‹ La formation du style par l'assimilation des auteursChapitre 87 sur 141 · CANEVAS DE DESCRIPTIONS · texte numérisé non relu

CANEVAS DE DESCRIPTIONS

2e EXEMPLE

Napoléon à Waterloo.

Prenons un autre exemple chez un auteur connu.

Vous voulez faire raconter par un soldat, au moment de la bataille de Waterloo, la passage à cheval de Napoléon Ier, entrevu au loin, dans le fourmillement d'une armée.

Si vous restez fidèle au procédé homérique, vous vous contenterez de deux ou trois détails matériels, mais bien caractéristiques, qui donneront la vision de l'Empereur. Napoléon était en capote grise et, à cette époque, un peu gros, un peu voûté. Voilà les deux traits qu'il faudra faire voir, dans la rapidité d'une lointaine revue à cheval, au milieu de l'acclamation des soldats. Rapidité, acclamation, aspect physique de l'Empereur, tout est là, et quelques lignes suffiront.

Essayez d'écrire la scène et, quand elle sera faite, comparez-la au tableau que nous en donne Erckmann-Chatrian :

Je me souviens qu'on entendit tout à coup à gauche s'élever, comme un orage, les cris de : Vive l'Empereur ! et que ces cris se rapprochaient en grandissant toujours ; qu'on se dressait sur la pointe des pieds en allongeant le cou... Les chevaux eux-mêmes hennissaient, comme s'ils avaient voulu crier... En ce moment, un tourbillon d'officiers généraux passa devant notre ligne, ventre à terre. Napoléon s'y trouvait. Je crois bien l'avoir vu, mais je n'en suis pas sûr ; il allait si vite et tant d'hommes levaient leurs schakos au bout de leurs bayonnettes, qu'on

avait à peine le temps de reconnaître son dos rond et. sa capote grise au milieu des uniformes galonnés l...

Quand nous disons que la description doit être matérielle, cela veut dire qu'il faut à tout prix faire voir, peindre, montrer ; pour cela, il faut voir soimême. D'où la nécessité de décrire d'après la vie.

Sans doute il est difficile de voir d'après nature des scènes imaginées, batailles, disputes... en un mot tout ce qui compose l'infinie variété des choses décrites dans un livre. Nous avons dit plus haut comment on peut y suppléer.

Pour les tableaux de nature, il est aisé de les faire sur place, et nous avons montré que c'est précisément ce qui fait le mérite des descriptions.

Les exemples de mise en valeur de notes de ce genre pourraient être nombreux.

Citons-en quelques-uns. Vous avez pris, par exemple, chez vous, les notes suivantes, à une époque où vous habitiez une petite ville, un jour qu'il neigeait :

3e EXEMPLE

Chute de neige.

Notes. — On se secoue les pieds en entrant sur le seuil Petit vent sifflant, aigu et doux, au dehors. La neige tombe : flocons tantôt passant vite, tantôt des plumes en l'air. Bruit de pelles sur les portes pour racler la neige. On entend parler sans entendre marcher. Neige sur l'ardoise de la fenêtre, qui obstrue les persiennes. Le moindre bruit frappe dans le grand silence. Part un vol

J. Erckroann-Chatruin, Waterloo, p. 300.

d'oiseaux dans la campagne fixe. La neige poudre tout, en farine. De la poudre mélangée à de gros flocons. Lumière blanche immobile dans les appartements. Dehors on a beau écouter, on n'entend rien ; rien que le sifflement doux et continu du petit vent. La neige tombe toujours.

On pourrait avec ces ligues faire une description. Il n'y a plus qu'à mettre ces notes en français, avec le moins de littérature et le moins de phrases possible. Essayons.

J'ouvris ma fenêtre. Il neigeait. De rares passants, qu'on n'entendait pas marcher, longeaient les trottoirs d'un air pressé. Des voisins se secouaient les pieds en rentrant chez eux. Un petit vent aigre ne cessait pas de souffler, emportait la neige, l'éparpillait en poudre fine. C'étaient tantôt de larges flocons, tantôt des plumes légères qui ne parvenaient pas à tomber ; puis une sorte de poussière volante. Le grand silence de la rue n'était troublé que par le bruit des pelles que remuaient deux ou trois bonnes femmes raclant la neige devant leurs portes. La couche blanche était si épaisse sur l'ardoise de ma fenêtre, que j'eus de la peine à rabattre mes persiennes. Je regardais un instant cette poussière fine, qui poudrait tout, les toits, les pavés, les saillies des façades, et renvoyait dans ma chambre une réverbération immobile. Sans le froid qui me prenait, j'aurais passé des heures à écouter cette neige tombant toujours, ce bruit dissous, imperceptible, dans le sifflement continu du petit vent glacé, qui ne dérangeait rien...

On peut ainsi se choisir soi-même des sujets et, Homère sous les yeux, essayer de les développer d'après le procédé de sensations vraies et de copie réelle.

Un exemple encore pour finir :

4e EXEMPLE

Vous voulez décrire la fin d'un beau jour en plein désert, un site d'Egypte. Je suppose que vous écriviez sur place. Bien des détails vous frapperont. Vous pourrez tracer des pages et des pages :

Notes. — A droite et à gauche, des rochers ; au fond, le désert immense, le sable, sa couleur, ses vagues, ses aspects. Plus loin, les montagnes de Lybie, leurs nuances, leurs vapeurs, leurs contours, dégradation, etc. Au nord, des nuages échelonnés . bien des images se présenteront. Enfin l'aspect total de la terre, fertile en évocations picturales, avec la poussière de la lumière éparse partout.

