‹ La formation du style par l'assimilation des auteursChapitre 45 sur 141 · L AMPLIFICATION : VOLTAIRE · texte numérisé non relu

L AMPLIFICATION : VOLTAIRE

stances ; 3° rénumération des parties ; 4° la cause et les effets ; 5° les antécédents et les conséquents ; 6° les exemples et les comparaisons ; 7° les contraires ou les répugnants ; 8° la gradation.

Laissons ces subtilités. A force de vouloir décomposer les parties on finit par ne plus voir le tout.

On voit la différence, et de quel côté se trouve la véritable éloquence.

L'imitation de Démosthène offre cependant des inconvénients. Avec Cicéron, on risque de tomber dans le verbiage ; avec Démosthène, on risque de tomber dans la sécheresse. Le meilleur moyen est de s'inspirer des deux et de corriger l'un par l'autre.

Voilà, je crois, ce qu'on peut dire de plus pratique sur l'amplification oratoire. Depuis Longin jusqu'à Marmontel, les « Manuels de littérature », à cet égard, restent dans le vague, ou ne précisent que des classifications stériles, empruntées à Quintilien.

Voltaire n'aimait pas l'amplification.

« On prétend, dit-il, que c'est une belle figure de rhétorique ; peut-être aurait-on plus raison, si on l'appelait un défaut. Quand on dit tout ce qu'on doit dire, on n'amplifie pas ; et quand on l'a dit, si on amplifie, on dit trop. Présenter aux juges une bonne ou mauvaise action sous toutes ses faces, ce n'est point amplifier, c'est ajouter, c'est exagérer et ennuyer. J'ai vu autrefois dans les collèges donner des prix d'amplification. C'était réellement ensei-

gner l'art d'être diffus. Il eût mieux valu peut-être donner des prix à celui qui aurait resserré ses pensées, et qui par là aurait appris à parler avec plus d'énergie et de force : mais, en évitant l'amplification, craignez la sécheresse. »

Ces lignes résument notre chapitre.

Il n'en est pas moins vrai que l'amplification est un excellent procédé et que l'art de développer un sujet est un art qui existe l.

Les portraits de Gnaton l'égoïste, de Cliton le gourmand, de Télèphe, du Nouvelliste, auraient pu être considérablement développés.

« Destouches, dit M. Emile Faguet, avait une méthode que nous avons indiquée par avance en traitant de La Bruyère. Il prenait un caractère ou portrait de La Bruyère, lui donnait un nom, un état civil et un état social, le faisait causer avec un certain nombre de personnes, et il était bien sûr d'avoir fait une comédie de caractère. Il s'en fallait peut-être de quelque chose. C'est ainsi qu'il construisit V Ingrat, L'Irrésolu, Le Médisant, L'Ambitieux, L' Indiscret, Le Glorieux. »

Il y a dans La Bruyère des maximes et des

1. Le portrait de Ménalque (le Distrait), si long dans La Bruyère, n'est qu'une amplification. Cependant il n'ennuie pas. Il eût tenu en une page, et c'est volontairement que La Bruyère l'a développé, s'il faut en croire son renvoi de note : « Ceci, dit-il, •st moins un caractère qu'un recueil de faits et de distractions ; ils ne sauraient être en trop grand nombre, s'ils sont agréables ; acr, les goûts étant différents, on a à choisir. *

t AMPLIFICATION DANS LA BRUYERE

réflexions qu'un auteur dramatique pourrait transformer en personnages de roman ou de comédie. Par exemple, ce passage :

On voit des gens brusques, inquiets, suffisants, qui, bien qu'oisifs et sans aucune affaire qui les appelle ailleurs, vous expédient pour ainsi dire, en peu de paroles, et ne songent qu'à se dégager de vous ; on leur parle encore, qu'ils sont partis et ont disparu ; ils ne sont pas moins impertinents que ceux qui vous arrêtent seulement pour vous ennuyer ; ils sont peut-être moins incommodes.

Voilà des traits avec lesquels on peut reconstituer un personnage, de même que l'observation du personnage a fourni ces traits à La Bruyère.

Ou encore ceci :

Quelques jeunes personnes ne connaissent point assez les avantages d'une heureuse nature, et combien il leur serait utile de s'y abandonner ; elles affaiblissent ces dons du ciel, si rares et si fragiles, par des manières affectées et par une fausse imitation ; leur son de voix et leur démarche sont empruntés ; elles se composent, elles se recherchent, regardent dans un miroir si elles s'éloignent assez de leur naturel. Ce n'est pas sans peine qu'elles plaisent moins.

On voit le parti qu'on tirerait de ces détails, et le joli type de femme qu'un auteur pourrait créer, en transformant en action les indications de La Bruyère. La pente est si naturelle, de la maxime au portrait et du portrait à la mise en action, que La Bruyère y cède à chaque instant l,

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