‹ La formation du style par l'assimilation des auteursChapitre 136 sur 141 · Daunou, Cours d'études historiques, t. VII, p · texte numérisé non relu

Daunou, Cours d'études historiques, t. VII, p

la rhétorique et des antithèses dans Voltaire x, et Bossuet a, comme lui, l'ampleur naturelle et la facilité sans effort.

Ma conviction profonde, c'est que même ce stylelà est assimilable par le travail, et, par exemple, qu'un esprit littéraire ne peut sortir d'une longue lecture de Voltaire sans en retenir le ton. Il sentira naître en lui une facilité nouvelle, le don d'écrire aisément et limpidement. C'est ainsi qu'Edmond About a pu mériter parfois le titre de « petit- fils de Voltaire », qu'Anatole France a souvent des pages qui sont du pur Renan, que M. Barrés a gardé cette tradition classique, et que bien d'autres écrivains se sont, à leur tour, merveilleusement assimilé le ton de M. Anatole France.

« Le style naturel ne s'apprend pas», dit M. Faguet. Je veux bien le croire, mais ce qu'il y a de sûr, c'est que l'écrivain le plus naturel, La Fontaine, est celui qui a le plus travaillé. Il refaisait jusqu'à douze fois la même fable. Ses manuscrits sont noirs de ratures. Celui-là a certainement appris le style naturel par le travail. Condillac a dit très justement que le naturel était l'art passé en habitude. Une danseuse arrive à danser avec naturel à force d'avoir travaillé. C'est par un effort constant qu'on fait disparaître l'apparence de tout effort. « Les ouvrages les plus naturels, a dit Boileau, sont ceux qui ont été travaillés avec le plus de soin. »

1. Le Parallèle de Pierre le Grand et de Charles XII montre la façon magistrale avec laquelle Voltaire maniait l'antithèse.

Les écrivains sans rhétorique blâment la préoccupation des procédés. Ils n'admettent que leur propre manière d'écrire ; et, parce qu'ils trouvent naturellement le naturel, ils nient qu'on puisse l'atteindre par le labeur. Ils ont tort. Leurs qualités sont une partie du style. Il y en a d'autres.

On constate soi-même que ce style sans rhétorique, ces phrases droites, qui ne remuent plus, cette marche fluide et continue, cette spontanéité coulante, cette allure souple d'inspiration toujours égale et discrète, on les obtient aussi en travaillant son style, en éliminant les épithètes, en accentuant la sobriété, en équilibrant la charpente des phrases, en évitant l'accumulation, en supprimant les végétations parasitaires qui encombrent et bousculent les phrases.

En résumé, naturel et rhétorique doivent former une seule et même chose.

Si le changement d'un mot crée une nuance ; s'il y a des oppositions qui doublent les effets ; s'il y a un art d'orner sa pensée ; s'il y a des combinaisons infinies dans la façon de présenter une idée ; s'il y a des constructions ou des inversions qui ont plus de force que d'autres, c'est qu'il existe des procédés et une rhétorique du style.

« Le style dit un critique, est l'art des formules... Les lois du style sont des procédés à l'aide desquels on parvient à trouver ces formules, à les créer, à les modifier, à les juger... Si on lit à un écrivain,

sachant sa langue, une phrase où le mot « dont » soit placé comme dans celle-ci : « Surtout ma mère étant morte, dont on ne peut rn'ôter le bien », il dira sans hésiter qu'elle appartient à la première moitié du règne de Louis XIV x. »

C'est très exact. Tout a sa valeur, tout a sa marque dans le style. Le fond des choses a bien moins d'importance que la forme ; c'est la manière dont on les dit qui les rend saisissantes et qui en fait l'originalité. Cinq peintres de talent peindront différemment le même paysage. La matière n'aura pas changé. C'est l'exécution qui la fera autre.

11 faut créer son style par l'étude de la forme telle qu'elle est exploitée par les bons auteurs. Pour cela, il n'y a qu'un moyen : revenir aux classiques.

Nos jeunes gens n'aiment pas assez les classiques. Ils s'acharnent à se créer une personnalité par l'assimilation des auteurs contemporains ou des auteurs exotiques.

Jamais l'art d'écrire n'a été si facile pour la médiocrité ; jamais le vrai talent ne fut plus rare. Nos formes de style sont si usées, que l'inspiration n'a plus le courage de les adopter. On raffine pour produire du nouveau, et on fait de l'étrange de peur de faire du banal. La langue, le goût, le naturel disparaissent dans ce parti pris de production surchauffée. Nous sommes, comme on l'a dit, très justement, en présence d'un jargon « où les

t. Granier de Casc; '^.'îac, Portraits littéraires : De la nature et des lois du styU.

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hommes supérieurs impriment le sceau de leur talent, dont les auteurs médiocres s'emparent et se servent en y mettant le cachet de leur faiblesse ambitieuse, que le public admire inconsidérément, séduit par les uns, ou blâmé témérairement, rebuté par les autres, tandis que quelques juges seulement savent discerner dans ce mélange vicieux les principes de bien et de mal ».

L'étude de nos grands écrivains classiques est le seul moyen de réagir contre ce mal et de former son style.

S'il est vrai que « l'objet du style est d'obtenir la plus grande quantité de sensations possibles à la fois x », n'oublions pas que l'art d'écrire seul les fera jaillir, par la science même de l'expression ; et que cet art d'écrire est un don qu'on possède d'abord par innéité, mais qui se développe par l'étude de ceux qui ont été et qui resteront les maîtres de la littérature française.

!. Beecàrîa, t'echerrkes sur le style, ch. iv.

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