L' ANTITHÈSE-PORTRAIT
Porsennius, de Sallustius Crispus, Séjan, Tibère, Poppée, Agricola. L'antithèse y domine. Voici corrrmêm est résumé celui de Galba : « Plus fortuné sujet qu'heureux prince ; plutôt sans vices que vertueux ; au-dessus de la condition privée, tant qu'il y resta ; et, au jugement de tout le monde, capable d'être empereur, s'il ne l'eût été. » On cite aussi le portrait de Catilina, uniquement composé d'antithèses, dans le discours de Cicéron Pro Cœlio.
Les détails qui composent un portrait ne doivent s'appliquer exclusivement qu'au modèle que l'on veut peindre.
Si ce qu'on dit peut se rapporter à un autre, le portrait n'est pas vivant : c'est un cliché.
Beaucoup d'auteurs croient ainsi nous montrer quelqu'un, alors qu'on ne voit personne.
Marie Stuart était très avancée pour son âge. Elle était grande et belle. Ses yeux respiraient l'esprit et resplendissaient d'éclat. Elle avait les mains les mieux tournées du monde. Sa voix était douce, son aspect noble et gracieux, son langage animé et son attrait déjà fort grand.
(Mignet.)
Ces lignes peuvent s'appliquer non seulement à Marie Stuart, mais à n'importe quelle femme intelligente et jolie. Un pareil portrait n'est qu'un lieu commun.
Daunou a écrit sur ce sujet de très intéressantes réflexions :
« Si le portrait, dit-il, n'est en quelque sorte qu'une contre-épreuve plus ou moins affaiblie d'une figure
déjà connue, il vaudrait mieux nous en avertir en deux mots que de produire si péniblement et si confusément des traits qui nous ont été présentés ailleurs avec bien plus de précision et de vérité. Ce qui ressemble à tant de monde ne peut servir à caractériser personne. Les exemples de ces portraits vagues sont extrêmement communs. Je vais en citer un qui pourra tenir lieu de tous les autres : vous y trouverez rassemblées presque toutes les idées qu'on a coutume d'emprunter aux anciens écrivains, pour en composer, sans aspirer à aucune ressemblance, ces sortes d'images artificielles. Je veux parler du portrait que Sarrasin a placé à la tête d'un ouvrage historique qu'il n'a point achevé et qui a pour titre : La Conjuration de Valstein. Ce morceau a eu de la célébrité au milieu du xvme siècle ; il est un des monuments remarquables de l'état de notre langue en 1650 et des progrès que l'art d'écrire en prose commençait à faire parmi nous. Mais vous pourrez l'envisager particulièrement comme un type général de ces compositions étudiées, comme le recueil le plus complet de ces idées antiques qui, à force d'être reproduites par les modernes, sont devenues des lieux communs.
« Albert Valstein eut l'esprit grand et hardi, mais « inquiet et ennemi du repos ; le corps vigoureux et « haut, le visage plus majestueux qu'agréable. Il fut « naturellement fort sobre, ne dormant quasi point, « travaillant toujours, supportant aisément le froid « et la faim, fuvant les délices et surmontant les
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« incommodités de la goutte et de l'âge par la « tempérance et par l'exercice ; parlant peu, pen- « sant beaucoup ; écrivant lui-même toutes ses « affaires ; vaillant et judicieux à la guerre ; admi- « rable à lever et à faire subsister les armées ; sévère « à punir les soldats ; prodigue à les récompenser, a pourtant avec choix et dessein ; toujours ferme « contre le malheur ; civil dans le besoin, ailleurs « orgueilleux et fier ; ambitieux sans mesure ; « envieux de la gloire d'autrui, jaloux de la « sienne ; implacable dans la haine ; cruel dans la « vengeance ; prompt à la colère ; ami de la magni- « ficence, de l'ostentation et de la nouveauté ; « extravagant en apparence, mais ne faisant rien « sans dessein, et ne manquant jamais du prétexte « du bien public, quoiqu'il rapportât tout à l'accrois- « sèment de sa fortune ; méprisant la religion qu'il « faisait servir à la politique ; artificieux au possible « et principalement à paraître désintéressé ; au reste « très curieux et très clairvoyant dans les desseins « des autres ; très avisé à conduire les siens, surtout « adroit à les cacher et d'autant plus impénétrable « qu'il affectait en public la candeur et la liberté, et « blâmait en autrui la dissimulation dont il se ser- « vait en toutes choses. Cet homme, ayant étudié u soigneusement les maximes et la conduite de ceux « qui d'une condition privée étaient arrivés à la « souveraineté, n'eut jamais que des pensées vastes « et des espérances trop élevées, méprisant ceux « qui se contentaient de la médiocrité. En quelque
« état que la fortune l'eût mis, il songea toujours à a s'accroître davantage ; et enfin étant venu à un fi tel point de grandeur, qu'il n'y avait que les cou- « ronnes au-dessus de lui, il eut le courage de « songer à usurper celle de Bohême sur l'empereur ; « et quoiqu'il sût que ce dessein était plein de péril « et de perfidie, il méprisa le péril qu'il avait tou- « jours surmonté, et crut toutes les actions honnêtes « quand, outre le soin de se conserver, on les faisait « pour régner. »
« On peut assurer, dit Daunou, que de toutes ces idées il n'y en a presque pas une seule qui appartienne à Sarrasin, ni qui convienne à Valstein plutôt qu'à tout autre ambitieux. Nous pourrions dire, au contraire, qu'elles sont ici fort mal appliquées ; car il paraît que Valstein ne conçut des projets d'usurpation ou de révolte que lorsqu'il eut reconnu que l'empereur Ferdinand II, dont il commandait les armées, se défiait de lui et l'avait pris en haine. »
Après avoir montré la fausseté historique des traits qui composent cette figure, Daunou conclut en disant :
« Il serait superflu d'entrer dans de plus longs détails ; j'ai voulu seulement montrer qur le portrait tracé par Sarrasin est de pure fantaisie ; mais, à vrai dire, ce n'est pas même un jeu d'imagination, ce n'est qu'un tissu de centons. Tant de qualités n'y sont attribuées à Valstein que parce qu'elles avaient jadis appartenu à Catilina et à d'autres. C'est dans Salluste bien plus que dans le témoignage des Aile-