II. — Formation de l’apprenti à l'extérieur de l’usine
L'usine n'offre pas toujours à l’Ingénieur la possibilité d’avoir une influence formatrice, éducative sur le jeune ouvrier. Celui-ci, par exemple, occupe un poste qui con-
siste dans la répétition infinie du même geste mécanique. Comment faire dans ce cas pour rendre intéressante la vie de l’apprenti ? C’est ainsi que nous arrivons à envisager la vie hors de l’usine. Pour être plus exact, ce nouvel aspect du devoir social de l’Ingénieur permettra à l’action du chef de se continuer, de se parfaire en dehors de l’ateher
Cependant l’autonomie absolue du travailleur dans ses heures de liberté doit être respectée. « Pas de loisirs forcés, comme il y a des travaux forcés.» Pas d’ingérences patronales qui ont quelquefois un petit air inquisitorial, ou qui donnent cette impression, bien que la plupart du temps, il y a chez le patron une idée parfaitement désintéressée. Mais les nerfs sensibles de la classe ouvrière sont assez facilement émus à cette occasion. Les syndicats, les partis politiques, quand on leur posait la question : « Est-ce que l’industrie doit s'occuper des loisirs ? » répondaient : « Non, jamais les patrons, ce serait un genre d'espionnage ! »
Mais les partis politiques n’existent plus et d’ailleurs ils n’ont rien offert de concret et de vivant. Les industriels, qui, dans le passé, se sont préoccupés des loisirs de leur personnel en adoptant une attitude libérale mais active, n'ont eu qu’à s’en féliciter.
Il est certain que les industriels qui ont fait construire de grosses cités autour de leurs usines sont responsables de la vie de ces cités forcément artificielles.
Il faut penser à cette « saisissante différence (1) qui existe entre la cité artificielle et le vieux village ou la petite ville provinciale. Le village avec son vieux puits, son antique fontaine, sa place bordée de tilleuls ou de marronniers, avec les bancs de pierre où les ancêtres sont venus s'asseoir, el le petit cimetière à l’ombre de la vieille église, et tous ces souvenirs emmagasinés dans les vieux arbres et les vieilles pierres ?.. Mais voilà, la cité ouvrière, souvent tirée au cordeau, née d’un fait mécanique, et non pas d’une naissance organique et progressive ! L’industriel, responsable de la cité ouvrière qu'il a créée, doit
(1) M. GuÉrin-DEssARDINs. Conférences de Service social, p. 189.
donc se préoccuper de ce qui s’y passe en dehors des heures de travail, et chez les jeunes en particulier. Bâtisseur de villes, il doit être aussi « bâtisseur de vies ».
Il faut donc offrir aux jeunes ouvriers les moyens de s'occuper, de se distraire intelligemment. L’usine gagnerait-elle à voir cette jeunesse désœuvrée ? Non! Il faut créer des terrains de sports, des clubs, des bibliothèques, faire des séances de cinéma éducatif, organiser des cours du soir, des cours d’art ménager, des cours de dessin, des sociétés musicales, favoriser les initiatives existant déjà, les soutenir, qu’elles s’appellent : «Equipes sociales », « Club sportif», « Scoutisme », « Chorale », « Orphéon », « Orchestre », « Société théâtrale ».
Beaucoup de milieux ouvriers ne veulent pas recevoir, comme une charité, de l’argent du patron pour ce genre d'association; au contraire, ils admettent qu’on les aide par l’octroi d’un local, chauffé, éclairé, peint, décoré. Ils admettent qu’on les aide pour une excursion, pour un camp. Ce qu’ils voudraient surtout, c’est qu’on s'intéresse à leurs efforts, qu’on assiste à leurs tentatives. Certains patrons savent, de temps à autre, donner une soirée pour écouter chanter leurs ouvriers. Ils doivent être suivis.
Nous terminerons ce chapitre sur le devoir social de l’Ingénieur envers les jeunes en citant la conclusion de la conférence de M. Ÿ. Guérin-Desjardins sur les Jeunes et l'Industrie à laquelle nous nous sommes parfois reportés : « Voici une anecdote, prétendue vraie, qu’on m’a racontée aux Etats-Unis en 1936. Un patron avait placé dans sa devanture le classique écriteau : « On demande un jeune garçon ». Et plusieurs étaient venus se présenter d’une manière assez gauche. Tout d’un coup, un gamin est entré, l’air décidé, le pas assuré; il a enlevé l’écriteau de l’étalage et l’a déposé sur la caisse. « Qu'est-ce que cela veut dire ?» s’écrie le patron, « qu'est-ce qui vous permet ? » — «Il n’y a plus besoin de l’écriteau, puisque c’est moi le garçon ! » Et il paraît que le gamin a eu la place.
