‹ La formation du radicalisme philosophique (volume 4)Chapitre 62 sur 177 · LE PROGRES SELON MALTHUS · texte numérisé non relu

LE PROGRES SELON MALTHUS

rivils justifie, par ses violences et ses excès, les réactions et les oppressions : c'est ce qui est funeste. « Donnez à un État la liberté en sutfisance, et le vice ne peut exister''^ ». Et, d'autre part, l'idée même de l'instruction publique n'est-elle pas une idée égalitaire ? n'exige-t-elle pas que l'État corrige certaines inégalités, diminue; aux frais des riches, la distance qui, faute de cette intervention, séparerait Fintelligence du riche de celle du pauvre?

Donc, l'idée des obstacles que la nature physiologique de l'homme et la nature physique de la terre mettent au progrès indéfini de l'espèce humaine ne contredit pas radicalement l'idée de progrès. Malthus rejette ce qu'il y a d'utopique dans les vues de Condorcet et de Godwin. Il ne veut pas considérer l'homme comme une intelligence pure, dont rien ne saurait par suite jamais borner le progrès. Mais il faut distinguer entre un progrès illimité et un progrès dont la limite ne peut pas être déterminée. Le premier est un progrès qui n'est pas applicable à l'homme sous les lois actuelles de sa nature. Le second est incontestablement applicable. Les hommes, peu à peu mieux instruits, apprendront à régler l'accroissement de la population sur l'accroissement des subsistances, en attendant, pour fondei' une famille, d'être assurés qu'ils pourront la faire subsister. Mais Condorcet n'avait-il pas dit précisément la môme chose? fjodwin aura-t-il tort, en 1801, dans ses « Pensées sur le sermon de Parr », de déclarer que les observations de Mnltlius. confirment sa théorie, loin de la

détruire ? « Plus les hommes s'élèveront au-dessus de la pauvreté et d'une vie d'expédients, plus la décence prévaudra dans leur conduite, la modération dans leurs sentiments. Là où chacun possède une individualité, nul ne sera disposé à se distinguer par une imprudence obstinée. Là où un homme possède tous les moyens raisonnables d'obtenir le plaisir et le bonheur, il ne se hâtera pas de détruire sa tranquillité propre et celle des autres par des excès irréfléchis "'-^ » Condorcet avait déjà émis la même opinion. Mais Godwin et Condorcet comptent sur un jour où toute distinction des riches et des pauvres serait abolie; Malthus ne vise qu'à l'augmentation numérique de la classe moyenne ^^ : thèse importante qui deviendra fondamentale chez les économistes, les politiques, les moralistes du radicalisme philosophique. Il est nécessaire qu'il y ait des besogneux, mais le nombre en peut être réduit constamment. On conçoit dès lors, si Malthus ne se sépare des théoriciens du progrès indéfini que par une interprétation plus modérée de leur théorie elle-même, pourquoi son influence s'est exercée, d'abord, sur la fraction libérale de l'opinion. Malgré les efforts de Malthus pour démontrer le caractère providentiel de la loi de population, les chrétiens condamnent une doctrine selon laquelle la Providence n'aurait pas mis d'harmonie entre l'accroissement normal des subsistances. L'7sc/w6i«Yy/i7?emeio, d'opinion whig, est malthusienne dès l'origine; la revue tory, le Quarterly Revkw, ne se convertira pas et comprendra le caractère de l'influence exercée par ce

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livre en comparant les deux discours, relatifs à la loi des pauvres, prononcés par le même membre du Parlement, Samuel ^Yhitbread, en 1796 et en 1807 •'^■'. En 1796, il demande qu'on autorise les juges de paix à fixer le salaire du travail à chaque session trimestrielle; et sa motion, appuyée par Fox, et par Jekyll, lieutenant de lord Lansdowne, est combattue par Pitt qui, un an avant d'introduire son propre bill philanthropique, proteste contre cette politique d'intervention gouvernementale, reproche aux lois des pauvres de ne pas faire la distinction des malheureux et des paresseux, préconise le développement des sociétés de secours mutuels. Onze ans plus tard, aux applaudissements de Malthus5^ Whitbread dépose un bill dont les deux traits principaux sont une régularisation et une démocratisation du droit de suffrage dans les assemblées de paroisse, et un système d'instruction populaire universelle. Entre 1796 et 1807, l'influence de Malthus s'est exercée sur le parti libéral. Elle a été une influence démocratique. Pour ce qui touche en particulier à l'éducation des pauvres, la théorie radicale de l'instruction populaire est d'origine malthusienne.

