CANEVAS DE DESCRIPTIONS
1er EXEMPLE La Morgue du mont Saint-Bernard.
Supposons que nous ayons à décrire la morgue de l'hospice du mont Saint-Bernard. On y expose les morts qu'on a trouvés ensevelis dans la neige. Comme il fait très froid, les cadavres se conservent indéfiniment. C'est un sujet lugubre, mais qui rendra le procédé saisissant.
Que ferait Homère devant un tel sujet ? Il décrirait les victimes une à une, à l'aide de quelques traits ; il montrerait chaque attitude, chaque physionomie, chaque personne.
Vous allez donc imaginer le portrait physique de chaque corps, comme s'il posait devant vous, l'un debout, l'autre penché, celui-ci très grand, bouche béante, cet autre de profil, les yeux clos. Vous trouverez deux ou trois détails pour caractériser chacun d'eux, expressions de figure différente, habillements dissemblables, etc.
Essayons, en nous souvenant d'isoler chaque trait, de faire visible et court.
Ces morts, alignés dans une pose vivante, étaient épouvantables à voir. Ils ressemblaient à des gens ivres, qui s'appuieraient pour ne pas tomber, ou à des mannequins de grandeur naturelle, qu'on aurait posés contre un déco» de théâtre.
Un porte-balles, sac au dos, en veston de laine bleue, avait la tête renversée en arrière. Son ventre se bombait en avant, entre ses bras qui pendaient. Ses yeux fixaient le plafond. Les poils roux de srs moustaches se héris-
saient tout droits sous les narines. La bouche était demeurée ouverte, et on voyait sa langue au fond de son gosier.
A côté de lui, un vieux en guêtres de cuir se tenait si courbé, que son front lui touchait les genoux. Ses mains aussi pendaient, la paume tournée en dehors, tous les doigts écartés. Son crâne chauve brillait comme de l'ivoire ; à chacune de ses tempes bouffait une touffe de cheveux gris.
Plus loin, un grand brun, hâlé, de haute taille, dépassait tous les autres des épaules. Il était si bien planté, qu'on l'eût dit cloué au mur. Coiffé d'une casquette, il vous considérait avec un affreux rire lui élargissant la bouche jusqu'aux oreilles. Celui-là vous saisissait. C'était, sans le vouloir, toujours lui qu'on regardait.
Il y en avait un autre, vêtu d'un sarrau bleu, dont la tête touchait le sol. L'affaissement du corps ayant accroché le sarrau à un clou placé derrière lui, il avait l'air d'être pendu à la muraille par un bout de sa blouse.
Un autre en chapeau de feutre, avec un foulard noué sous le menton, était accoté de flanc, la joue collée au mur, où son profil se détachait plus nettement qu'un masque de cire, etc.
Ceci n'est qu'un simple essai ; mais en travaillant ce brouillon, en tâchant de donner le relief et le détail circonstancié à la façon d'Homère, vous pourriez peut-être faire une description qui ne serait pas banale et qui donnerait l'impression de vu \
1. M. Remy de Gourmont a raillé cette description de morgue » artificielle ». Il m'a reproché de n'y être jamais allé, d'avoir fait tout cela de chic, sans « réalité ». Il n'a pas soupçonné que ma description avait été faite (mes amis le savent) sous la dictée et d'après les détails exacts d'un bon observateur, qui arrivait du Mont Saint-Bernard, bouleversé par la réalité de ce specUicle.