LE «PROGRÈS DE LA SYMPATHIE
dont on pourrait trouver encore le germe dans la philosophie de James Mill. James Mill croit au progrès du genre humain, considéré comme s'efifectuant conformé^ ment à des lois nécessaires. Cette loi du progrès, selon laquelle la somme des plaisirs tend constamment dans la société, à l'emporter sur la somme des peines, nous avons vu que, selon Priestley, un des premiers qui la formulèrent, elle dérive de la loi môme de Tassociation des idées ^^. Hais James Mill, dans son « Analyse», essaie de montrer comment les divers sentiments de sympathie, depuis les plus simples jusqu'aux complexes, depuis l'amour des parents jusqu'à l'amour de l'humanité, naissent les uns des autres selon un processus nécessaire*^ ; démontrer le progrès nécessaire du sentiment moral jusqu'au jour de son triomphe définitif, le rôle du moraliste, devenu psychologue, ne pourrait-il être conçu comme se réduisant à cela? Bentham, vers le même temps, et peut-être sous l'influence de James Mill, en vient à comprendre l'importance philosophique de l'idée de progrès, et formule la loi de ce qu'il appelle le « progrès de la sympathie » non seulement chez l'individu mais encore dans l'espèce. A mesure que croît l'expérience, (n les biens se multiplient et deviennent à un haut degré capables d'extension et d'accroissement ». L'individu se trouve enveloppé dans un nombre toujours plus grand de c cercles > sociaux. Mais, plus la société s'étend et se complique, « plus les hommes vivent en public » et sont par suite «justiciables de la sanction morale».
Es deviennent donc « de jour en jour plus vertueux, » et « continueront à s'améliorer jusqu'à ce que leur nature ait atteint sa perfection. S'arrêteront-ils dans cette voie ? Rétrograderont-ils ? Autant vaudrait demander si les fleuves suspendront leur cours en remontant vers leurs sources » ^^. En d'autres termes, avec la multiplication et le resserrement des relations sociales, I l'individu se trouvera de plus en plus étroiteinnent lié, 1 par la force des choses, à l'accomplissement de sa tâche sociale, jusqu'au jour où l'on ne pourra plus établir une démarcation entre ses affections égoïstes et ses affections sympathiques, où il ne pourra plus ne pas agir moralement. Ne saurait-on pas concevoir, dans i cette hypothèse, que le rôle du moraliste se borne à . I avertir l'individu du terme vers lequel tend nécessairement le progrès de l'espèce? qu'il cesse de prêcher, et.se borne à prédire? qu'il cesse de parler à l'impératif présent, et ne parle plus qu'à l'indicatif futur ?
Ou bien encore, si l'on veut que le moraliste use de prédication et de commandemen4s, on pourra comprendre quelle efficacité présente son art, si on le compare à l'art de Téducateur. L' « ordre spontané des événements », nous dit James Mill, favorise chez l'enfant le développement de la bienveillance. Dans les relations étroites qui rattachent à ses parents, il constate bientôt que les plaisirs de ceux qui l'approchent sont une cause habituelle de ses plaisirs, leurs peines, une cause habituelle de ses peines, et c'est ainsi que leur bonheur
l'art du pédagogue. 305
devient insensiblement pour lui un objet de désir, leur malheur un objet d'aversion ^' . L'éducation a pour but, selon James Mill, de favoriser ce progrès naturel, de . combiner les circonstances de telle sorte que la part de l'accident, du caprice individuel, soit autant que possible éliminée autour de l'enfant, et que les affections sympathiques se conforment, jusque dans le détail, à la loi générale de leur développement. Mais encore, pourquoi l'éducateur veut-il développer chez l'enfant les aflTections sympathiques, et fortifier Faction des causes qui contribuent naturellement à les former? N'est-ce pas, en fin de compte, parce que la loi du progrès moral de l'individu est aussi la loi du progrès moral de l'espèce, et que l'éducateur, dans l'intérêt de l'individu, veut adapter l'une à l'autre? II y a, pourrait-on dire, entre l'individu et la société, une double incommensurabilité. D'une part, l'intérêt que l'individu trouve à sa conservation personnelle est infiniment grand, si on le compare à celui qu'il trouve à la conservation d'autrui. Mais d'autre part, la force dont l'individu dispose pour sa conservation personnelle est infiniment petite, si on la compare à la force dont disposent contre lui tous les autres individus réunis. L'individu n'agira-t-il donc pavS sagement en acceptant la loi du nombre, et en essayant d'adapter ses besoins personnels à ses conditions d'existence sociale? La morale, ainsi interprétée, aboutirait à une sorte de fatalisme optimiste, dans la composition duquel entreraient, à doses égales, la résignation et l'espérance.
306 LE RADICALISME PDILOSKIPHIQUE.
C^est ainsiy en définitive, que révolutionisme cTHerbept S^ncer entendra la fonction du moraliste; mais o& nfest pas- ainsi que Tentendib Futiliiarisme primitif. Le Benthamite emprunte à Tobservalion de conscience une certaine conception de rutile, et se sert de cette notion de rutile pour juge» — pour approuver ou condamner, selon les cas — la mairche extérieure des choses; la morale du progrès et de l'évolutibn, au contraire, telle que nous Favons résumée, évite de définir directement l'utile, et essaie d'en deviner la nature indirecttement, par la connaissance de la loi de développement de l'espèce et de la fin vers laquelle elle faend nécessairement; si elle juge les faits particuliers de l'histoire, c'est en les comparant avec cette marche générale du progrès. Cette conception de la morale tend à identifier le sens moral avec Tinstinct suprême de l'espèce, avec les habitudes d action dans lesquelles la volonté humaine trouvera son équilibre définitif; mais cette assimilation du sens moral à un instinct est précisément ce dont James Mill fait un grief à ses adversaires. Si un homme peut être moral sans considération aucune de l'utilité que présentent ses actes,. en obéissant simplement à une des impulsions aveugles de sa nature, pourquoi, demande James Mill à Mackintosh, les animaux ne seraient-ils pas considérés comme des agents moraux ^^ ? Ne remplissent-ils pas, dans la théorie de Mackintosh, toutes les conditions requises? * La simple tendresse qu'un homme a pour son enfant, la joie qu'un idiot est capable d'éprouver