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Ces dernières années, en particulier, le monde de l’industrie fut frappé par un malaise très grave qui envenima les relations entre le Patronat, le cadre dirigeant et la masse des ouvriers. Ce malaise se traduisit par des grèves, des lock-out, des occupations d’usine, des expulsions manu militari, un grand trouble des esprits, des solutions hybrides qui n’apaisèrent point les passions déchaïînées. Un état de guerre larvée caractérisa désormais les relations entre patrons et travailleurs. L’esprit franc et loyal de collaboration n’était point né. La lutte des classes restait pour beaucoup la solution idéale aux difficultés de l’heure. Les institutions, le régime, tremblèrent jusque dans leurs fondations, le pays tout entier fut secoué par de terribles convulsions. Il ne nous appartient pas ici de rechercher les différentes causes de ces crises, ni d'examiner dans toute son ampleur le problème social créé par cet ensemble de faits. Nous nous proposons d’examiner un point particulier de ce vaste problème, point particulier qui intéresse directement les relations entre ingénieurs et ouvriers et par répercussion celles des patrons et des ouvriers. Le sujet que nous allons traiter :
tend à apporter une contribution à la recherche d’une solution au problème social. Notre choix s’est porté sur l'ingénieur parce que ses fonctions dans l’économie moderne lui permettent d’exercer une grande influence sur la mentalité ouvrière. Aujourd’hui, le Capital conserve uniquement le droit de propriété et de contrôle, il délègue à la gestion l’autorité et la responsabilité de l’exploitation. Les principaux postes de la gestion, aux différents échelons de la hiérarchie, se trouvent de plus en plus occupés par des ingénieurs. Ainsi il appartient à ces
derniers d'indiquer «sans égoïsme et sans démagogie, avec conscience et souvent même avec courage, les droits et les devoirs de chacun, leurs besoins et leurs limites. sans jamais perdre de vue le caractère humain de tous les collaborateurs (1) ».
Il semble que, jusqu’à présent, dans notre société moderne, les dirigeants n’ont pas compris l’importance du rôle social qui est dévolu à l'ingénieur dans l’usine.
L’ingénieur doit, avant tout, créer dans son usine une atmosphère de confiance. L’ouvrier doit être convaincu, pour travailler d’un cœur joyeux et offrir son entière collaboration, que la gestion de son usine est juste et humaine. Si cette condition est réalisée, les rapports entre ouvriers et patrons, appelés à une évolution permanente, auront ainsi de grandes chances de se régler dans l’ordre et la discipline. On admettra plus facilement les limites nécessaires à la bonne marche de l’entreprise.
Ce «climat» est l’œuvre de Fingénieur, véritable animateur de toute la production. L’Ingénieur, certes, est Pagent de liaison par excellence entre le Capital et le Travail, maïs il ne doit pas se contenter d’enregistrer les désirs des uns et des autres, il doit avoir le souci de faire une synthèse qui est le point de départ de l’action, le commencement des réalisations. Il prend le commandement de certaines forces qu'il doit diriger et conduire à la victoire.
Ce rôle créateur n’échappe à personne mais le patronat, en général, a tendance à ignorer le caractère social des fonctions de l'Ingénieur. Or, fait remarquer M. Georges Lamirand, tout est social dans la vie professionnelle de l'Ingénieur : « L’Ingénieur est social quand il résoud un problème technique, il est social quand il commande à ses ouvriers, il est social quand il organise avec succès la marche de ses ateliers, il est social quand il crée, dans son personnel, une ambiance de cordialité, de dévouement, de fraternité, il est social quand il organise la prévention des accidents ou quand il panse ses ouvriers blessés, il est
(1) Rapport de M. G. Lamirand au Congrès des Ingénieurs, Paris, 1937« « Le rôle social de l’ingénieur ».
social quand il va dans la cité relever le moral de ses hommes, les soutenir dans leurs épreuves et dans leurs efforts pour progresser, il est social quand il obtient des crédits pour construire un dispensaire ou un centre ménager, il est social quand il fait comprendre à ses hommes les efforts que font pour eux leurs chefs et les difficultés auxquelles ils se heurtent. Il est autant social en réalisant un bon bilan qu’en participant à une fête corporative, mais il ne remplit vraiment son rôle que s’il fait à la fois tout cela. Quand on parle du rôle social de l’Ingénieur, il ne faut pas isoler certaines formes de son activité, il est social dans l’exercice intégral de sa profession. (1) »
Ces vérités fondamentales sont encore trop méconnues et n’en sont pas toujours pénétrés ceux qui parlent d'organisation de travail, de production, de distribution des richesses et des relations entre patrons et ouvriers. C’est ainsi que la politique s’est emparée du monde ouvrier et qu'on a prétendu résoudre le problème social par la lutte des classes et l’action politique au lieu de l’envisager sur le terrain même du travail. Il en est résulté pour les mêmes faits des divergences susprenantes d'interprétation. Des opinions qui veulent être loyales en arrivent à dénaturer les faits. Aussi de sérieuses difficultés compromettent-elles l’aboutissement des pourparlers. On n’arrive à la conciliation qu'après de grosses amputations dans les différentes conclusions.
