UNE THÉORIE DE JULES LEMAÎTRE
réalité on ait perçu en même temps le feuillage et la chanson. Mais on ne s'en tient pas là. Après avoir analysé la perception personnelle, on cherche à exprimer surtout le sentiment de plaisir qu'elle produit, et l'on écrit : « chant joyeux ». Et voilà pourquoi la phrase n'est pas vivante. Elle n'est pas une peinture, mais une analyse, et elle ne traduit pas directement les objets, mais les sentiments qu'ils éveillent en nous.
« Eh bien de tout temps, les femmes ont écrit et elles écrivent encore aujourd'hui comme cela, ou plutôt dans ce goût (car je ne tiens pas du tout à mon exemple ; je ne l'ai pris que pour la commodité). Et, si elles écrivent ainsi, c'est justement parce qu'elles sentent très rapidement, parce que pour elles une perception (ou un groupe de perceptions) se transforme tout de suite en sentiment et que le sentiment est ce qui les intéresse le plus, qu'elles en sont possédées, qu'elles ne vivent que par lui.
« Or, le style pittoresque (à son plus haut degré et dans la plupart des cas) me paraît consister essentiellement à saisir et à fixer la perception au moment où elle éclôt, avant qu'elle ne se décompose et qu'elle ne devienne sentiment. Il s'agit de trouver des combinaisons de mots qui évoquent chez le lecteur l'objet lui-même tel que l'artiste l'a perçu avec ses sens à lui, avec son tempérament particulier. Il faut remonter, pour ainsi dire, jusqu'au point de départ de son impression, et c'est le seul moyen de la communiquer exactement aux autres. Mais ce
travail, les femmes en sont généralement incapables, pour la raison que j'ai dite.
« Pourtant Mme de Sévigné l'a fait, cette fois, par une grâce spéciale, par une faveur miraculeuse. Elle a su fixer le premier moment de la perception, celui où l'on perçoit à la fois le feuillage et le chant. « C'est joli, dit-elle, une feuille qui chante 1 »
« Mais là encore ne vous semble-t-il pas que la femme se trahisse, quand même, dans le tour de phrase ? On dirait qu'elle se sait bon gré d'avoir trouvé cela ; elle a l'air de penser : « C'est joli aussi, « mon alliance de mots, qu'en dites-vous ? »
« Tous les hommes qui ont cherché l'expression pittoresque, de La Fontaine à M. Edmond de Goncourt, écriront tout uniment : « La feuille chante ».
Tout cela est d'une grande justesse et prouve que les vrais écrivains n'ont pas d'autres principes que ceux que nous enseignons.
Maintenant que nous avons décomposé les procédés descriptifs d'Homère et que nous avons vu de quelle façon les meilleurs auteurs les ont exploités, essayons nous-mêmes, d'après ces principes, de développer un canevas descriptif.
Nous allons d'abord exposer la matière ; puis nous tâcherons de l'exploiter.