ADAM SMITII ET GODWIN
finiment la quantité. Il semble maintenant ([u"à cette première restriction doive s'en ajouter une seconde. La quantité des produits du travail s'accroît peut-être indéfiniment, mais la demande de ces produits s'accroît indéfiniment, elle aussi, et selon une loi plus rapide encore. Une loi d'évolution n'est pas nécessairement une loi de progrès : ainsi pourrait se formuler l'idée, entrevue par Gondorcet, et sur laquelle insiste Malthus. Ainsi prend un sens défini, grâce à des idées nouvelles que Malthus emprunte à Gondorcet, le principe, énoncé par Adam Smith et Godwin, selon lequel la population se règle constamment sur la quantité des moyens de subsistance.
Les procédés que la nature emploie pour réduire aux proportions voulues la race des plantes et la race des animaux, c'est le manque de semence, la maladie, la mort prématurée. Pour restreindre la race humaine, elle emploie la misère et le vice. La misère est la conséquence nécessaire de l'opération de la loi, et Gondorcet y avait déjà fait allusion. Le vice en est une conséquence hautement probable. Le bonheur d'un paj^s donné ne se mesure donc pas au nombre des habitants, mais à la quantité des subsistances, ou plus exactement, selon la formule déjà proposé(! ])ar Malthus dans la « Crise », à l'accroissement corrcïspondant de la [)opulation. Voilà longtemps déjà que les problèmes relatifs à la population inquiètent les chercheurs : Mais' Richard Price et ses critiques procèdent trop exclusivement en statisticiens; or la statistique n'est pas la méthode II 11
qu'emploient les disciples d'Adam Smith : fondée sur la connaissance de certaines lois primitives de la nature humaine, la nouvelle science économique procède synthétiquement, et cherche à découvrir des lois dérivées, qui participent de la certitude des lois primitives. La population, nous dit Adam Smith, est limitée par les moyens de subsistance ; mais en quel sens entend-on le mot de limite'? S'agit-il d'une limite supérieure que la population ne peut dépasser, mais en deçà de laquelle elle peut varier dans une mesure indéterminée? Alors nous sommes incapables, pour une quantité de subsistances donnée, d'affirmer que le chiflre de la population est rigoureusement déterminé: nous n'avons pas trouvé encore la loi de la population. Mais, si les moyens de subsistance sont une limite de la population, en ce sens que la population ne saurait, d'une façon un peu durable, ni s'élever au-dessus, ni descendre audessous de cette limite, si l'on admet qu'une pression constante est exercée par la population sur les moyens de subsistance, alors nous pouvons dire, avec une rigueur vraiment scientifique, que la quantité des subsistances détermine le nombre des consommateurs. Par où le principe de Tidentité naturelle des intérêts semble gravement compromis : si l'on veut, en effet, que la théorie de la population présente le caractère d'une théorie scientifique, il est nécessaire que le genre humain, pris dans son ensemble, soit considéré comme misérable ou besogneux.
Mais ne pourrait-on aller plus loin, et sedemander si
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le principe de l'identité naturelle des intérêts, tel que l'énonce Adam Smith, trouverait encore son application dans cet état futur de société, sans propriété ni gouvernement, prévu par l'optimisme de Godwin et de Condorcet? Une fois que les progrès de l'industrie humaine auraient réalisé l'abondance, l'égoïsme deviendrait inutile, en même temps que disparaîtraient l'institution de la propriété et le phénomène de l'échange. Or la théorie de l'harmonie des intérêts, fondée sur la division du travail, implique justement les notions de la propriété, de rechange et de l'égoïsme. Malthus rejette le principe de la fusion des intérêts; il considère le sentiment de bienveillance comme dérivé de l'égoïsme par une évolution graduelle : vouloir substituer la bienveillance à l'égoïsme comme principe moteur de la société n'aboutirait qu'à faire souffrir la société tout entière de cette pression du besoin, ressentie aujourd'hui parle petit nombre seulement. Au système établi de la propriété, au principe de l'égoïsme, malgré son apparente étroitesse, nous sommes redevables, selon Malthus, de tout ce qui distingue la vie civilisée de la vie sauvage ". -Malthus se montre, sur ce point, le dépositaire fidèle de la tradition d'Adam Smith. Pour qu'une science de la valeur soit possible, l'économiste utilitaire, impuissant à mesurer directement l'utilitc, la mesure indirectement par le travail. Mais, pour un objet d'une utilité donnée, Thomme peut fournir des quantités de travail très variables. Le travail qui mesure la valeur devra donc être le travail maximum «[ue l'homme est disposé à
fournir pour obtenir la jouissance de l'objet. li faut donc, pour qu'une science de la valeur soil possible, que ce travail maximum soit constamment fourni quelque [)art, que Futilité apparaisse comme nécessité, ou encore l'homme économique comme un être nécessiteux. L'économie politique d'Adam Smith devant cesser d'être vraie le jour où serait atteintle terme du progrès humain prévu par Godwin et Condorcet, le problême est au fond, pour Malthus, de découvrir une loi du })rogrès telle qu'elle assure Tapplication perpétuelle des piincipes posés par Adam Smith.