C’est pourquoi si nous ne voulons point tomber dans l’égalitarisme, si nous voulons sauver l'individu de l’emprise de la masse, si nous ne voulons point voir nos intérêts les plus chers confiés à des ignorants et à des incapables, si l’on veut éviter que «l'Esprit après avoir été Dieu, puis homme, devienne un jour populace », il faut que l'élite dans tous les domaïnes et surtout dans le cadre industriel, affirme son existence, sa supériorité et son utilité en accomplissant son devoir social. De grandes civilisations dans le passé ont honoré non seulement l'intelligence mais la force physique et la force morale; n'est-ce pas une grave erreur que nos facultés
(1) Même rapport de M. G. Lamirand,
et nos grandes écoles ne rendent hommage qu’à l'intelligence? Le caractère, l'esprit d'organisation, le sens moral et l’esprit social surtout ont sur le développement harmonieux de la société des effets non moins puissants que ceux qui sont dus à l'intelligence. Les nations qui, les premières, ont eu cette conception de la supériorité sont des nations jeunes et puissantes. Chez nous, une réaction d'envergure se dessine contre ces erreurs passées; elle sera salutaire dans la mesure où, dans les usines en particulier, l’on verra apparaître cet indice certain de rénovation profonde et heureuse : l'esprit social. Cette tournure d’esprit salvatrice ne peut se manifester, durer et se développer, que si tous ceux qui détiennent une parcelle de l'autorité publique ou privée, que si tous ceux dont l’activité s'exerce parmi la masse ouvrière et qui ont le privilège d’avoir un commandement si petit soit-il, comprennent qu'ils ont un devoir social à remplir, qu’en toutes circonstances leurs faits, paroles et gestes ont une répercussion sur la vie de l’usine, sur la vie du pays et donc sur la leur, sur celle de leur famille et de leurs enfants; qu’ainsi, il est dans leur intérêt et dans l'intérêt de tous de travailler avec conscience et discipline.
C’est tout le problème de la formation sociale de l’élite que nous soulevons ainsi, nous en apercevons dès à présent l’importance capitale pour le développement pacifique des relations entre les hommes, et l’on devine aisément l’étendue d’un tel sujet s’il fallait considérer l'élite aux différents échelons de la hiérarchie sociale. Aussi avonsnous décidé de limiter notre étude à la formation sociale de l’Ingénieur. L’Ingénieur fait-il partie de l'élite? Evidemment oui! l'Ingénieur peut faire partie de l'élite puisque nous reconnaissons à celle-ci les trois caractères suivants (1): « Elle possède une certaine supériorité personnelle et acquise par rapport à la masse de la population; cette supériorité est orientée vers le bien commun; le
groupement qu’elle constitue est ouvert. Doit être re-
a de L. BAuDIN: : « Hist, de Doct. écon. Théorie de l’élite »,
gardé comme faisant partie de l'élite quiconque s’élève par lui-même, sans abandonner la classe à laquelle ïil appartient, le milieu dans lequel il vit, et fait servir au bien public les supériorités qu’il a acquises ».
Etant donnée la diversité des professions qu’occupent les Ingénieurs, il nous paraît indispensable de définir ce que nous entendrons par Ingénieur.
L’Ingénieur peut être chef d’entreprise, directeur de services techniques, chef d’atelier ou de laboratoire, employé dans les services commerciaux, administratifs; on rencontre des Ingénieurs dans les banques, les compagnies d’assurances, voire dans la diplomatie. Ils peuvent sortir de Polytechnique ou de Centrale qui donnent un enseignement «encyclopédique » ou d’une des innombrables écoles qui confèrent le titre d'Ingénieur et où l’enseignement technique et pratique commence très tôt.
Pour nous, l’Ingénieur remplit avant tout une fonction de chef. Il vit au milieu et au contact d’un personnel avec lequel il collabore et travaille. Il dirige une équipe qui peut être de dix ou de dix mille hommes. C’est un officier de l’armée du travail, un officier technicien « qui, grâce à ses connaissances scientifiques et à sa culture générale, est capable de dominer sa technique d’assez haut, pour la faire progresser en harmonie avec le progrès social » (1). Il est à la fois le cerveau qui crée et l’homme qui commande.
L'activité de l’Ingénieur ainsi comprise peut et doit être très grande dans la réalisation du progrès social. Le milieu industriel est celui qui, le premier, doit être travaillé par une élite consciente de son devoir social. Les millions d'ouvriers d’usine, masse énorme, éminemment nerveuse, changeante, mal embrigadée, souvent abandonnée à ellemême ou, ce qui est pire, à des agitateurs sans scrupule, représente l’élément du pays le plus instable, le plus capricieux, le plus pernicieux. C’est donc vers l’usine qu’il faut tourner nos regards et nos cœurs car c’est là que se perd ou se gagne la paix intérieure du pays.
(1) Rapport de M. Virmand au Congrès de Paris 1937 : « La formation de l’Ingénieur », p. 1.
Avant d'étudier ce qu’il faut entendre par formation sociale, nous allons faire un rapide historique du développement d’une industrie et des relations entre patrons et ouvriers, qui nous montrera, avec l’apparition des sociétés anonymes, l’importance primordiale de l'Ingénieur dans le monde industriel et le rôle social qui lui incombe par la primauté de ses fonctions. Et ainsi, se dégagera l’intérêt de la formation sociale de l’Ingénieur qui, seule, peut donner à ce dernier l’autorité suffisante pour que, dans son usine, les différents services fonctionnent normalement. Par autorité nous n’entendons pas ces manifestations extérieures qui se traduisent par des gestes « énergiques » ou des paroles violentes, mais elle nous apparaît comme basée sur <une sorte de transmission entre les cerveaux dont l’un est le poste émetteur et les autres les postes récepteurs, car il faut que ceux-ci soient réglés en harmonie avec celui qui donne l’ordre; il faut qu'ils soient consentants. C’est ce consentement que le chef doit acquérir et conserver. Dès lors, tout devient facile et les dispositions prises, les décisions imposées ne donnent lieu ni à critique ni à résistance (1) ».
Développement de l’industrie mécanique à la fin du XIX° siècle (1)