CHAPITRE IV
Nous connaissons la nature et l'importance du devoir social, nous avons indiqué les moyens d’acquérir l'esprit social, nous allons montrer à présent sous quelles formes ce devoir s'impose à l’Ingénieur ou, autrement dit, comment l’Ingénieur peut s’en acquitter.
Le devoir social sera déterminé et même limité par la place que l’Ingénieur occupe dans l’entreprise, maïs pour développer notre étude nous ne choiïsirons pas l’Ingénieur plus ou moins spécialisé que nous suivrions dans ses différentes activités, nous considérerons plutôt l’Ingénieur en général, placé devant tel problème, telle question de sa vie professionnelle.
Ce chapitre comprendra deux parties, l’une réservée aux jeunes ouvriers, avec l'étude de l'apprentissage, l’autre consacrée aux ouvriers adultes.
A. — Devoir social de l’Ingénieur envers les jeunes L’apprentissage
L'apprentissage est une des tâches essentielles du patronat. La surveillance, la formation de l’apprenti est confiée
en grande partie à l’Ingénieur. Celui-ci doit se pénétrer
‘de l'importance de la tâche qui lui est ainsi confiée afin
de la remplir toujours avec conscience, dévouement et bienveillance.
L'importance du technicien ne se limite pas au cadra supérieur du personnel. Elle est presque aussi importante à tous les échelons de la hiérarchie, chez les plus humbles collaborateurs de l’entreprise. En France, où la qualité et le fini peuvent seuls nous valoir des marchés à l’étranger, on ne saurait trop insister sur l’importance de la maind'œuvre qualifiée.
N'’est-il pas, d’autre part, paradoxal de voir plus de sept cent mille ouvriers étrangers travailler dans notre pays alors que le nombre des chômeurs s’élève en moyenne à quatre cent cinquante mille. Le chômage chez les jeunes est particulièrement pénible et dangereux. «Il est redoutable, disait M. Luc, Directeur général de l'Enseignement technique, que la jeunesse ait à frapper de ses poings aux portes de la vie parce que ces poings finissent par s’exaspérer et par s’impatienter. »
Il faut donc donner un métier aux jeunes Français et il faut le leur faire aimer.
À la sortie de l’école et à son entrée à l’usine, il importe donc que le jeune apprenti reçoive une formation technique qui lui donnera la maîtrise de son art et une formation générale qui lui apprendra son rôle et son devoir dans la société. L'apprentissage est devenu obligatoire. Il faut s’en réjouir, c’est là le moyen de donner aux ouvriers une formation culturelle et technique sérieuse, et ainsi de résoudre le problème capital de la culture prolétarienne. L’apprentissage en donnant un métier à l’ouvrier lui permettra de traverser les crises économiques sans trop de défaillances. Pour la plupart des ouvriers d'aujourd'hui le métier n’est plus que travail obligatoire, servile; or une classe ouvrière matériellement plus satisfaite et spirituellement plus éclairée constitue une réserve d'énergies neuves et d’esprits sains, facteur important de production.
Nous saisirons mieux l'intérêt de l'apprentissage, le rôle capital que peut y jouer l'Ingénieur, l'esprit dans lequel l'apprentissage doit se faire, en disant quelques mots du «problème des débuts >» (1) du jeune ouvrier à l’usine.
Il y a un « problème des débuts » et les aînés ont trop tendance à l’oublier.
Le jeune apprenti, de 14 à 15 ans, qui entre à l’usine se irouve subitement en contact avec un milieu qui va pro-
FER Cf. M. Guérin-Desjardins dans Conférence de service social, P. ,
voquer un bouleversement de sa personnalité. Quand il entre à l’usine, et qu'après certaines formalités, il reçoit une affectation, il se voit entouré de machines, de courroies de transmission, d’étincelles électriques, d’hommes d’aspect rude qui le plaisantent grossièrement mais dont la voix heureusement se perd dans un grand tumulte.
