‹ La formation du style par l'assimilation des auteursChapitre 57 sur 141 · COMMENT IMITER HOMERE · texte numérisé non relu

COMMENT IMITER HOMERE

à toute force. En voyant cela, je ne sais quelle rage me prit, et je me mis à crier :

« En avant !... pas de quartier >... »

(Erckmann-Chatrian, Waterloo, p. 250./

Et ailleurs :

Lorsque j'arrivai derrière Zébedé, tout était encombre de morts et de blessés, les fenêtres en face avaient sauté, le sang avait éclaboussé les murs, il ne restait plus un Prussien debout, et cinq ou six des nôtres se tenaient adossés aux meubles en souriant et regardant d'un air féroce ; ils avaient presque tous des balles dans le corps ou des coups de baïonnette, mais le plaisir de la vengeance était plus fort que le mal. Quand je songe à cela, les cheveux m'en dressant sur la tète.

Je n'entendais pour ainsi dire plus. Le bruit devait être épouvantable, car la fusillade d'en bas et celle des fenêtres éclairait toute la rue, comme une flamme qui se promène. Nous avions renversé l'échelle, et nous étions encore six : deux sur le devant qui tiraient, quatre derrière qui chargeaient et leur passaient les fusils.

(Erckmann-Chatrian, Waterloo, p. 151, 152, 2G0, 264.)

On remplirait des volumes avec des citations de ce genre, prises dans Tolstoï (La Guerre et la Paix, et surtout Le Siège de Sébastopol), dans Emile Zola (La Débâcle), dans Paul et Victor Margreritte (Le Désastre), dans Paul Adam (La Force), dans Camille Lemonnier (Les Charniers), etc., etc.

Cette méthode de notation matérielle, notre littérature contemporaine l'a prise, soit directement dans Homère, soit de seconde main dans Chateaubriand, qui en a été le vulgarisateur de génie, pour une moitié de son œuvre.

Chateaubriand s'est formé par l'étude de Bernardin de Saint-Pierre. Il l'a lu toute sa vie et ne s'en cachait pas.

La description vivante et réelle appliquée au paysage est déjà dans Bernardin de Saint-Pierre (Paul et Virginie et le Voyage à Vîle de France). On retrouve dans Bernardin, à qui J.-J. Rousseau avait transmis ce sens déjà coloré de la nature, le procédé descriptif de Chateaubriand et son vocabulaire d'écrivain tout entier.

Ne croirait-on pas lire une page de Chateaubriand en lisant ces lignes de Paul et Virginie :

Un de ces étés qui désolent de temps à autre les terres situées entre les tropiques, vint étendre ici ses ravages. C'était vers la fin de décembre, lorsque le soleil, au Capricorne, échauffe pendant trois semaines l'île de France de ses feux verticaux. Le vent du Sud, qui y règne presque toute l'année, n'y soufflait plus. De longs tourbillons restaient suspendus en l'air. La terre se fendait de toutes parts ; l'herbe était brûlée, des exhalaisons chaudes sortaient du flanc des montagnes, et la plupart de leurs ruisseaux étaient desséchés. Aucun nuage ne venait du côté de la mer. Seulement, pendant le jour, des vapeurs rousses s'élevaient de dessus les plaines, et paraissaient, au coucher du soleil, comme les flammes d'un incendie. La nuit même n'apportait aucun rafraîchissement à l'atmosphère embrasée. L'orbe de la lune, tout rouge, se levait dans un horizon embrumé, d'une grandeur démesurée. Les troupeaux, abattus sur les flancs des collines, le cou tendu vers le ciel, aspirant l'air, faisaient retentir les vallons de tristes gémissements. Le Cafre même qui les conduisait se couchait sur la terre pour y trouver de la fraîcheur : mais partout le sol était brûlant, et l'air

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