicune

institution positive, tout système d'éducation serait inutile ; au contraire, le principe fondamenlal de la [)hiiosophie pédagogique comme de la philosophie juridifjue de Benlham, c'est le principe despotique de l'identification artificielle des intérêts. Bentham insiste sans doute sur ce point que nul pauvre ne sera secouru qu'en échange d'un travail, et que ce travail devra rémunérer une compagnie privée : cette compagnie n'en est pas moins une compagnie à monopole, et qui gouverne les hommes dont les intérêts lui sont confiés, en vertu des principes d'un despotisme pédagogique et philanthropique, qui présente peu de traits communs avec le libéralisme d'Adam Smith et de son école.

La forme définitive et classique que prendront bientôt, chez les amis de Bentham, les idées à demi formées par l'école d'Adam Smith, elles la devront, non à Bentham, mais à Malthus. En 1796, lorsque Pitt déposa son bill, Mallhus n'avait pas constitué encore sa théorie. Dans un essai qu'il écrivit alors, sous le titre de the Crisis^^, il discute l'opinion émise par Paley, selon laquelle la quantité de bonheur dans un pays se mesure au nombre d'habitants; mais c'est pour affirmer seulement que la quantité de bonheur doit s'ap|)récier par l'accroissement du nombre, sinon par le nombre actuel, des habitants : car « une population croissante est le plus certain des signes possibles du bonheur et de la prospérité d'un Etat », tandis que « la population présente peut n'être qu'un signe du bonheur qui est passé ». Il écrit : « Quoiqu'il ne soit aucunement

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à désirer qu'une situation de dépendance soit rendue assez agréable })Our tenter ceux qui pourraient autrement se suffire à eux-mêmes en menant une vie indépendante, cependant, si le devoir de la société est d'entretenir ceux de ses membres qui sont absolument incapables de suffire à leur propre entrelien, de même il est certainement désirable que l'assistance en ce cas soit donnée de la manière qui est le plus agréable aux personnes qui doivent la recevoir «. Il préconise, en conséquence, le secours à domicile et loue, dans le bill de Pitt, les secours extraordinaires que l'on propose d'attribuer au père de plus de trois enfants. — C'est Godwin qui, en 1797, convertit, par réaction, Maltlius au « malthusianisme ». Le père de Mallhus était un jacobin, disciple de Rousseau, dont il avait été l'exécuteur testamentaire, et, plus récemment, disciple de Godwin : en discutant avec son père les idées économiques émises par Godwin dans son Enquinj, et surtout dans son Essai sur l'Avarice et la Prodigalité^', Malthus prend conscience du principe qui justifie sa résistance aux utopies de Godwin et de Gondorcet^-. Mieux encore, on pourrait démontrer qu'il emprunte à Godwin, et plus encore à Condorcet, tous les éléments de la théorie qu'il oppose aux deux égalitaires.

A Godwin il emprunte la dénomination même du « [»rincipe dépopulation », et il empiuiile à Condorcet plusieurs des expressions qu'il emploie pour définir le principe. « Ne doit-il pas arriver, demande Condorcet, un terni»' où ces lois, également nécessaires (la loi 'lu

progrès de Tindustrie humaine et la loi du progrès de la population) viendraient à se contrarier », « l'augmentation du nombre des hommes surpassant celle de leurs moyens » ^^ Malthus reprend et énonce, sous forme affirmative, la question de Condorcet. Il se fonde sur deux postulats : le premier, que la nourriture est nécessaire à l'existence de Thomme ; le second {qu'il ne peut établir sans avoir préalablement réfuté une des utopies de Godwin), que la passion sexuelle est et restera toujours à peu près égale à elle-même^*. Mais la quantité de nourriture disponible ne croît pas avec la même rapidité que la population. 11 y a donc conflit entre ces deux lois nécessaires; par la nature des choses, elles se contrarient. C'est ainsi que des considérations empruntées à l'ordre de la ph3'sique et de la physiologie viennent modifier les conséquences qu'il serait, sans cela, légitime de tirer du principe de l'utilité. — Tout homme a besoin de subsistance; or il est au [)Ouvoir de la société de remédier à l'inégalité actuelle de la distribution des subsistances; donc, tout homme a droit à la subsistance et, par suite, à l'assistance de ses semblables. — Tout homme a besoin de subsistance; mais la nature ne fournit pas de subsistance en quantité suffisante pour subvenir aux besoins d'un nombre d'hommes toujours croissant ; donc le droit à la subsistance est un droit illusoire, non fondé sur la nature des choses.

Condorcet, qui sans doute s'inspire de Townshend, prévoit, pour le jour où se produirait le conflit des deux

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