‹ La formation du radicalisme philosophique (volume 4)Chapitre 5 sur 177 · BURKE ET LE PRINCIPE DE L UTILITE · texte numérisé non relu

BURKE ET LE PRINCIPE DE L UTILITE

produira des conséquences mauvaises est politiquement faux, et ce qui produira des conséquences bonnes, politiquement vrai»*^. D'où l'intérêt de sa doctrine politique, pour qui ^ cul suivre révolution historique de la notion d'utilité, au moment où elle va rejoindre, mais n'a pas encore rejoint, l'idée démocratic^ue.

A la définition de Price, selon c|ui le gouvernement civil est une institution de la prudence humaine pour défendre contre toute atteinte les droits é^aux de tous les hommes, Burke préfère cette autre définition : « la société est une invention de la sagesse humaine en vue de pourvoir à des besoins humains ' ». Ces besoins, si l'on veut, peuvent être appelés des droits ; ou, plus précisément, la libre satisfaction de chacun de ces besoins peut être c^onsidérée comme un droit "*. Mais, si l'homme civil, l'homme social //ie civil social man) a besoin de liberté, il a également besoin do contrainte ". Burke adopte la théorie du contrat social, convenablement interprétée et inclinée dans le sens autoritaire. Il faut qu'une contrainte soit imposée à nos passions, si l'on ne veut pas qu'elles aient des conséquences nuisibles, soit pour les autres, soit encore pour nous-mêmes. Or une contrainte suppose nécessairement uni,' puissance extérieure et supérieure à ceux qui subissent la contrainte. Donc, si la contrainte est Télément essentiel de la société, l'acte par lequel un homme peut être conçu comme entrant dans une société est un acte d'abdication, de renoncement à l'exercice de ses facultés actives. Hume, Adam Smilli et Beniham avaient critiqué la

notion de contrai social parce qu'ils l'associaient avec la notion du droit de résistance : Burke l'adopte parce qu'il y trouve une raison de condamner le recours à l'insurrection. Le contrat social signifie que les hommes sont liés, et non pas que la majorité est libre de s'alîranchir, à son gré, du lien social. Carie dogme de la souveraineté du peuple est faux, pour qui se place au point de vue de Tulilité générale : « nul ne doit être juge dans sa propre cause » "'. Rien ne prouNc qu'il y ait , coïncidence entre la volonté d'une majorité et son intérêt. La souveraineté du peuple, le pouvoir absolu de la majorité, est aussi arbitraire en droit, peut être aussi néfaste dans ses conséquences, que la souveraineté du monarque, le pouvoir absolu d'un seul".

D'une philosophie utilitaire Burke déduit une politique anti-démocratique ; la théorie des droits de l'homme est, à ses yeux, une « métaphvsique » irréelle, (Eu\re des gens de lettres, des philosophes, qui sont les auteurs responsables de la RévoUilioii franraise. Or, tiviilc ou quarante ans plus tard, ce sont les écrivains du parti réactionnaire qui seront devenus , à l)ien des égards, les « métaphysiciens ». Avec Coleridge, qui est imbu de i)hiloS()phic allemande, ils verront dans la société une entité distincte des individus qui la composent, une sorte d' « idée » platonicienne; les utilitaires seront, au cou Ira ire, les démocrates. Gomment expliquer cet échange de positions, entre les deux [»hilosophies rivales ? C'est que la science politique, une fois conçue comme science de l"ulililé, peut encore être entendue de

EMPIRISTES ET DEDUCTIFS. 9

deux manières très différentes : comme science démonstrative et déduclive (c'est ainsi que l'entendront les utilitaires réformateurs de 1832), ou comme science expérimentale (c'est ainsi que l'entend Burke, utilitaire conservateur). « L'homme, disait Burke dans un de ses discours parlementaires, agit d'après des motil>, adéquats qui se rapportent à son intérêt, et non sur des spéculations métaphysiques ». El la phrase pourrait être de Bentham, aussi bien que de Burke ; mais Burke ajoute : « Aristote, le grand maître du raisonnement, nous avertit, avec beaucoup de poids et de sagesse, de nous défier de cette espèce de précision géométrique, si décevante dans les arguments moraux, comme du plus trompeur de tous les sophismes » '-. Or ce sophisme, si c'en est un. est le sophisme fondamental de toute la philosophie de Bentham, qui a voulu introduire dans le langage de la morale l'exactitude de la géométrie, ou de 1' « arithmétique ». « La science politique, écrit Burke dans ses Reflections, est une science expérimentale, comuje la médecine, la physiologie, et qui ne peut pas être enseignée a priori » '^ L'observation des sociétés existantes, telle est la méthode que doit employer le philosophe politique. Qu'une société existe, c'est déjà une présomption en sa faveur, un commencemenl de i>reuve cpi'elle satisfaite des besoins et, par conséquent, répond à la lin mômederÉtal. Qu'une nation, une forme de gouvernement ait longtemps duré, c'est une preuve de plus à son actif : elle a résisté à l'action des forces hostiles, elle exprime Ve-rpérience accumulée des générations. Philo-

10 r.F. r.ADlCALISME PHILOSOPHIQUE.

Sophie polili<}ue essentiellement empirique, cl pai- là consenalrici;, deux ihéories larésmiicni : la lh(^nrio t\\[ préjugé, la théorie de la prescription.

Le préjugé, d'abord, selon Burke, est un ingrédient nécessaire de noire constitution morale. T'n homme qui voudrait résoudre tous les problèmes de la vie pratique sans pré:ju<i,é serait oljligé, à chacune des décisions qu'il se verrait tenu de prendre, de remonter aux premiers principes, de se refaire toute une philosophie : il se condamnerait donc à une incapacité complète d'agir. C'est le préjugé, l'opinion préconçue, l'idée toute faite, qui met Tunité et la continuité dans la vie de riionnête homme, transforme la vertu en habitude''. Le préjugé joue en morale le même rôle que le capital en économie politique''^: sorte de capital moral faute duquel l'action manque de base. Capital que l'épargne individuelle ne suffit pas à accumuler eu quantité suffisante : il y faut la collaljoration de plusieurs générations, les préjugés sont l'expérience accumulée de la race. L'homme vertueux aime les préjugés « parce qu'ils sont des préjugés » ; le véritable jihilosophe, à la diflerence du faux philosophe de France qui fait la critique des [)réjugés |)0ur lesdéti'uire, les étudie, au contraire, afin de découvrir ce qui s'y cache de sagesse profonde "^.

La religion esl u Je premier de nos pi'éjugés, non pas un i)réjugé dénué de raison, mais un préjugé qui implique une sagesse profonde et étendue'" ». Ce préjugé consiste, d'une façon générale, dans l'optimisme moral, dans laconviclion que l'univers, el, dans l'univers, la

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