RENOMMÉE CROISSANTE DE BENTHAM
«Voici qu'aujourd'hui enfin, écril Bentham en 1810, bien que je n'aie ni le temps ni la place de vous donner des détails, au moment où je suis près de descendre dans la tombe, ma renommée s'est répandue sur tout l'univers civilisé; par un choix qu'un de mes amis fit, en 1802, dans mes papiers, et qu'il publia à Paris, je suis considéré comme ayant annulé tout ce qui a été écrit avant moi en matière de législation » '. Cependant, en France ^ en Allemagne ^ l'influence de Bentham a été nulle, ou insignifiante^. Mais, dans des pays plus barbares, auxquels font défaut une littérature et une tradition philosophiques propres, la renommée de lîentham s'est répandue sans obstacles. C'est le cas en Russie. « Auriez-vous pu croire, écrit en 1803 Dumonl à Romilly , qu'on a vendu autant d'exemplaires de mon Bentham à Saint-Pétersbourg
qu'à Londres? Cent exemplaires ont trouvé acquéreur eu très peu de temps, et le libraire fait une nouvelle commande » \ Bentham et son frère ont gardé là-bas (les relations ; Dumont lui-même y séjourne, de 1802 à 1803, fait lire et admirer l'ouvrage par Spéranski '■'. « J'aspire, écrit en 1800, l'amiral russe Modvinoff au général Bentham, à m'établir en Angleterre, et à faire la connaissance de votre frère. Il est, à mes yeux, un des quatre génies qui ont fait et qui feront le plus pour le bonheur du genre humain — Bacon, Newton, Smith et Bentham : chacun le fondateur d'une nouvelle science, chacun un créateur »". Un Panopticon est construit à Sainl-Péterslx)urg\ En 4814, l'empereur Alexandre fait appel au concours de Bentham pour la rédaction d'un code, dans des conditions qui d'ailleurs n'agréent pas à lîentham". — Mais c'est en Espagne surtout que Jientham devient une sorte de demi-dieu. « Que pensez vous, écrit Bentham à Eden, le 4 septembre 1802, de l'Espagne, qui enlève trois cents exemplaires? Trois fois plus, il me semble, que je n'avais jugé à propos d'envoyer en Angleterre. C'est le nombre qui, selon les calculs du libraire français, devait trouver des acheteurs avant que l'Inquisition eût le temps de mettre la main sur les exemplaires '" ». Mais l'invasion française supprime, en Espagne, le tribunal de l'Inquisition; puis l'Espagne libérale s'insurge contre l'envahisseur, appelle à l'aide les Anglais, et les livres de Bentham entrent dans la péninsule avec les troupes britanniques". Les
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éditions espagnoles des œuvres de Bentham se multiplient : les Gortès d'Espagne , de Portugal votent l'impression aux frais de la nation*-. Bentham intervient dans les discussions politiques qui séparent les Espagnols, préconise le système unicaméral, écrit au comte Toreno ses lettres sur le code pénal '^
D'Espagne, la renommée de Bentham passe aux pays américains de langue espagnole. C'est d'abord le lieutenant-colonel Aaron Burr, ancien vice- président des États-Unis, exilé par un scandale en Angleterre, disciple de Bentham, qui entre en relations directes avec lui et lui propose de partir pour le Mexique: Burr sera empereur, Bentham législateur". Puis c'est le général Miranda, originaire du Venezuela, qui part pour organiser là-bas la révolution ; et Bentham songe à le suivre à Caracas. « La température est délicieuse, une température d'été pendant toute l'année. En vue de la mer, on a, quoique presque sous l'équateur, une montagne coiffée de glace, de sorte que l'on peut absolument choisir sa température, et jouir en abondance des produits végétaux de tous les pays. Si je vais là-bas, ce sera pour travailler un peu dans ma spécialité — pour rédiger un corps de lois à l'adresse des gens du pays'' ». A Buenos-Ayres et au Chili, Bidavavia est son disciple et son propagandiste'". Au (iuatémala, José del Vallé travaille à substituer les codes de Beniham aux codes espagnols *^ En Colombie, les «Traités de Législation» sont tour à tour adoptés et supprimés comme livres déclasse, selon
que le parti libéral ou le parti réactionnaire, le parti de Bolivar, est au pouvoir '\ La doctrine de Bentham se propage encore dans la Méditerranée , en Italie'", et jusqu'en Grèce. Le lieutenant de marine Edouard Blaquiere^*^, un enthousiaste, se fait, dans ces régions, r« apôtre errant » de Beniham, le nouveau saint Paul du nouveau Dieu. Il est en Sicile-', puis en Espagne -, puis en Grèce, où l'envoie le Greek Committee qui a été organisé pour assister les insurgés de là-bas, et qui est aux mains des Benthamites. Un curieux conflit s'élève entre lord Byron et le colonel Leicester Stanhope, disciple fanatique de Bentham, et délégué du Greek Corumittee. Byron demande des armes, des munitions ; Stanhope, sur cinq cents livres environ qu'il dépense pour la cause, en emploie seulement une centaine à secourir ou armer les Grecs, dépense le reste à acheter des presses, imprimer des journaux, fonder des écoles lancastériennes à Athènes et à Missolonghi -^ C'est l'éternelle querelle du philosophe avec l'homme d'action, de l'idéaliste avec le réaliste. — « Jérémie Bentham, écrira Bentham lui-même quelques années plus tard, est le plus ambitieux des ambitieux. Son empire — l'empire auquel il aspire — comprend toute la race humaine, en tous lieux, — dans tous les lieux habitables de la terre, dans tous les temps futurs ^^ ». Enivré par les éloges que lui prodigue depuis longtemps le zèle de ses disciples anglais, remj)hase de ses dévots hispano-américains, Bentham, qui n'a jamais distingué