« C’est moi le garçon ». Les jeunes ouvriers sont venus
à l’Ingénieur, et avec confiance ils commencent leur vie. Ils croient encore que le travail peut être intéressant,
qu'il peut y avoir de la joie, de l’avancement, du succès, des possibilités brillantes. C’est moi le garçon, mais je suis l’industrie de demain. Je suis la paix, la bonne entente et la prospérité, ou bien les conflits effroyables et les luttes stériles ! Je suis le travail et la production ordonnée, ou bien je suis la lutte et l’anarchie ! » C’est moi le BRRRORE . Puisse l’Ingénieur ne pas décevoir.
B. — Devoir social de l’Ingénieur envers ses ouvriers
Nous avons déjà parlé de la joie qu’éprouve l’apprenti à ses débuts. Quand il est à l’école d’apprentissage, une expression intense de sérieux se peint sur son visage. C’est un spectacle réconfortant mais, hélas ! sans lendemain. Pourquoi sans lendemain ? Parce que l’ouvrier ne trouve pas les satisfactions que l’apprenti a cru découvrir. Le sentiment de joie, de satisfaction, qui étaient évidents lors de l'initiation de l’enfant au travail s’est dissipé rapidement pour des raisons qui tiennent à l’organisation de nos usines et de notre société.
Il est un fait que des gens qui ont vécu en marge des lois, qui ont érigé des fortunes scandaleuses, qui sont démunis de scrupules et de morale, qui sont coutumiers d'actes malhonnêtes, vivent honorés et parfois comblés d’honneurs parce que riches et puissants. C’est un article de cette inspiration qui est souvent livré par la presse aux méditations de l’ouvrier, Il faut, hélas, ajouter que certains scandales fournissent une ample substance à cette littérature journalistique.
Un autre point important : l’atelier n’est pas encore le milieu capable de prolonger l’école, de jouer un rôle d'éducation, qui ne doit se terminer qu’avec le départ de l’ouvrier de l’usine.
Parmi les ouvriers, il y a toute une variété de types Certains sont de nature paisible, d’autres passifs ne s’intéressent à rien, mais un certain nombre sentent plus ou moins confusément que ce sont les hasards de la vie qui ont fait d'eux des ouvriers d’usine, mais qu’ils auraient pu devenir tout autre chose.
Dans les usines, il y a toutes sortes d'individus qui constituent une immense réserve de puissance qui est mal utilisée. Certains aspirent à une autre vie que celle qui, tous les jours, leur fait accomplir un certain nombre d'heures de travail mécanique. Ces hommes mènent une sorte d’existence de bêtes en cage, il faudra qu’un jour cette impulsion intérieure trouve son issue et si on ne lui donne d’aliment régulier par l’exercice d’une responsabilité, ils trouveront ailleurs cette issue. Quand l’occasion s’en présentera ils prendront le commandement des mécontents.
Ces hommes ont été déçus quand, voulant s'intéresser à leur travail, on est venu leur dire : « Ce n’est pas votre affaire, tout ce qu’on vous demande c’est d’obéir; vos idées ne peuvent que troubler notre organisation, que votre ambition se borne à exécuter convenablement ce que l’on vous demande ».
Notre industrie est encore au stade qui fait d’elle une organisation purement mécanique, purement économique. Dans notre organisation industrielle où sont les Lyautey ?
Tous les Ingénieurs doivent avoir le souci d’être des chefs capables non seulement de donner des ordres, mais de jeter dans cette masse ouvrière l’enthousiasme pour le combat, l'enthousiasme pour le travail.
Nous ne pouvons passer en revue l’énsemble des mesures aptes à redonner aux ouvriers confiance dans l’avenir, mais restant limité par notre sujet, nous constaterons que, dans les entreprises, le moral élevé des ouvriers, qui seul peut assurer le rendement maximum et à coup sûr le succès de l’entreprise, ne peut exister si employeurs et employés n’ont pas le sentiment de leur intérêt commun et s’ils ne peuvent avoir confiance l’un en l’autre.
L’Ingénieur a donc le devoir : 1° d’éveiller chez l’ouvrier le sentiment de cet intérêt commun; 2° de ne rien faire qui puisse lui enlever la confiance de ses ouvriers. Voyons en quoi consiste cette communauté d'intérêt et comment l'Ingénieur peut gagner et garder la confiance de ses ouvriers.
a) Communautés d’intérêts
On éprouve le sentiment de cette communauté si l’on sent que la collaboration à laquelle on participe apporte à chacun, et non pas à quelques-uns, une équitable rémunération de ses efforts.