Le jeune qui débute est-il accueilli, aidé; a-t-il l’impression qu’on favorise avec certains égards son adaptation à ce milieu nouveau ? Souvent le jeune ouvrier est livré à lui-même, son adaptation se fait mal et il n’apprend pas grand’chose. Et notre pays manque de main-d'œuvre qualifiée; tous les patrons et les chefs sont d’accord pour répéter : «Cadres, chefs, chefs, cadres, personnalités, formation ! »
Le jeune qui entre dans l’industrie est presque indifférent à ceux avec qui il va vivre. Il entre dans une équipe et puis... il doit se débrouiller, et cependant il est fier de porter ses premiers bleus, de reprendre le travail au son de la sirène; il se croit un petit personnage.
Mais plus tard on ne trouve plus chez le jeune ouvrier ce même intérêt. La désillusion est venue. Simple numéro devant une chaîne, il se rend compte qu’on attache fort peu d’importance à ce qu'il fait. L’enthousiasme s’est évanoui et avec lui la fierté. Pensons à cette remarque de Dostoïewski : «Toute la valeur de l’homme est de se prouver à lui-même qu’il est un homme et non un rouage ! »
Au début, l’apprenti est souvent la victime de certaines traditions qui parfois mettent sa santé en danger; il est l’objet de mesures et de sévices stupides.
Il est parfois le témoin de la réussite du système « D », ce qui ne va pas sans le démoraliser. En somme on ne réussit pas à rendre le travail de l’apprenti intéressant.
« Nous avons peiné tout le jour à l’usine.
« Nos gestes, nos bras étaient lourds, à l’usine.
« Et nous travaillons sans amour à l’usine. »
Voilà bien la chanson d’un adulte désabusé.
Quelle différence avec l'enthousiasme que l’on trouve sous la plume d’un jeune ouvrier non encore déçu. Voici l’un des couplets d’une chanson parue dans un petit journal ouvrier et qui est intitulée « la roue » (1) :
« Dans le monde entier
« Dans chaque métier
« Les roues travaillent à journées pleines.
« Toutes fonctions
« Et proportions
« Elles connaissent toutes les peines
« Au lieu de les regarder trimer
« Stupidement sans les estimer,
« Pour les animer, sans les abîmer,
« Sachons les comprendre et les aimer.
et voici le refrain :
« Ah! tourne ma roue
« Sans te lasser, travailleuse féconde « Sur le pont roulant,
« Sur le clavier, le palan,
« Pignon, meule ou volant
« Comme tu te joues.
« Rapide ou lente, dans ta course ronde, « Je te surveille
« Active abeille,
« Travaillons en chœur,
« Tourne ma sœur,
« Tourne ma roue, vive labeur !
La conclusion qui s'impose à ces quelques réflexions est, qu’au point de vue de l'intérêt de la société, il est nécessaire de s'intéresser à la situation morale et matérielle des jeunes. On le fera excellemment en reconnaissant à l’apprentissage son importance et en veillant à ce qu’il s’effectue sérieusement. L’apprentissage a pour but d'apprendre à l’enfant, non seulement la technique du métier, mais ses principes, ses traditions et son importance dans la bonne marche de l’usine. L’éducation de
() Extrait de la Conférence de M. Guérin-Desjardins déjà citée.
l'esprit doit marcher de pair avec l’éducation de la main. L’apprenti doit faire intelligemment son travail et être capable de s'adapter aux conditions nouvelles posées par le progrès.
L'apprentissage, malgré une orientation professionnelle judicieuse, sera une question complexe et délicate. Nous pensons :
1° Qu'il ne peut être complet que s’il donne à l’apprenti: «) une formation générale simple mais solide; 8) une culture professionnelle suffisante.
2° Qu'il ne peut être sérieux que s’il s’effectue dans certaines conditions d'hygiène et de sécurité;
3° Qu'il ne peut être efficace et porter tous ses fruits que si l’Ingénieur, en particulier, est pour les jeunes, un conseiller, un guide et un exemple.
Nous terminerons par quelques aspects de la vie du jeune ouvrier en dehors de l’usine qui montreront que là encore l’Ingénieur peut être présent et y jouer un rôle social particulièrement fécond :
I — Formation de l’apprenti à l’intérieur de l'usine. II. — Formation de l’apprenti en dehors de l’usine. L — Formation de l’apprenti à l’intérieur de l’usine
a) FORMATION GÉNÉRALE
Nous avons déjà parlé de formation générale à propos de la formation de l'Ingénieur. Toutes proportions gardées, elle est aussi indispensable à l’ouvrier qu’à l’Ingénieur. Nous serons plus brefs, mais nous soulignerons son importance et en montrerons la nécessité.
