CRITIQUE DU SENTIMENTALISME
de l'action. Démontrer qu'un certain motif est pour l'agent une source de plaisir, cela ne prouve pas que, pour cette raison, le motif doive être estimé, et la disposition correspondante, encouragée ou cultivée. Car tous les motifs sont bons en soi, puisque tous nous portent à rechercher un plaisir ou fuir une peine, et que le plaisir est la seule définition qui convienne du bien, la peine la seule qui convienne du mal. Toute la question est de savoir si l'acte qui a suivi le motif est, pour l'agent et pour ses semblables, la cause d'une plus grande somme de plaisirs ou de peines ; et c'est une question à laquelle on ne saurait faire, pour chaque espèce de motif, une réponse générale. Car tous les motifs peuvent, en certains cas, aboutir à des actions utiles. Le motif de la sympathie, par exemple, permet au pauvre de participer au superflu du riche, et fait même que le luxe du riche devient pour le pauvre un spectacle agréable et une source de jouissance ; le motif de l'intérêt personnel crée la richesse ; le motif de la haine a son utilité, puisqu'il pousse à la dénonciation des criminels^*. Telle est la conception juridique de Bentham, et James Mill la transporte, telle quelle, dans la morale utilitaire. — Il resterait d'ailleurs à prouver que la culture de la sympathie procure à l'individu un excédent de plaisir, et qu'elle ne produit pas, dans tous les cas où elle nous condamne au spectacle de soufrances irrémédiables, des souffrances irrémédiables, elles aussi". Il resterait à prouver, surtout, qu'elle peut procurer à l'homme normal des plaisirs comparables.
en nombre et en intensité, aux plaisirs qui ont des causes matérielles et extérieures. Uéchange, voilà, selon Téconomi^ politique des Benthamites, la relation sociale fondamentale ; et, si la vie sociale consiste essentiellement dans un échange de services, le bonheur social consiste donc essentiellement à acquérir la richesse avec les jouissances qu'elle procure. Mackintosh a laissé entendre que la vraie condition du bonheur de Tindividu, c'est la culture en lui des habitudes morales, que <( les beaux sentiments de Tagent ont infiniment ptus d'importance pour lui que ses actions ». — « Grand Dieul réplique James Mill, quelle doctrine est-ce ici? Les bonnes actions, et tous leurs effets, tout le bonheur que les êtres humains dérivent des bonnes actions des autres, c'est-à-dire en fait presque tout le bonheur dont il leur est donné de jouir, est insignifiant, si on le compare à certains états d'âme agréables, antérieurs à l'action ?^^ » — Bref, ni les théories juridiques, ni les théories économiques des Benthamites ne les autorisent à considérer le bonheur comme consistant, pour l'individu, dans la culture des sentiments supérieurs et désintéressés. A leur point de vue, être heureux, c'est recevoir du bonheur de ses semblables ; mais alors le moraliste ne se voit- il pas condamné, par profession, à résoudre ce problème absurde : dans une société où chaque individu est égoïste, et se doit à lui-même de l'être, obtenir cependant que tous les individus soient désintéressés?
Voici une autre manière de résoudre le problème,