Ceci suppose une éducation de masses suffisante pour qu’on ne tombe pas dans la démagogie et les discussions stériles.
Des ouvriers croient sincèrement que certains « patrons » amassent l’or à la pelle, leur refusent systématiquement et par une sorte de sadisme le bien-être qu’ils pourraient aisément leur donner. Ces questions doivent être discutées froidement avec des chiffres à l’appui. Car s’il est «criminel de s'approprier les fruits du travail d'autrui, il ne l’est pas moins de jeter le trouble dans la cervelle de gens simples et de les rendre malheureux en leur créant des appétits et des illusions que la réalité, la dure réalité des faits, ne satisfera jamais ».
L’Ingénieur se préoccupera ainsi de l'instruction de ses ouvriers. Il leur donnera des explications qui peu à peu leur feront mieux comprendre leur métier, leur rôle social, leur développera le jugement, le bon sens et par dessus tout la conscience. Si nous voulons de bons collaborateurs, il faudra non seulement les perfectionner dans leur métier, mais leur assouplir l’esprit par des observations et des réflexions et les imprégner de l'importance de leur rôle social.
L'amélioration du bien-être en général ne peut provenir que d’une augmentation de la production, des découvertes des savants, des inventions des techniciens, d’une meilleure organisation du travail, mais certainement pas de ces vastes mouvements de grève déclenchés à tout propos et hors propos.
« L'affaire ne paie » que si elle marche bien. La bonne marche de l’entreprise dépend de la production personnelle de chacun. Si la négligence de l’ouvrier amène le rebut d’un pourcentage de pièces important, il est évident que cette malfaçon complique la tâche des autres travail-
leurs qui doivent rectifier la pièce et diminue ainsi le rendement, c’est-à-dire les bénéfices. Tous les ouvriers d’une entreprise sont solidaires du travail qui s’accomplit dans Pusine, que ce soit dans les bureaux directoriaux, au laboratoire, sur les marchés ou dans les ateliers.
Si certains bénéficient de privilèges, ce n’est jamais sans contre-partie, et leur existence est indispensable au rendement maximum de l’usine. Si les Ingénieurs sont mieux rémunérés, c’est que leur assiduité, leur activité, leur application au travail, leur dévouement à la chose commune, leur capacité technique et les services rendus justifient largement cette faveur. Le travail intellectuel ne peut s’élaborer au milieu des soucis et des préoccupations de toutes sortes. C’est bien l'Ingénieur qui crée et l’ouvrier qui exécute. L’ouvrier doit aussi connaître les lourdes responsabilités qui accompagnent le commandement.
Des réunions où contremaîtres et délégués ouvriers seront invités exposeront ces problèmes de solidarité, d’intérêts communs, et si elles sont empreintes d’une absolue loyauté, elles contribueront beaucoup à créer dans l’usine une atmosphère de franche collaboration.
b) Confiance dans le chef
Pas de collaboration loyale et durable si la confiance ne règne pas entre ceux qui travaillent et ceux qui commandent. Le chef gagnera la confiance de son personnel par sa manière d’être, de sentir et d’agir. Ce n’est pas seulement sur sa valeur technique qu’il sera jugé, mais sur son sens de l’humaïn, sa façon de concevoir les rapports avec ses collaborateurs, son action à l’intérieur et à l’extérieur de l’usine tendant à une amélioration du sort de ses ouvriers, à sa conduite générale, à des détails peutêtre qu'il ne remarquera même pas. Car il doit se souvenir que le chef est une cible, un point de mire et que, s’il exerce des droits, il doit avoir une claire conscience de sa responsabilité et des conséquences de tous ses actes.
Nous ne pouvons passer en revue toutes les conditions favorables au développement de la confiance de l’ouvrier pour l’Ingénieur. Ces conditions forment d’ailleurs un tout
complexe et harmonieux qui tient d’un état d’esprit et d’une manière d’être générale. Ce tout ne se divise pas mathématiquement, et ceux qui remplissent apparemment toutes les conditions peuvent ne pas avoir la sympathie de leurs ouvriers, ni leur confiance; nous entrons ici dans le domaine du subjectif !
Nonobstant ces remarques, nous allons tout de même indiquer quelques conditions qui doivent permettre d’obtenir la confiance plus aisément.