‹ La formation du radicalisme philosophiqueChapitre 118 sur 239 · SOURCES DE PLAISIR · texte numérisé non relu

SOURCES DE PLAISIR

savoir et de sagesse. A chacune de ces causes générales correspond une aflfection, un motif, une disposition : on reconnatt chez Mill le disciple de Bentham, préoccupé de donner à l'expression des phénomènes de la vie mentale la rigueur d'une terminologie scientifique, lorsqu'il déplore que le langage courant ne fournisse en aucun cas les trois mots distincts dont on aurait besoin pour désigner les trois phénomènes distincts de l'afiTection, du motif et de la disposition ^\

Or, ces trois grandes sources de plaisir présentent un caractère commun : elles sont autant de moyens de nous procurer les services de nos semblables, et constituent les seuls moyens, ou peu s'en faut, que nos semblables puissent employer pour nous rendre service, La richesse nous permet, ou bien d'acheter directement les services des autres hommes, ou bien d'acheter des objets qui sont eux-mêmes les produits du travail humain, c'est-à-dire d'acheter indirectement des services, ou bien enfin d'augmenter notre pouvoir et notre dignité. Mais le pouvoir d'un homme signifie la dispoposition des autres hommes à lui obéir; et la dignité d'un homme signifie la faculté qu'il possède d'inspirer aux autres hommes le sentiment du respect, et le désir de lui rendre des services. Donc ce sont les services de nos semblables qui sont la source principale de nos plaisir». Donc le procédé le plus expéditif et le plus direct d'obtenir leurs services, c'est de les aimer, et non pas d'aimer For, le pouvoir et les honneurs, afin d'obtenir par ce détour leur obéissance et leur respect. « Ck)m-

bien petit cependant, s'écrie James Mill, est le nombre de ceux qui semblent se soucier de leurs semblables I A quel point la vie de la plupart des hommes est-elle absorbée par les préoccupations de la richesse et de Tambitionl Chez combien d*hommes l'amour de la famille, des amis, de la patrie, de Thumanité, semblet-il complètement impuissant, quand il entre en conflit avec Tamour de la richesse ou du pouvoir I ^^ » Exemple remarquable de cette association qui se produit entre ridée de la fin et l'idée des moyens, et qui, portant toute notre attention sur les moyens, nous ccKiduit à négliger la fin. L'homme qui aime la richesse, le pouvoir, l'honneur, et n'aime pas ses semblables, est pareil à l'homme qui aime l'or, et se prive, par amour de l'or, des plaisirs que cet or, judicieusement employé, pourrait lui procurer. Il £sdt un faux calcul, il est la dupe d'une sorte d'illusion psychologique, parfaitement conforme aux lois de l'association des idées, et que le moraliste aura pour tâche de lui apprendre, dans son intérêt personnel, à éviter ou à corriger. Nous nous troiivons avoir ainsi passé, insensiblement, de l'ordre théorique à l'ordre pratique, et de la psychologie à la morale. Chaque homme tend au plaisir. L'objet de la morale, c'est d'assurer le plus grand bonheur de tous les hommes. Gomment le moraliste décidera-t-il chaque individu, en vue de parvenir au bonheur pour lui-même, à travailler au bonheur des autres? Les intérêts de tous les hommes sont-ils si étroitement liés qu'il suffise à chaque individu de comprendre et de réaliser ses

l'hypothêsg de là sympathie. 291

intérêts pour que Fiutérêtde l'espèce soit sauf? Et toute la morale se ramène-t-^le à renseignement de cette identité d'intérêts? Peut-être. La psychologie de James Mill permet cependant d'entrevoir d'autres interpréta - Hons possibles de la morale utilitaire, interprétations qu'il convient d'examiner d'abord, quand même ce serait seulement pour les rejeter.

On se souvient qu'il existe une première manière d'expliquer le sens moral, avec Hume et Adam Smith, par le sgotim^at-de la sympathie, et l'on ne voit pas tout d'abord en quoi la psychologie de l'association des idées répugne au j^ndpe de la fusion des intérêts. Si l'analyse doit absolument réduire tous les sentiments à des éléments simples, aussi homogènes que possible, dt régis par une loi unique, encore n'est-il .pas prouvé cgel'égoîgne^oive être le sentiment simple d'où tous les autres, dérivent : il implique l'idée du moi, et, par suite, des associations assez complexes d'idées. Il n'est pas prouvé que la sympathie ne soit pas un sentiment plus simple, sinon que les besoins physiques et organiques sous leur forme instinctive, du moins que l'égolsme réfléchi. Le dé^r, c'est l'idée d'un plaisir; znais il n^est pas nécessaire que ce plaisir, dont j'ai l 'idée lorsque j'éprouve un désir, soit un plaisir éprouvé par moi-même plutôt que par un autre. « La vue du mendiant exdte en moi l'idée de sa misère; csctte idée suggère l'idée d'un soulagement à sa misère ; l'idée d'un soulagement apporté à une misère est Loe idée plaisante, c'est-à-dire un désir» ^^ Mais voilà,

chez James Mill, une excellente analyse du sentiment de sympathie , qui n'implique à aucun degré ni ridée du moi, ni l'idée de l'intérêt personnel de l'agent. — Bentham, d'ailleurs, précisément parce qu'il se préoccupe toujours moins d'analyser et d'expliquer que de classer et d'ordonner, ne semble jamais avoir renoncé à tenir les motifs extra-personnels pour aussi « simples » et fondamentaux que les motifs égoïstes, ni regretté d'avoir tenu dans son « Introduction » les « plaisirs de l'association * pour une classe spéciale de plaisirs *^, laissant à James Mill le soin d'expliquer, par la loi de l'association, la formation successive de toutes les espèces de plaisirs. A peine si, dans la « Table des Ressorts de l'Action » ^^ la théorie de la « substitution des motifs», et la critique de la psychologie vulgaire, qui explique tous nos actes par des motifs superficiels et apparents, constituent une tentative timide pour analyser les motifs. Dans le Rationale of Judicial Evidence^ Bentham se demande pourquoi la sympathie est plus forte, dans l'ordre des relations domestiques, lorsqu'elle va du supérieur à l'inférieur que lorsqu'elle suit la direction inverse, et explique ce phénomène par des considérations égoïstes : le père, en satisfaisant ses sentiments de sympathie, satisfait du même coup son amour du pouvoir ^^. Mais, dans le même ouvrage, il refuse de donner au mot « intérêt » le sens exclusif d' « intérêt personnel »^''; analysant le sentiment de justice, il y découvre, à titre d'éléments constitutifs, outre le désir de la conservation de soi-même, divers sentiments de

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