‹ La formation du radicalisme philosophique (volume 5)Chapitre 94 sur 188 · TORIES, WHIGS ET DÉMOCRATES · texte numérisé non relu

TORIES, WHIGS ET DÉMOCRATES

jugés de groupe, il faut se soustraire à l'influence de la tradition). Rien de plus inintelligible pour celui qui consacre sa vie entière à démontrer qu'une certaine conception politique est vraie, i^i par suite doit être réalisée, que la doctrine suivant laquelle il est bon qu'il subsiste, à l'état d'institutions permanentes, des divergences d'opinions et de doctrines. Les démocrates sont des doctrinaires, et c'est pourquoi les whigs ne sont pas des démocrates. Les démocrates préconisent un gouvernement simple, par opposition à la constitution mixte, ' complexe et divisée contre elle-même, que préconisent les whigs. Rousseau n'a-t-il pas demandé, afin que l'expression de la volonté générale fût fidèle, l'abolition de toute espèce de « société partielle dans l'État »? De même, en Angleterre, avant, pendant et après la crise de la Révolution française, les démocrates afficheront un mépris constant pour les deux factions également aristocratiques, qui, tour à tour entrent au pouvoir, et, en raison de leurs intérêts communs, contraires à l'intérêt général, se menacent toujours l'une l'autre^^. Mrs. Macaulay, républicaine et féministe, trouve du « venin » dans les écrits de Burke^® ; Ilorne Tooke définit un parti « un grand nombre de fous qui travaillent dans l'intérêt du petit nombre *°^ », et déclare, en 1780, que, des deux partis, les tories sont les plus honnêtes. Lord Shelburne, en tous cas, à la suite de lord Chatham, et contre l'opinion de Burke, préconise une réforme de la représentation parlementaire. Il est en relations avec les agitateurs de la Cité, et en particulier avec James Townshend,

210 LE RADICALISME PUILOSOPftIQUE.

frère d'ua voisin de campagne. Horne Tooke le fréquente quelque tempH dans Tintimité. Gartwright s'adresse à lui avant de s'adresser au duc de Richmond lorsqu'il cherche, à la Chambre des Lords, un avocat du suffrage universel. Il connaît Franklin. Priestley, pendant de loagoes aimées, est son bibliothécaire. Le docteur Price abandonne, à. son instigation, les travaux de théologie pour les travaux de politique*^ . Son protégé Romilly, d'origine suisse, ami du propagandiste repu- Ijlicain Brand HoUis, est un démocrate utilitaire ^^^. En résumé, si Burke est un whig conservateur, lord Shell>urne est un tory démocrate.

Est-ce donc sous l'influence du groupe de lordShelhurne, que Bentham, aux approches de la Révolution de France, semble avoir entrevu, un instant,, la possibilité de fonder, sur le principe de L'utiUté, la justification d'un régime purement démocratique? Vera la fin de 1788, il paraît s'être proposé d'apporter è laFrance, qui se prépare à Télcction prochaine da ses États généraux, le concours de ses réflexions *°^. D conseille aux Français de chercher un modèle dans la constitution électorale de l'Américpie. Il demande le suffrage universel : si, par voie de concession,, il admet un cens électoral, il le veut aussi faible que possible. Il condamne le vote plural, veut que toutes les élections aient lieu le môme jour et soient consommées en un jour, réclame le scrutin secret, afln que « l'influence coercitive dénaturante de volonté à volonté s> soit abolie, et que subsiste seule la salutaire « influence d'esprit à esprit ». Lies propositions de

l' «essai sur la représentation». 271

patholc^ie meatale sur lesquelles il fonde, en matière de droit civil, le bien de Tégalité, il les applique maintenant à résoudre le problème fondameiital do dioit constitutionnel : da principe individualiste de sa doctrine, il déduit Tégalitarisme politique. Le bonheur d*un individu quelconque n'a pas plus de valeur que le bonheur égal d'un autre ; ou encore, ce qui revient au même, chacun a un droit égal à tout le bonheur dont sa nature est susceptible. En moyenne, chaque individu possède une capacité égale de bonheur. Enfin tous les individus ont un ^al désir de bonheur. Si donc, chez tous les individus , la capaeité d^apprécier la tendance d'une chose à ajouter au bonheur était égale au bonheur, « la question de la meilleure forme de gouvernement serait une affaire bien simple : il ne s'agirait que de donner à chaque individu de cette société un vote ». Doae, une fois éliminés les mineurs, les insensés, enfin (pour des raisons un peu différentes et un peu moins fortes) les femmes^ il faut, en l'absence de toute règle propre à déterminer le degré de capacité intellectuelle nécessaire pour faire un électeur, accorder à tous des droits politiques ^dux. Ainsi se trouve opérée une sorte de traduction de la théorie des droits de l'homme dans le langage de l'utilité. Le principe de l'utilité, nous dit Benlham, « a des qualités qui le mettent à portée de tous les esprits, servent à le recommander à tous les cœurs. Il est si simple à saisir ; il s'accorde si bien avec la théorie, ou,, si l'oa veut, la façon de parler, des droits imprescriptibles : théorie

qui, pour être obscure et fondée sur la base creuse de Yipse dixit, n'en est pas moins attrayante ». Mais cette phrase elle-même indique quel caractère Bentham attribue à ses propres spéculations : il s'essaie, il s'exerce, puisque l'égalitarisme de Rousseau est en vogue, à en trouver la lormule utilitaire*^*. Gardons-nous cependant d'attacher, à cet exercice de logicien, une importance exagérée. Deux mois plus tard, dans une note additionnelle de son « Introduction », il dénonce la fiction dangereuse des droits imprescriptibles. Jamais il ne publiera son a Essai sur la Représentation ». Des préoccupations plus fortes l'empêchent de s'intéresser pour l'instant, au problème constitutionnel.

Lord Shelburne lui-même, en réalité, pas plus qu'il n'est un whig, ne semble avoir été, surtout dans cette période de sa vie politique, un démocrate sincère. Il est partisan d'un pouvoir fort, placé en dehors et audessus des distinctions de parti. Au moment où il vient d'entrer en rapport avec Bentham, lorsqu'il est fait, en 1782, premier ministre, ses instincts autoritaires s'accentuent, il parle le langage d'un « ami du roi », d'un défenseur de la prérogative, et se réfère, assez singulièrement, aux principes de lord Chatham, pour déclarer que l'Angleterre ne doit pas être gouvernée par un parti ou une faction, que le souverain ne doit pas être un roi fainéant, simple jouet d'un maire du palais*'*^ En 1789, quand Burke dénonce, en Warren llastings, un « nabab », un parvenu, qui, après avoir pratiqué, aux Indes Orientales, une politique d'usur-

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