‹ La formation du radicalisme philosophique (volume 4)Chapitre 88 sur 177 · BENTHAM ET ROMILLY · texte numérisé non relu

BENTHAM ET ROMILLY

bien nettement les domaines de la jurisprudence et de la morale, se sent devenir l'égal du législateur antique, de Solon ou de Moïse II présente indifféremment au président des Etats-Unis ou à l'empereur de Russie son projet d'un Pannomion, d'un « Corps complet de Lois ». Il rêve de partir pour la Suisse, pour l'Espagne, pour le Mexique, pour le Venezuela, de débarquer chez un peuple dont il ignorerait les préjugés traditionnels et locaux, comme Épiménide à Athènes, comme Platon à Syracuse. « Nul n'est prophète en son pays » ; mais n'est-il pas en voie de devenir prophète dans les pays lointains? --'

« Dans mon propre pays, écrit Bentham dans la même lettre où il s'enorgueillit du progrès de sa doctrine hors d'Angleterre, on parle moins de moi que dans aucun autre ; cependant ma renommée s'étend : allusions et citations fréquentes dans les livres, de temps à autre un panégyrique au Parlement. » Les « Traités » de 1802 ont, en 1804, subi le jugement, anxieusement attendu -", de la « Revue d'Edimbourg » ; et le reviewer a bien voulu déclarer qu' « un seul homme avait rarement produit une si grande quantité de raisonnements originaux.» Mais le principe de l'utilité a été condamné -% et c'est assez pour que Dumojit s'offusque «de la scandaleuse irrévérence » de l'article ^\ En 1806 et en 1807, nous voyons Bentham échanger directement avec le ministère des vues sur la réforme des institutions judiciaires en Ecosse^''. Enfin c'est en 1808 que Romilly, entré au Parlement, prend le parti de se consacrer à l'œuvre de

la réforme juridique, ou plus exactement de la réforme du droit crimineP". Déjà, en 1807, Romilly avait introduit un projet de loi. conforme aux idées de Bentham, pour diminuer les conditions inégales que le droit anglais impose à la transmission des biens mobiliers et des biens fonciers^'; et déjà, en déposant le projet, Romilly avait défini quelle conception, opposée à la conception benthamique, il se faisait d'une politique de réformes : il ne faut point prendre pour point de départ un principe simple, et en tirer certaines conséquences, qui se trouveront vraies sans considération de temps ni de lieux, mais il suffît d'adapter constamment les lois à l'état changeant des mœurs et de la civilisation. L'influence de Bentham sur Romilly n'en a pas moins été directe et profonde: jamais filiation d'idées ne fut plus facile à suivre.

En effet, quoique Romilly paraisse s'être antérieurement occupé des réformes à apporter au droit pénal anglais^-, c'est à partir du moment où il fait, à Bowood, la connaissance de Bentham, qu'il s'intéresse d'une manière continue à cet ordre de sujets. L'amitié de Bentham et de Romilly, plus lente à se former que celle de Bentham et de Dumont, ne cesse de gagner en intimité ^^ De la part de Romilly, c'est un dévouement sans borne, « l'affection presque filiale qu'un pupille éprouve pour son tuteur » ^K C'est Romilly qui a autrefois communiqué à Dumont les manuscrits de Bentham, qui a pressé Dumont, sans relâche, de les publier : il a même songé un instant, après la publica-

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tion française, à entreprendre la traduction anglaise de l'ouvrage^''. Uomilly, avocat célèbre, beaucoup plus répandu que Benthani, est son intermédiaire régulier avec les milieux politiques, communiquant à FAttoruey général, en 1801, un travail de Bentham '*'■, servant encore d'intermédiaire, en 1807, lors de la réforme des cours de justice écossaises. — Bentham, dans ses entretiens ;ivec Bowring, parle avec un certain dédain de l'œuvre de Romilly, de ce qu'il appelle ses « reformatiuncules », ses «réformes en miniature »; «si elles avaient été considérables, elles auraient rencontré l;i résistance de toute les forces de lord Eldon ^' «. Et sans doute Romilly ne réclame que des réformes de détail; cependant, lorsqu'à Gowes, en 1807, il prend la résolution de présenter deux bills tendant, le premier à donner aux cours criminelles le pouvoir d'indemniser les prévenus acquittés, le second à adoucir la sévérité du code criminel, c'est bien l'ami et le disciple de Bentham qui entre en scène. Dumont vient de lui apporter le manuscrit de la << Théorie des Peines », et les lettres privées de Romilly témoignent de l'impression |)rofonde qu'a produite sur lui la lecture de cet ouvrage^^ C'est donc bien certainement de Bentham que Romilly s'inspire, lorsqu'il déclare évident entre tous ce principe, que c'est la certitude, beaucoup plus que la sévérité des peines, qui les rend efficaces^''. Il semble néanmoins éviter systématiquement de nommer Bentham, préfère invoquer l'autorité de Blackstone, « le grand commentateur»'", ou de Beccaria". Il semble môme

prendre à ^àclie de bien distinguer entre son point de vue et le point de vue de Bentham. « Ce serait, dit-il, une bien belle chose, que la loi pût être faite de telle manière qu'une peine définie fût proposée pour chaque délit individuel, sans rien laisser à la discrétion de ceux par qui la loi était administrée. Mais la chose serait tout à fait impraticable^^ ». Son grief contre te droit pénal anglais, c'est qu'il n'est [il us appliqué, que, par conséquent, il est en contradiction avec les mœurs; or, c'est discréditer la loi de donner constamment raison aux mœurs contre la loi : il faut mettre les lois en harmonie avec les mœurs. Le succès vient-il du moins récompenser tant d'opportunisme? Presque toutes les tentatives faites par Romill3^ de 1808 à 1 813, jiour abolir quelques félonies capitales, avortent avant de quitter soit les Communes, soit les Lords. On comprend, dès lors, pourquoi Komilly ne remplit pas les conditions nécessaires pour être le disciple idéal de Bentham. C'est un modéré, un conservateur, un opportuniste: en relation avec les milieux gouvernementaux, il ne saurait être, malgré tout le respect que lui inspire son ami, en complète sympathie de sentiments et d'idées avec Bentham méconnu, isolé, mécontent, révolutionnaire. Il a constamment pesé sur Bentham pour l'inviter à tempérer sa violence. Il l'a empêché de publier , en 1793 , son TrutJi versus Ashurst^ en 1802 sa lettre au duc de Portland, en 1809 ses Eléments of Packing. Il voudrait obtenir de Bentham, en 1818, qu'il suspende l'impression, puis la vente du

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