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LA CRITIQUE DES FICTIONS

un groupe d'hommes appelés sujets^ t habitude d'obéir à un homme, ou à un groupe d'hommes, qui sont alors appelés gouveimant ou gouvernants. Si donc un contrat limite, chez le gouvernement, le pouvoir de faire les lois, ce ne sera jamais le pouvoir fictif, « mélaphysicolégal >►, dont nous parlent les juristes, ce sera le pouvoir réel, dans le cas où, la convention étant expresse et connue des sujets, ceux-ci possèdent un signe commun pour reconnaître quand, à leur avis, ils doivent résister. Des fictions légales ne permettent jamais de trancher le différend « entre ces deux antagonistes jaloux, la liberté et le gouvernement » ; et Bentham, par l'application qu'il fait du principe de l'utilité, résout le problème dans le sens autoritaire. L'idée d'une « société politique >, système de contraintes imposées et subies, est une idée positive ; mais l'idée d'un « état de nature », où fait défaut l'habitude d'obéir à un gouvernement constitué^*, comme aussi l'idée de la «liberté », qui ne consiste, selon Bentham, que dans l'absence de contrainte'*^, sont des idées purement négatives. Par liberté, nous dit-il, empruntant à Montesquieu sa définition, il faut entendre, si l'on veut se faire des notions claires, une branche de la sûreté^*'. Mais, la liberté, telle qu'on l'entend généralement, consiste en ceci que « des contraintes ne sont pas imposées à nous-mêmes ; la sécurité, en ce que « des contraintes sont imposées à d'autres ». Parlez d'utilité, vous pénétrez l'individu de cette idée qu'il doit subir des contraintes, pour que l'intérêt de chacun soit artificiellement identifié avec l'intérêt de tous.

âf>0 LE RADIGÀLISME PHI'LOSOPHIQUE.

Parlez de droit naturel, de loi de nature, et vous invitez chacun, fort de sa conscience, livré aux impulsioas du principe de sympathie et d'aatipathie, à prendre les armes contre toute loi qui se trouve lui déplaire^. La philosophie de Futilité n'est pas essentiellement une philosopliie libérale : Bentham, dans sa jeunesse, est un torj^ ****. Sa famille a longtemps été jacobite. Il prend parti pour le roi contre Wilkes^®, pour le roi contre les Américains révoltés, mécontent des raisons par lesquelles les insur<;és justifient leur désobéissance, mécontent, d'ailleurs, aussi, des arguments gouvernementaux. Le droit esl l'arme employée des deux côtés. « Nous avons le droit d'être ce que nous voulons être », disent les Américains. « Nous avons le droit de continuer à vous forcer d'être ce que nous voulons que vous soyez », répliquent les ministres. « Nous avons le droit de leur imposer des lois, mais nous n'avons pas le droit de les frapper d'impôts », dit lord Camden pour tout concilier : « comme si des intérêts inconciliables pouvaient être conciliés par une distinction qui ne correspond à aucune différence réelle ». lîeutham collabore, en 1775, à une brochure où son ami James Lind traite la question, et ramène le débat aux vrais principes"®.

En 1781, lîentham fait la connaissance de lord Shelburne; c'e^t au succès de son Fragment on Government» qu'il aurait, si nous l'en croyons, dû ce patronage et cette amitié-^^ Les amis tories de Bentham s'inquiètent, craignent qu'il ne passe au camp des Américains. Car, depuis plus de dix ans, lord Shelburne, lieutenant et

BENTIIAM CHEZ LORD SHELBUANE. ^67

porle-parole de lord Chatham, a été l'allié constant d'Edmund Burke et des whigs contre la politique du roi et de lord North, préchant d'abord une politique de conciliation avec les rebelles, puis, quand la conciliation est devenue manifestement impossible, la séparation totale: c'est lui qui, en 1783, signera, en qualité de premier ministre, le traité de paix avec les colonies désormais indépendantes. Bentham rassure ses amis : il a posé pour condition de son amitié avec lord Shelburne que celui-ci respecterait la liberté de ses opinions politiques^. Ne peut-on supposer, cependant, qu'il subit, vers c^tte époque, l'influence du niilieu où il vit? C'est en 1782 que, dans son essai « sur l'Influence des Temps et des Lieux en matière de L^slation, » il déclare la constitution anglaise parfaite c quant à ses principes directeurs °^ » ; la même année, dans son traité de la € Législation Indirecte®* » , en d'autres termes, des moyens indirects à employer par le législateur pour prévenir les délits, il défmit ces principes directeurs. Ils consistent dans la division des pouvoirs, qui présente, nous dit Bentbam, trois avantages : elle diminue le danger de la précipitation, elle diminue le danger de l'ignorance, eUe diminue le danger du manque de probité®^. Aprèsavoir critiqué le principe de la division des pouvoirs, voici que Bentham s'essaie à trouver une formule utilitaire de ce principe. Convient-il, cependant, d'attacher une importance extrême à ce changement d'opinion? La constitution anglaise, malgré tant de corruptions avouées, tant de troubles civils, est déjà unanimement consi-

dérée, à travers l'Europe, comme un modèle à imiter : comment un Anglais, même le plus mécontent, le plus avide de réformes, pourrait- il résister à un préjugé aussi universel en faveur de la constitution de son propre pays ? Bentham ne cessera, d'ailleurs, de critiquer, postérieurement, le principe de la division des pouvoirs; quelques années plus tard, rédigeant, à l'usage de Dumont, une traduction française de sa « Législation indirecte », il supprimera tout le passage relatif à la division des pouvoirs^®.

D'ailleurs, lord Shelburne n'est pas un whig; et l'alliance de la faction de lord Chalham avec la faction du marquis de Rockingham est temporaire, et, à bien des égards, accidentelle. Le philosophe du parti whig, à cette époque, c'est Edmund Burke, le grand orateur, le grand écrivain. L'Angleterre, selon lui, comme jadis la République romaine, doit sa grandeur à la puissance de l'esprit de parti. Car, c'est dans les partis, où certaines façons de penser se transmettent de père en flls, que se fciit l'éducation des hommes d'État, et que se forment les mœurs politiques **\ Burke est, pourraiton dire, un sociologue, indifférent aux questions de vérité et de principe. Sa philosophie sociale est une philosophie d'antidoctrinaire. Les doctrinaires ne peuvent pas, en effet, ne pas détester les partis politiques. Rien de plus contraire à l'esprit de parti (il faut penser avec son groupe, il faut se conformer aux traditions de sa famille ou de sa race) que l'esprit philosophique, la méthode de la table rase (il faut s'affranchir des pré-

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