CHATEAUBRIAND ET FLAUBERT
phrase grise qui ne montre rien et, au lieu de retomber dans la banalité imprécise et d'ajouter avec Chateaubriand : « Les cornes des taureaux portaient des lambeaux affreux », il écrira, lui, fidèle à son procédé réaliste, en parlant des éléphants : « De longues entrailles pendaient à leurs crocs d'ivoire, comme des paquets de cordages à des mâts ».
En d'autres termes, Flaubert a exploité le côté vital de Chateaubriand en se montrant réaliste partout et toujours. C'est son mérite et son défaut. 11 a eu les qualités et le parti pris de ce système. En disant de Chateaubriand : « Quel homme c'eût été sans l'imitation de Fénelon ! » Flaubert, moins la grandeur du style, a essayé d'être ce que Chateaubriand n'a pas été. Lorsqu'on compare minutieusement Flaubert avec son illustre modèle, on reste confondu de voir pour ainsi dire à chaque page naître et se former la pensée et le style de Flaubert.
Cette imitation de Chateaubriand par Flaubert est un des meilleurs exemples de la création d'un talent par voie d'assimilation.
C'est ainsi que Flaubert s'est fait une originalité et a justifié son mot favori : « Le talent se trausfuse toujours par infusion. » Cette originalité a été si féconde, qu'il peut être considéré comme le père de la moitié de notre littérature contemporaine. C'est, de Chateaubriand d'abord, mais plus directement de Flaubert, que sont sortis, en effet, comme procédés descriptifs, A. Daudet, les Concourt, Maupas-
sant, Zola, Loti, et même Ferdinand Fabre, Theuriet et l'école réaliste atténuée.
On pourra s'en rendre compte en étudiant Salammbô, Trois Contes, la Tentation de saint Antoine et ce chef-d'œuvre de description qui s'appelle : Par les champs et par les grèves.
Voici, pour finir, un exemple topique de l'art avec lequel Flaubert savait pousser un procédé et surpasser son modèle en l'imitant :
Prenons la description de l' Extrême-Onction dans un roman de Sainte-Beuve.
Le prêtre fait les onctions sur le corps de la mourante :
A ces yeux d'abord, comme au plus noble et au plus viî des sens ; à ces yeux, pour ce qu'ils ont vu, regardé de trop tendre, de trop perfide en d'autres yeux, de trop mortel ; pour ce qu'ils ont lu et relu, d'attachant et de trop chéri ; pour ce qu'ils ont versé de vaines larmes sur les biens fragiles et sur les créatures infidèles, pour le sommeil qu'ils ont tant de fois oublié le soir en y songeant !
A l'ouïe aussi, pour ce qu'elle a entendu et s'est laissé dire de trop doux, de trop flatteur et enivrant ; pour ce suc que l'oreille dérobe lentement aux paroles trompeuses, pour ce qu'elle y boit de miel caché !
A cet odorat ensuite, pour les trop subtils et voluptueux parfums des soirs de printemps au fond des bois, pour les fleurs reçues le matin et tout le jour respirées avec tant de complaisance !
Aux lèvres, pour ce qu'elles ont prononcé de trop confus ou de trop avoué ; pour ce qu'elles n'ont pas répliqué en certains moments ou ce qu'elles n'ont pas révélé à certaines personnes ; pour ce qu'elles ont chanté dans
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la solitude de trop mélodieux ou de trop plein de larmes ; pour leur murmure inarticulé, pour leur silence I
Au cou, au lieu de la poitrine, pour l'ardeur du désir, selon l'expression consacrée ; oui, pour la douleur des affections, des rivalités, pour le trop d'angoisses des humaines tendresses, pour les larmes qui suffoquent un gosier sans voix, pour tout ce qui fait battre un cœur ou tout ce qui le ronge
Aux mains aussi, pour avoir serré une main qui n'était pas saintement liée ; pour avoir reçu des pleurs trop brûlants ; pour avoir peut-être commencé d'écrire, sans l'achever, quelque réponse non permise I
Aux pieds, pour n'avoir pas fui, pour avoir suffi aux longues promenades solitaires, pour ne s'être pas lassés assez tôt au milieu des entretiens qui sans cesse recommençaient. (Sainte-Beuve, Volupté.)
Cette description n'est que rhétorique et amplification fleurie.
« Ce que les yeux ont lu de trop tendre, d'attachant, de trop cher... Vaines larmes, créatures infidèles... trop doux, trop flatteur et enivrant... miel caché, paroles trompeuses, voluptueux parfum, mélodieux, plein de larmes, murmure articulé, tendresses, pleurs brûlants, longues promenades », etc. C'est le style employé partout, de la synonymie facile, du remplissage élégant et banal.
Voici maintenant comment Flaubert condense ce thème. Ici, tout est en relief, tout est créé : pensée, mot, image. C'est du vrai style.
Le prêtre récita le Misereatur et YIndulgentiam, trempa son pouce droit dans l'huile et commença les onctions : d'abord sur les yeux, qui avaient tant convoité toutes les
somptuosités terrestres ; puis sur les narines, friandes de brise tiède et de senteurs amoureuses ; puis sur. la^bouche, qui s'était ouverte pour le mensonge, qui avait frémi d'orgueil et crié dans la luxure ; puis sur les mains qui se délectaient aux contacts suaves, et enfin sur la plante des pieds, si rapides autrefois quand elle courait à l'assouvissance de ces désirs et qui maintenant ne marcheraient plus.
Ce qui fait la magie delà Tentation de saint Antoine, le synthétisme de sensation qui donne une sorte de beauté orientale à tout ce qui est couleur ou passion chez Flaubert, aux paroles de Mathô, aux déclarations de la reine de Saba, aux incantations mélancoliques des terrasses carthaginoises, tout cela encore est du Chateaubriand authentique. Ce sont les mêmes moules, presque les mêmes phrases : « Le seul frémissement de ta robe sur ces marbres me fait tressaillir, dit l'Abencérage. L'air n'est parfumé que parce qu'il a touché ta chevelure. Tes paroles embaument cette retraite comme les roses de l'Yémen. » Et Velléda : « As-tu entendu le gémissement d'une fontaine et la plainte d'une brise dans l'herbe qui croît sous ta fenêtre ? Je me glisserai chez toi sur les rayons de la lune. Je volerai sur le haut de la tour que tu habites... Les cygnes sont moins blancs que les filles des Gaules. Nos yeux ont la couleur et l'éclat du ciel. Nos cheveux sont si beaux que les Romaines nous les empruntent pour en ombrager leurs têtes. » N'est-ce pas le lyrisme de Flaubert lorsqu'il écrit : « Mes baisers ont le goût d'un fruit qui se fondrait dans ton cœur. Nous dor-