L'application de la doctrine, c'est la condamnation (Ui droit à l'assistance et des « lois des pauvres » qui le consacrent. Ces lois ont pour tendance évidente d'accroître la population sans accroître les subsistances ; les vivres qui se consomment dans les ivorkhouses et nourrissent les membres les moins estimables du corps social réduisent d'autant les parts qui reviendraient, sans l'institution des poor-laws, à d'autres, plus industrieux et plus dignes. Les lois des pauvres sont coûteuses : si coûteuses que les accusations de concussion sont courantes. Elles sont tyranniques : ia loi des settlements est dénoncée par tous, à commencer par Adam Smith. Mais, en réalité, si les lois des pauvres ne résolvent pas le problème du paupérisme, ce n'est point par le fait des malversations qui peuvent se produire dans la gestion des fonds perçus, c'est parce qu'elles vont tout droit contre la nature même des choses. Si l'application en est tyrannique, c'est parce que tout le monde reconnaît tacitement
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l'impossibilité de les appliquer dans leur intégrité. Il n'est pas plus possible de supprimer la misère que de supprimer la douleur. On peut bien accuser les riches dejjrolonger, par des coalitions déloyales, une période de misère chez les pauvres; « mais aucune forme possible de- société ne pourrait emi)êcher l'action presque constante de la misère de s'exercer sur une grande fraction de l'humanité, si elle se trouve dans un élat d inégalité, et sur tous les hommes, à supposer que tous soient égaux » ^^ Le fait est que la pression de la uHsère sur les basses classes de la société est un mal trop profondément établi pour qu'aucun détour de l'ingeniosité humaine puisse l'atteindre. « Si je devais proposer un palliatif, et des palliatifs sont tout ce qu'autorise la nature du cas, ce serait, en premier lieu, l'abolition totale des lois paroissiales existantes. » A cette mesure radicale, Malthus ajoute, à titre de mesures connexes, des encouragements propres à favoriser l'agriculture aux dépens des manufactures, et le principal encouragement à donner au travail agricole, c'est la suppression de tous les privilèges corporatifs. Sur cette dernière mesure, tous, à la fin du xvni^ siècle, sont d'accord ; mais les raisons diffèrent. Adam Smith dénonce l'esprit de monopole, l'égoïsme des industriels; Malthus, la protection de l'ouvrier industriel au préjudice de l'ouvrier agricole. Enfin, pour les cas d'extrême détresse, des maisons de travail pourront être ouvertes dans chaijue comté, des secours être accordés contre un travail fourni : mais ce seront toujours de simples
palliatifs, contre un mal qui ne souffre pas de remède. « Si dure que la chose puisse paraître, quand on considère les cas individuels, la pauvreté dépendante doit être tenue pour déshonorante. Un tel stimulant semble être aljsolument nécessaire pour promouvoir le bonheur de la grande masse de l'humanité ; et toute tentative générale pour affaiblir ce stimulant , si bienveillante qu'en soit l'intention apparente , ira toujours contre sa propre fm ^^ »
Le succès de la première édition du livre de Malthus fut si considérable qu'une seconde édition devint nécessaire. Elle parut en 1803, après que Malthus eut consacré cinq années à compléter sa théorie par des voyages d'étude, à remanier et à développer la première édition. L' « Essai » de 1798 consistait principalement dans une critique des utopies de Godwin et de Condorcet : dans l'édition de 1803, cette partie critique est réduite à sa plus simple expression, comme il convient à une époque où la philosophie de Godwin est tombée en discrédit^". Malthus s'excusait, en 1798, dans la préface^', de n'avoir pas apporté de sutfisantes justifications statistiques à l'appui de son principe : la partie statistique est extrêmement dévelopjDée dans la seconde édition. Mais surtout la seconde édition apporte une modification à la thèse elle-même. Malthus avait déjà distingué, en 1798, deux obstacles à l'accroissement de la population : Tobstacle positif, celui qui entrave un accroissement de population déjà commencé ; et l'obstacle préventif, celui qui consiste en une contrainte