MALTHUS ET LE PTUNCIPE DE L UTILITÉ
au contraire, il faut éclairerrégoïsme, réagir artillciellement contre les impulsions aveugles de l'instinct, et, pour cela, développer l'instruction. Sans doute, Adam Smith avait admis que l'État dût se charger de l'instruclion populaire, tout en acceptant le principe de l'identité naturelle des intérêts. Mais il est intéressant de noter que, dans les deux passages de son livre où il attribue à l'État une fonction pédagogique, il viole consciemment le principe qu'il avait d'abord posé. Par exemple, le principe de l'égalité des salaires est une forme dérivée du principe de l'identité des intérêts. Mais il est contrarié, en certains cas, par la politique des États d'Europe, qui augmente la concurrence dans certaines occupations au delà de ce qu'elle serait naturellement : cela est vrai en particulier des ecclésiastiques et des gens de lettres, élevés aux frais de l'État, pour se trouver ensuite sans emploi, mal payés, déclassés. Pourtant, Adam Smith ne reproche pas aux États en question de prodiguer l'instruction. « Cette inégalité est, en somme, peut-être i)lutôt avantageuse que nuisible au public. Elle peut jusqu'à un certain point dégrader la condition d'un professeur ; mais le bon marché de l'éducation littéraire est sûrement un avantage qui fait contrepoids, et au delà, àcet inconvénient insignifiant '''.» — De même encore, le principe de la division du travail est l'expression même du principe de l'identité naturelle des intérêts. La première obligation de l'Etat est de l'encourager, ou plus exactement, pour employer une expression négative, de ne pas l'entraver ; norma-
lement, la division des occupations devrait « placer le plus grand nombre des individus dans des situations qui forment naturellement en eux, sans aucune attention de la part du gouvernement, presque tous les talents et toutes les vertus que la société requiert ». Mais Adam Smith constate que le progrès de la division du travail, en confinant chaque ouvrier dans une occupation de plus en plus absorbante et spéciale à la fois, tend à le rendre « aussi stupide et aussi ignorant qu'il est possible à une créature humaine de le devenir » . L'ouvrier devient incapable d'apprécier les grands intérêts de son paj^s, incapable de défendre son pays à la guerre. « Sa dextérité dans son propre métier semble de la sorte être acquise aux dépens de ses vertus intellectuelles, sociales et militaires. Mais, dans toute société progressive et civilisée, tel est l'état dans lequel doivent tomber les travailleurs pauvres, c'est-à-dire la grande masse du peuple, à moins que le gouvernement ne prenne quelque peine pour le prévenir "'^y). Il devient donc obligatoire pour l'État, dans l'intérêt du plus grand nombre, de corriger, par l'éducation, les effets, funestes au moins sur un point, de la division du travail. Il devient, en d'autres termes, nécessaire de restreindre la portée du principe de l'identité naturelle des intérêts, et de dire : les intérêts de tous les individus sont identiques, pourvu que les individus connaissent leurs intérêts ; or c'est une fonction de l'État de leur enseigner à les connaître.