THÉORIE DU PRÉJUGÉ
société humaine, sont issus de la volonté d'un Dieu bon, qui poursuit le bonheur de l'homme : la société se trouve donc, par la religion, justifiée, consacrée ^"^ . Burke se défend d'ailleurs de revenir à la théoriii de la religion « bonne pour le peuple » : dire que la rebgion est un préjugé nécessaire ne revient pas à la confondre avec une erreur utile. La religion est vraie dans la mesure où elle est antique, où elle reposé sur une expérience prolongée, où elle répond à ce qu'il j a de plus profond et de plus durable dans la nature humaine. Elle est en nous, avec la morale qui ne s'en sépare pas, ce qui porte le plus la marque de l'éternité. Le tort des Français a été de vouloir innover en religion et en morale. Il y a des innovations, des révolutions, dans l'ordre des sciences mathématiques et physiques ; mais « il n'}^ a pas d'innovations en morale >>^'\
Le préjugé nobiliaire, ou aristocratique, est, à deux égards, presque aussi essentiel et fondamental que le préjugé religieux.
11 introduit, d'abord, dans la constitution de la société un élément héréditaire dont elle ne saurait se passer. C'est l'erreur des théoriciens des droits de l'homme de considérer la société comme consistant uniquenKmt dans une collecti\ ité cfindiN idiis, dans une sonnue diiidividus actuellement vixanis ; de croire que la société n'existe que par et pour la génération présente. « Les intérêts individuels, écrit Bentham, sont les seuls intérêts réels. Prenez soin des individus.... Conçoit-on qu'il y ait des hommes assez absurdes pour aimer mieux l;i posléi'ité
12 LE RADICALISME PHILOSOPHIQL E .
que la générafion présente, pour préférer riioiiime qui n'est pas à celui qui est, pour tourmcnler les vivants, sous prétexte de faire le ])ien de ceux qui ne sunl pas nés et qui ne naîtront peut-être jamais?-*' » Burke, parti du même principe, raisonne autrement. La génération présente est solidaire des générations mortes, dont Texpérience est précieuse, et des générations à naître, dont les intérêts sont aussi respectables que les siens ; et cette solidarité du présent avec le passé et l'avenir est la société elle-même-'. Des institutions aristocratiques donnent à une soriété le caractère d'une famille : et une nation est bien l'image d'une famille. Tel est le mérite de la constitution anglaise. « Nous avons une couronne héréditaire, une pairie héréditaire et une chambre des communes et un peuple qui héritent leurs privilèges, leurs franchises et leurs libertés d'une longue lignée d'ancêtres »'--. Cette politique paraît à Burke être le résultat d'une réflexion profonde ; ou plutôt l'heureux elïet de suivre la nature, qui est la sagesse privée de réflexion, ou supérieure à elle. Un esprit d'innovation sui)pose un tempérament égoïste et des vues étroites : ceux-là ne jetteront pas les yeux en avant du côté de la postérité, qui ne regardent jamais en ai-rière vers leurs ancêtres. On peut encore comparer une nation à une corporation, avec ses règles traditionnelles, legs des général ions passées aux générations futures. Les théoriciens ont beau refuser à une corporation une personnalité, si ce n'est à titre de fiction, déclarer que « les hommes en tant qu'hommes sont des individus, et pas