‹ La formation du radicalisme philosophique (volume 4)Chapitre 64 sur 177 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

BEATHAM, JAMES MILL

Eï LES

BENTHAMITES

Les dix années qui précèdent JSlo sont marquées en Angleterre, après l'éclipsé qu'avait subie l'utilitarisme utopique, anti -gouvernemental et communiste de William Godwin, par une renaissance générale des opinions libérales et démocratiques. En 1807, le grand journaliste Cobbett, qui a été, toute sa vie, un démagogue, mais non pas toujours un démocrate, abandonne le camp des anti-jacobins pour passer au parti de la paix et de la réforme : il appuie de son influence l'élection retentissante de Sir Francis Burdelt à Westminster. La môme année, Romilly s'allache à l'étude des réformes que réclame l'état du droit anglais, particulièrement du droit pénal. Après Wordsworth, Southey et Coleridge, devenus tories, une génération nouvelle de poètes révolutionnaires — Byron, Keats et Shclley — va se lever, pour scandaliser et frapper en même temps

rimaginalion de leurs contemporains. D'ailleurs, en 1808, à la suite de l'invasion de l'Espagne par Napoléon, toute la péninsule Ibérique se soulève contre l'occupation française, et l'opinion anglaise encourage Canning à soutenir les Espagnols par des expéditions militaires et des secours d'argent. Ce qui fournit aux anciens poètes révolutionnaires de 1789, et surtout à Southey, l'occasion d'une campagne libérale: comme au temps de Louis XIV, l'Angleterre recommence à jouer le rôle de la nation à traditions libérales, en face du despotisme « à la turque », dont Napoléon, sur le continent, renoue la tradition.

En 1808, Bentham fait la connaissance de James MilP. James Mill est un de ces Écossais à la tète solide et dure, dont l'énergie fit la conquête intellectuelle de l'Angleterre vers la fin du xviii'^ siècle. Il était né en 1773, au moment où. Bentham commençait à écrire, dans cette partie de la Grande-Bretagne qui se fait orgueil de posséder, à l'exclusion de l'Angleterre ou de l'Irlande, le monopole du génie métaphysique, déductif et abstrait, dans ce comté de Montrose où l'on se montrait, séparées par des distances de quelques lieues, les maisons où naquirent Beattie, Beid et Campbell. Fils d'un cordonnier de village, il avait, sous la direction d'une mère ambitieuse, et par la protection de la famille aristocratique de sir John Stuart, futur parrain de son fils, reçu une instruction supérieure à son état. Précepteur dans de grandes familles écossaises, étudiant en théologie à l'Université d'Édim-

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bourg, il commença même à faire le métier de prédicateur : une sacoche contenait encore, dans sa maison de Queen's Square Place, après 1810, le paquet des sermons qu'il avait prononcés. Mais il était attiré par « la grande route qui mène à Londres ». En 1802, il arrive dans la capitale, à la suite de sir John Sluart, récemment élu membre du Parlement. « Je suis extrêmement ambitieux de rester ici, écrivait-il à son ami d'enfance, le chimiste Thomas Thomson, car je sens que c'est de beaucoup le meilleur théâtre pour un homme de lettres , à un point que l'on ne peut se figurer avant d'être sur les lieux » -. Il vivait là, faisant le métier de journaliste, tantôt directeur, tantôt simple rédacteur au Brilish Review, au Montlihj Review, à VEdedic Review, à VAnnual Review, à VEdinburgh Review, lorsqu'il connut Bentham ^ Etait-il déjà le disciple de Bentham ? Il nous le laisse entendre quelque pari, el on peut tenir son témoignage pour véridique^. Quoi qu'il en soit, c'est en 1808 que Bentham paraît l'avoir remarqué pour la première fois : nous le voyons, l'hiver suivant, communiquer à Dumont la notice élogieuse que vient de lui consacrer, dans VAnnual Review, celui qui va devenir pour lui une sorte de second Dumont. a Voilà qui est très bien, s'écrie Dumont, j'aime l'homme. — 11 dit son sentiment à voix haute et intelligible. — Il n'est pas comme des tièdes que je connais — des admirateurs honteux — ([ui vous disent vingt belles choses dans une chambre, et ([ui n'osent pas ou ne veulent pas en exprimer une seuledaus

un écrite » De Pentonville, où il habite, Mil! commence par faire de fréquentes visites à Bentham, allant souvent dîner et passer la soirée chez lui. En 1809, il habite sous son toit, pendant deux ou trois mois de l'été, avec sa femme et son fils John, dans sa propriété de campagne de Barrow Green. En 1810, Bentham lui donne pour résidence la maison de Mil ton, contiguë à la sienne dans Queen's Square Place, et qui lui appartient. Là maison est malsaine, et Mill la quitte bientôt ; mais en 1814, Bentham loue , pour la lui sous -louer à moitié prix, une autre maison, voisine de la première, où Mill habitera pendant seize ans. Depuis i806, James Mill travaille à son « Histoire de l'Inde britannique », dont l'idée peut lui avoir été suggérée par un passage des « Traités'' », il est pauvre, et les articles de revue qu'il écrit ne suffisent à le faire vivre que pauvrement, en attendant le jour où, son « Histoire » terminée, il sera pourvu, en 1818, d'une place importante dans les bureaux de la Compagnie des Indes. Bentham rend donc à James Mill, en l'aidant à vivre, un inestimable service. Mais c'est que Bentham ne saurait se passer de'celui qui, à ses côtés, avec autant de zèle et plus de suite, a repris le rôle de rédacteur et de metteur au net, rempli jusqu'alors par Dumont seul. Avec un « besoin d'admirer » qui fait de lui, pour Bentham, le disciple idéal, avec un tempérament énergique et un caractère despotique qui font de lui, pour tous excepté pour Bentham, un maître redouté, avec un génie de la déduction et de l'exposition logiques qui donne à ses

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œuvres une sorte d'originalité, même dans l'expression des idées d'autrui, Mill rend à Bentham autant de services que Bentham lui en rend à lui-même. Bentham donne à Mill une doctrine, Mill donne à Bentham une école.

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