Vous pouvez, avec ces notes, faire une interminable description, chatoyante et féconde, dans le genre de Théophile Gautier ; mais une ou deux fortes sensations sur chaque objet : le sable, la montagne, les nuages et la lumière poudroyante, suffiront, sous la plume d'un maître, à donner l'intense et concise description que voici :

La vue est bornée à droite et à gauche par l'enceinte des roches. Mais, du côté du désert, comme des plages qui se succéderaient, d'immenses ondulations parallèles d'un blond cendré s'étirent les unes derrière les autres, en montant toujours ; — puis au delà des sables, tout au loin, la chaîne libyque forme un mur couleur de craie, estompé légèrement par des vapeurs violettes. En face, le soleil s'abaisse. Le ciel, dans le nord, est d'une teinte gris-perle, tandis qu'au zénith des nuages de pourpre, disposés comme les flocons d'une crinière gigantesque,

s'allongent sur la voûte bleue. Ces rais de flamme se rembrunissent, les parties d'azur prennent une pâleur nacrée ; les buissons, les cailloux, la terre, tout maintenant paraît dur comme du bronze ; et dans l'espace flotte une poudre d'or tellement menue, qu'elle se confond avec la vibration de la lumière.

(G. Flaubert, La Tentation de saint Antoine.)

Voici encore la grande impression de solitude que donne Flaubert, après avoir décrit les ruines d'un ancien château féodal. C'est par un ciel blanc, sans nuage, mais sans soleil. La solitude de la campagne. Quelques traits suffisent à l'écrivain :

On n'entendait aucun bruit, les oiseaux ne chantaient pas, l'horizon même n'avait point de murmure, et les sillons vides ne vous envoyaient ni les glapissements des corneilles ni le bruit doux du fer des charrues. Nous sommes descendus, à travers les ronces et les broussailles, dans une douve profonde et sombre, cachée au pied d'une grande tour qui se baigne dans l'eau et dans les roseaux. Une seule fenêtre s'ouvre sur un de ses pans, un carré d'ombre coupé par la raie grise de son croisillon de pierre. Une touffe folâtre de chèvrefeuille sauvage s'est pendue sur le rebord et passe au dehors sa bouffée verte et parfumée. Les grands mâchicoulis, quand on lève la tête, laissent voir d'en bas, par leurs ouvertures béantes, le ciel seulement ou quelque petite fleur inconnue qui s'est nichée là, apportée par le vent, un jour d'orage, et dont la graine aura poussé à l'abri, dans la fente des pierres.

Tout à coup un souffle est venu, doux et long, comme un soupir qui s'exhale, et les arbres dans les fossés, les herbes sur les pierres, les joncs dans l'eau, les plantes des ruines et les gigantesques lierres qui, de la base au faîte, revêtissaient la tour sous leur couche uniforme de verdure

luisante, ont tous frémi et clapoté leur feuillage : les blés dans les champs ont roulé leurs vagues blondes, qui s'allongeaient, s'allongeaient toujours sur les têtes mobiles des épis ; la mare d'eau s'est ridée et a poussé un flot sur le pied de la tour : les feuilles de lierre ont toutes frissonné ensemble et un pommier en fleur a laissé tomber ses boutons roses.

(Flaubert, Par les champs et par les grèves.)

Dans la description des jeux qui terminent VIliade, voici par quelles simples sensations très frappantes Homère montre les coureurs :

Ils se placèrent de front, et Akhilleus leur montra le but, et ils se précipitèrent. L'Oiliade les devançait tous ; puis, venait le divin Odysseus. Autant la navette qu'une belle femme manie habilement, approche de son sein, ^uand elle tire le fil à elle, autant Odysseus était proche d'Aias, mettant ses pieds dans les pas de celui-ci, avant que leur poussière se fût élevée. Ainsi le divin Odysseus chauffait de son souffle la tête d'Aias.

C'est le procédé, nous i' avons dit, qu'on retrouve toujours chez Flaubert, comme dans ce passage (les moines donnant la chasse aux Ariens) :

La foule s'arrête, et regarde du côté de l'occident, d'où s'avancent d'énormes tourbillons de poussière.

Ce sont les moines de la Thébaïde, vêtus de peaux de chèvre, armés de gourdins, et hurlant un cantique de guerre et de religion avec ce refrain : a Où sont-ils ? où sont-ils ? »

Antoine comprend qu'ils viennent pour tuer les Ariens.

Tout à coup les rues se vident, — et Von ne voit plus que des pieds levés.

Les Solitaires maintenant sont dans la ville. Leurs for-

midables bâtons, garnis de clous, tournent comme des soleils d'acier. On entend le fracas des choses brisées dans les maisons. Il y a des intervalles de silence. Puis de grands cris s'élèvent.

D'un bout à l'autre des rues, c'est un remous continuel de peuple effaré.

Plusieurs tiennent des piques. Quelquefois, deux groupes se rencontrent, n'en font qu'un ; et cette masse glisse sur les dalles, se disjoint, s'abat. Mais toujours les hommes à longs cheveux reparaissent.

(Flaubert, La Tentation de saint Antoine.)

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