Les circonstances historiques expliquent en partie l'immense succès obtenu par le livre de Malthus. Entre 1794 et 1800. il y a, en Angleterre, une série de mauvaises moissons, dans un temps où le continent ne peut fournir que de faibles quantités de blé, contre un nombre d'habitants toujours grandissant. La crise parviendra à son plus haut point de gravité en 1800, lorsque le blé mon-

lera à cent vingt-sept sliillings le quarter : elle a éclaté dès 4795, lorsque Burke écrit ses Thoughts and Détails. La production industrielle d'un pays peut croître, pendant que la production agricole reste stationnaire;etpar suite, en raison de l'accroissement de la population, la richesse d'une société peut croître, sans accroissement correspondant de bonheur pour la classe laborieuse ^9. « Il m'est impossible, écrit Malthus, d'imaginer rien de plus délestableque de condamner sciemment les ouvriers de son pays aux haillons et aux misérables chaumières de l'Irlande, pour le plaisir' de vendre un peu plus de beaux draps et de toiles de coton. La puissance et la richesse d'une nation n'ont de valeur, ensomme, qu'en tant qu'elles conduisent au bonheur >>. Godwin avait attiré l'attention de Malthus sur ce phénomène économique, négligé par Adam Smith; mais Godwin l'explique par une surproduction qui profite seulementaux riches, tandis que Malthus l'explique, au contraire, par ce qu'on pourrait appeler la « surconsommation ». Les hommes sont trop nombreux, ne ti-a vaillent pas assez, ne peuvent pas travailler assez pour vivre tous en abondance.

On pourrait sans doute encore tenir le phénomène pour temporaire, et proposer des remèdes empiriques : le libre-échange qui augmente la quantité des objets de consommation, l'émigration qui diminue le nombre des consommateurs. Cependant Malthus est protectionniste, afin de maintenir, à l'intérieur de la nation, l'équilibre de l'agriculture et de l'industrie, et considère l'émigration comme un « expédient partiel », « abso-

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limient insuffisant pour faire place à une population qui croît sans limite ». Il tient à démontrer que le phénomène qui l'intéresse, la pression exercée par la population sur les moj-ens de subsistance, est un phénomène non temporaire, mais constant, en vertu d'une loi nécessaire. Et certainement le caractère absolu, mathématique, donné par Malthus à sa doctrine, explique, indépendamment des circonstances historiques, le crédit prodigieux qu'elle obtint. La double loi de Malthus présente cependant un caractère doublement approximatif : la population, quand elle ne subit aucune entrave, croît, selon Malthus luimême, au moins en raison géométrique ; la nourriture, dans les mêmes conditions, croît au plus en raison arithmétique. Mais c'est le caractère pseudomathématique de la loi, inspiré par l'analogie vague de certaines lois physiques, qui va conférer à la nouvelle doctrine un prestige souverain. « Dans l'esprit de tous les hommes raisonnables, dira vingt ans plus tard Ricardo , le principe que défend Malthus est pleinement établi''" ». « Quant à sa base mathématique, dira Hallam, autant discuter la Uible de multiplication que de la révoquer en doute"'. » Or, Vidée maîtresse de Malthus est peut-être vraie : mais elle lui est commune avec d'autres, (juc nous allons voir, en même temps que lui et indéi»endammentde lui, découvrir la théorie de la rente différentielle, et (|ui n'avaient pas besoin, sans doute, pour la découvrir, de connaître la loi des deux prog.'essions. La loi de M.ilihus, au

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contraire, est certainement fausse. Elle lui est propre. Elle fait sa gloire.

