‹ La formation du style par l'assimilation des auteursChapitre 56 sur 141 · Ronsard. Préface de la Franciade · texte numérisé non relu

Ronsard. Préface de la Franciade

les fois qu'un écrivain fait une bonne description, on peut dire qu'il fait de l'Homère, non pas exactement du vrai Homère (le filon est trop pur pour être transposé), mais du procédé homérique, reconnaissable en tant que manière 1.

Toutes les bonnes descriptions des bons écrivains rappellent la description homérique, que ces écrivains s'appellent Hésiode, Théocrite, Virgile. Bernardin de Saint- Pierre, Chateaubriand, Erckmann- Chatrian, Tourguenelî, Flaubert, Zola, Daudet, Maupassant, Jules Vailès, etc.

Tous ces écrivains s'engendrent les uns les autres. On le démontrerait jusqu'à l'évidence, en faisant l'histoire du procédé matériel dans la description.

Rappelez-vous les épisodes de bataille cités plus haut, et voyez si ces lignes n'en sortent pas direc tement :

Mérovée à son tour lance son angon, qui, par ses deux fers recourbés, s'engage dans le bouclier du Gaulois. Au même instant, le fils de Clodion bondit comme un léopard, met le pied sur le javelot, le presse de son peins, le fait descendre vers la terre et abaisse avec lui le bouclier de son ennemi. Ainsi forcé de se découvrir, l'infortuné Gaulois montre la tète. La hache de Mérovée part, siffle, vole, et s'enfonce dans le front du Gaulois comme la

1. Mais, dira-t-on, pourquoi remonter jusqu'à Homère ? Ne suffit-il pas de s'assimiler ses imitateurs, ceux qui ont exploité sa description ?

Non, parce que ses imitateurs sont tombés dans l'intempérance et l'abus. Homère seul a la sobriété et le raccourci, et a su rester idéaliste dans son réalisme même.

FLAUBERT ET IlOM ERE ili

cognée dans la cime d'un pin. La tête du guerrier se partage, sa cervelle se répand des deux côtés, ses yeux roulent à terre, son corps reste encore un moment debout, étendant des mains convulsives, objet d'épouvante et de pitié.

(Chateaubriand, Les Martyrs, ch. vi.)

ceci encore

On voyait les signaux du porte-étendard qui plantait le jalon des lignes, la course impétueuse du cavalier, les ondulations des soldats qui se nivelaient sous le cep du centurion. On entendait de toutes parts les grêles hennissements des coursiers, le cliquetis des chaînes, les sourds roulements des balistes et des catapultes, les pas réguliers de l'infanterie, la voix des chefs qui répétaient l'ordre, le bruit des piques qui s'élevaient et s'abaissaient au commandement des tribuns. Le? Romains se formaient en bataille aux éclats de la trompette, de la corne et du lituus...

Ouvrons Flaubert maintenant :

Par-dessus la voix des capitaines, la sonnerie des clairrons et le grincement des lyres, les boules de plomb et les amandes d'argile passant dans l'air, sifflaient, faisaient sauter les glaives des mains, la cervelle des crânes. Les blessés, s'abritant d'un bras sous leur bouclier, tendaient leur épée en appuyant le pommeau contre le sol, et d'autres, dans des mares de sang, se retournaient pour mordre les talons. La multitude était si compacte, la poussière si épaisse, le tumulte si fort, qu'il était impossible de rien distinguer ; les lâches qui offrirent de se rendre ne furent même pas entendus. Quand les mains étaient vides, on s'étreignait corps à corps ; les poitrines craquaient contre les cuirasses, et des cadavres pendaient la tête en arrière, entre deux bras crispés.

E*. encore ceci :

Les Barbares se ruèrent en foule compacte ; les éléphants se jetèrent au milieu, impétueusement. Les éperons de leur poitrail comme des proues de navires fendaient les cohortes ; elles refluaient à gros bouillons. Avec leurs trompes, ils étouffaient les hommes, ou bien, les arrachant du sol, par-dessus leur tête ils les livraient aux soldats dans les tours ; avec leurs défenses, ils les éventraient, les lançaient en l'air, et de longues entrailles pendaient à leurs crocs d'ivoire comme des paquets de cordages à des mâts. Les Barbares tâchaient de leur crever les yeux, de leur couper les jarrets ; d'autres, se glissant sous leur ventre, y enfonçaient un glaive jusqu'à la garde et périssaient écrasés...

(G. Flaubert, Salammbô. Le Macar.)

N'est-ce pas là à la fois du Chateaubriand et de l'Homère ?

Appliquez maintenant ce procédé du détail matériel à des sujets modernes, et vous aurez transposé de l'Homère :

Nous entrâmes dans cette maison, dont la grande chambre en bas, toute sombre, parce qu'on avait blindé les fenêtres avec des sacs de terre, était déjà pleine de soldats. On apercevait dans le fond un escalier en bois, très roide, où le sang coulait ; des coups de fusils partaient d'en haut. Et leurs éclairs montraient, de seconde en seconde, cinq ou six des nôtres affaissés contre la rampe, les bras pendants, et les autres qui leur passaient sur le corps, la baïonnette en avant, pour forcer Ventrée de la soupente. C'était quelque chose d'horrible que tous ces homme.- — avec leurs moustaches, leurs joues brunes, la fureur peinte dans les rides — qui voulaient monter

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