LES DEUX ÉDITIONS
morale, qui évite un accroissement de population seulement prévu. De ces deux obstacles, d'ailleurs, selon Maltlius, le second, rol)stacle préventif, qui consiste dans la prévision des difficultés qui accompagnent l'éducation d'une famille nombreuse, ne s'exerce que dans les classes supérieures de la société, le premier s'exerce dans les classes inférieures ^^ Mais une sorte d'association inséparable unit, dans l'esprit de Malthus, ridée de l'obstacle préventif à l'idée du vice; et ici encore, pour comprendre Malthu.s, il faut connaître Condorcet. Gondorcet avait compté sur une diminution raisonnée de l'accroissement de la population pour résoudre, au moment critique, le problème de l'insuffisance des subsistances: Maltlius, selon qui le problème présente une gravité toujours actuelle, reprend déjà dans sa première édition l'idée de Gondorcet, lorsque, en reconnaissant que « tout obstacle au mariage doit incontestablement être considéré comme une espèce de malheur », il observe que, « quelque entrave à la population devant exister en vertu des lois de notre nature, mieux vaut l'entraver par la prévision des difficultés qui accompagnent l'éducation d'une famille, et par la crainte de la pauvreté dépendante, que de l'encourager, pour la réprimer seulement ensuite par le besoin et la maladie » ". Mais Gondorcet accompagnait ses observations d'une attaque qui visiblement trouble Malthus, contre « les ridicules préjugés de la superstition » et la morale de r« austérité » : le remède préconisé par Condorcet, n'est-ce pas « une
espèce de concubinage ou un mélange des sexes exempt de toute gêne, qui préviendrait la fécondité, ou je ne sais quel autre moyen d'obtenir la même fin, qui ne serait pas moins contraire à tout ce que nous prescrit la nature)^? Voilà pourquoi Malthus, dans la première édition, distingue à peine entre le vice et Tobstacle préventif. « Poussé à l'accroissement de son espèce par un instinct également puissant, la raison interrompt sa carrière et lui demande s'il ne peut lui arriver de mettre au monde des êtres auxquels il ne peut fournir les moyens de subsistance... Ces considérations sont faites pour empêcher un très grand nombre de toutes les nations civilisées de suivre la prescription de la nature, qui est de s'attacher de bonne heure à une femme. Et cette restriction produit presque nécessairement, quoique non pas absolument, le vice». Il ajoute que dans les vieux États, comme l'Angleterre, l'obstacle préventif agit, avec une force variée, dans toutes les classes de la société, et que « les efïets de ces restrictions au mariage ne sont que trop apparentes dans les vices qui se produisent en conséquence dans presque toutes les parties du monde» ^'. Dans la deuxième édition, l'association des deux idées se trouve rompue, et Malthus développe, sans y apporter de réserves, l'idée qu'il faut augmenter l'action de l'obstacle préventif aux dépens de l'action de l'obstacle positif. Dans la première édition, il constalait l'impossibilité pour le genre humain d'échapper à la misère et demandait que l'humanité s'abstînt de recourir à de soi-disant remèdes absurdes et coù-