Enfin, quelles qu'aient été les causes historiques du succès obtenu par le livre de Maltlius, il nous importait de montrer par quels liens étroits la nouvelle théorie se rattache à la tradition utilitaire, celle qu'incarnent Adam Smith et Bentham. La philosophie du progrès indéfini a elle-même son origine chez Hartley et Priestley, précurseurs de l'associationisme des utilitaires : l'œuvre de Malthus, c'est d'incorporer la loi du travail, fondamentale chez Adam Smith, à une théorie du progrès, de lui donner à elle-même la forme d'une loi de progrès. D'ailleurs Malthus est un adepte conscient de la philosophie de l'utilité, dont il emprunte la formule non à Bentham, mais à Paley ''^. « Je ne sais, écrit-il dès sa première édition, comment il est possible à quiconque tient le principe de l'utilité pour le grand fondement de la morale, d'échapper à cette conclusion que la contrainte morale, tant que nous ne sommes pas en état de faire subsister une famille, est un devoir strict®^ ». Plus précisément, c'est au principe de l'identité naturelle des intérêts qu'il se réfère. « Le bonheur du tout, écrit-il, doit être le résultat du bonheur des individus, et commencer d'abord par eux. On n'exige aucune coopération. Tous les pas rapprochent du but. Cekii qui accom])lit son devoir fidèlement en recueillera tous les fruits, quel que puisse être le nombre des autres qui échouent. Cette obligation est expresse, et inlelligible à l'esprit de la capacité la plus humble: c'est

MALTHUS ET LE PRINCIPE DE l'uTILITÉ. 179

seulement qu'il ne faut pas mettre au monde des êtres pour lesquels on ne peut pas trouver les moyens de subsistance "*. » D'ailleurs, il y a une vis medicatrix 7'eipublicœ, « le désir d'améliorer son sort ou la crainte de l'empirer », la poursuite de l'intérêt individuel, l'égoïsme, qui « résiste efficacement aux mauvais effets de quelques institutions humaines », et sert, particulièrement en Angleterre, de contrepoids naturel à tous les encouragements artificiels que la loi donne au mariage des pauvres ^'^.

Mais il faut s'entendre. Si l'égoïsme, qui est un instinct, commande à l'individu, dans son intérêt propre, d'éviter un accroissement excessif de la population, et tout d'abord de notre propre famille, 1' « égoïsme », entendu comme l'obéissance à toutes les impulsions de l'instinct, nous commande d'obéir, entre autres impulsions, aux impulsions de l'instinct sexuel, et de tous les instincts affectifs qui se greffent sur lui. « Dans toutes les sociétés, même les plus vicieuses, la tendance à une liaison vertueuse est si forte, qu'il y a effort constant vers un accroissement de population ''''\» La conséquence, c'est la misère, qui résulte non d'institutions sociales défectueuses, mais de la natun.' physiologique de l'homme, mise en face de la nature physique. D'où une modification apportée au principe de l'identité naturelle des intérêts, modification ({ui |)ermet peut-être de définir, une fois de plus, la différence qui sépare Malthus des philosophes du progrès indéfini. Pour ceux-ci, la contrainte morale est conforme à la nature; car cllf con-

siste en un raisonnement; or la loi du progrès, pour Condorcet comme pour Hartley, est par essence une loi intellectuelle; et l'homme est, par essence aussi, une intelligence. Au contraire, selon Malthus, l'homme est, par définition, un être physiologicjue, qui peuple la nature : l'intelligence, C|ui contrecarre l'instinct, travaille donc contre la nature. Nous avons aflaire moins à deux conceptions différentes du progrès qu'à deux conceptions différentes de ce qui, dans le progrès, est naturel et de ce qui est artificiel.

Malthus. en d'autres matières, à des époques postérieures, se réfère expressément au principe de l'identification artificielle des intérêts. Il essaie, dans l'introduction de son « Économie politique », de montrer sous quelles réserves doit être accepté le principe d'Adam Smith, selon lequel « la meilleure manière de conduire un peuple à la richesse et la prospérité est de ne pas intervenir en ces matières*'''' ». Il est protectionniste, et son opuscule de 1814 relatifs au problème des droits sur l'importation des blés est un modèle d' « arithmétique morale », Malthus concluant, après avoir examiné en détail la répercussion de l'abolition des droits sur les intérêts des diverses catégories de citoyens, que cette mesure serait contraire au bonheur du plus grand nombre 6^ Mais, déjà en 1798, il contredit Godwin, qui, après Priestley, avait condamné toute espèce d'enseignement d'Etat, d'instruction obligatoire : Priestley et Godwin tenaient le progrès intellectuel pou i' un développement normal et spontané de notre nature. Selon Malthus,

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