‹ La formation du style par l'assimilation des auteursChapitre 61 sur 141 · CHATEAUBRIAND ET BUFFON · texte numérisé non relu

CHATEAUBRIAND ET BUFFON

leurs vapeurs en brouillards fétides communiqueraient à l'air l'infection de la terre, si bientôt elles ne retombaient en pluies précipitées par les orages ou dispersées par les vents. Et ces plages, alternativement sèches et noyées, où la terre et l'eau semblent se disputer des possessions illimitées ; et ces broussailles de mangles jetées sur les confins indécis de ces deux éléments ne sont peuplées que d'animaux immondes qui pullulent dans ces repaires, cloaques de la nature, où tout retrace l'image des déjections monstrueuses de l'antique limon. Les énormes serpents tracent de larges sillons sur cette terre bourbeuse ; les crocodiles, les crapauds, les lézards et mille autres reptiles à larges pattes en pétrissent la fange ; des millions d'insectes enflés par la chaleur humide en soulèvent la vase ; et tout ce peuple impur, rampant sur le limon ou bourdonnant dans l'air qu'il obscurcit encore, toute cette vermine dont fourmille la terre attire de nombreuses cohortes d'oiseaux ravisseurs dont les cris confus, multipliés et mêlés aux coassements des reptiles, en troublant le silence de ces affreux déserts, semblent ajouter la crainte à l'horreur pour en écarter l'homme et en interdire l'entrée aux autres êtres sensibles : terres d'ailleurs impraticables, encore informes, et qui ne serviraient qu'à lui rappeler l'idée de ces temps voisins du premier chaos, où les cléments n'étaient pas séparés, où la terre et l'eau ne faisaient qu'une masse commune, et où les espèces vivantes n'avaient pas encore trouvé leur place dans les différents districts de la nature.

(Buffon, Description du Kamichi.)

C'est donc parmi les Modernes, dans Chateaubriand, ot surtout dans ses Mémoires & Outre-Tombe, qu'il faut étudier la description vivante.

Après Chateaubriand, vient immédiatement Gustave Flaubert.

De même, Flaubert s'est formé par l'assimilation de Chateaubriand. L'auteur de Salammbô déclarait, vers la fin de sa vie, qu'il donnerait tous ses ouvrages pour deux lignes de Chateaubriand.

La préoccupation de peindre réalistemenl, quoique poétiquement, la nature est visible dans Atala, dans l'Itinéraire et surtout dans les Mémoires d'Outrc- Tombe ; mais Chateaubriand n'est pas continuellement et exclusivement réaliste.

Flaubert, qui l'avait bien lu, et qui, à force d'admiration, s'était incarné en lui, comprit du premier coup le parti qu'on pouvait tirer de cet art d'écrire. Consciemment ou non, il devina qu'il pouvait en sortir une littérature nouvelle, comme on pressent l'école réaliste contenporaime lorsqu'on lit pour la première fois Madame Bovary.

C'est en comparant Salammbô et les Martyrs qu'on peut apprécier la nouvelle méthode d'art inaugurée par Flaubert. Prenons au hasard un exemple. Dans la bataille des Francs et des Romains, Chateaubriand dit : « La hache de Mérovée s'enfonce dans le front du Gaulois ; la tête se partage ; sa cervelle se répand des deux côtés ; son corps reste encore un moment debout, étendant ses mains convulsives. » De pareilles phrases sont du Flaubert pur ; l'auteur de Salamtnbô les adoptera ; vous les retrouverez telles quelles, son réalisme n'ira pas plus loin. Seulement, ce relief et ce rendu, il les appliquera d'un bout à l'autre de son œuvre ; il rejettera l'ancienne comparaison classique, la péri-

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