Par formation générale nous entendons le développement de l'intelligence et de la volonté, l’acquisition de connaissances, la recherche de sentiments et de pensées qui élèvent le jeune ouvrier et en particulier le préparent à remplir utilement son rôle social.
« Cette culture générale, dit le programme général de la J. O. C. se révélera par un jugement sain, un goût sûr,
une distinction personnelle, une propreté extérieure, une politesse, une maîtrise de soi qui ne peut rester l’apanage de quelques privilégiés, mais doit devenir le partage de la masse des jeunes travailleurs. »
Il faut que l'Ingénieur, qui a le souci du relèvement de la classe ouvrière, comprenne la nécessité de cette formation post-scolaire et que les lois et le patronat lui donnent la possibilité d'agir. L’adolescence est l’âge par excellence de l’éducation. Ce sont les années décisives pour la formation de la mentalité de la classe ouvrière. Le jeune ouvrier, abandonné à lui-même, fournissant un travail manuel particulièrement pénible lors de sa croissance, est menacé d’un véritable engourdissement des facultés morales et intellectuelles et, presque désarmé, subit ainsi l’attraction naturelle vers la jouissance facile, immédiate que lui offre le milieu hypersexualisé de l’usine.
Dans cette partie consacrée à la formation générale, nous retrouverons les différentes divisions déjà adoptées.
1° Formation intellectuelle. — Les lacunes et les insuffisances de l’école primaire ont eu, sur la classe ouvrière actuelle, des répercussions catastrophiques. Ceux qui sont en contact avec les apprentis sont surpris de la pauvreté intellectuelle de la plupart d’entre eux. Leur esprit est confus, ils n’ont point de notion précise.
Des indications semblables sur le développement intellectuel des jeunes ouvriers seront utiles aux Ingénieurs chargés de l’apprentissage. D'ailleurs eux-mêmes décèleront rapidement les déficiences et les lacunes et sauront dans quelle direction porter leurs efforts.
M. Botsaron, Inspecteur d’Académie, parlant des jeunes ouvriers, dit: « Ils lisent trop difficilement pour avoir envie de lire. S'ils font néanmoins un effort de volonté, ils comprennent mal. Alors ils se rebutent et cherchent ailleurs l'emploi de leur temps. Pour les retenir sur un livre, il faut que leur imagination soit prise, et que leur faiblesse d'interprétation et de jugement soit de nul effet sur une compréhension qui peut se contenter d’être approximative. C’est pour cette raison qu’ils recherchent les récits d'aventures ineptes dont ils devinent le sens ou
auxquels ils donnent un sens à leur gré, et qui ne font qu’approfondir leur faiblesse intellectuelle.
« Ils ne savent pas parler. Leur vocabulaire est d’une extraordinaire pauvreté et ils ne l'utilisent pas. Qui a écouté leurs conversations, sans être renseigné, est stupéfié par le vide de leur esprit. S'il s’agit d’un principe à énoncer, d’un raisonnement à construire, d’un travail à écrire, on va sept fois sur dix à un échec assuré. Les mots ne viennent pas ou viennent mal, le vocabulaire technique subit des déformations incroyables. Dans la conversation ordinaire même, l’idée est suppléée par le geste ou un mot vulgaire, qui rend vaguement un état d'âme ou d'esprit, mais qui n’exprime pas une pensée.
« Ils ne savent pas écrire, leur rédaction est vague, incorrecte; la phrase ne forme pas un tout; elle contient toutes sortes d’idées ébauchées… »
M. Botsaron est peut-être pessimiste, mais il y a lieu de s'inquiéter de cette pauvreté intellectuelle de la jeunesse ouvrière. D’abord parce que cette jeunesse, rendue singulièrement vulnérable aux campagnes de presse tendancieuses, apparaît comme la proie facile de n’importe quelle idée fausse qui flatte ses passions; et ensuite parce que les cadres subalternes sont recrutés parmi elle et qu’on ne peut exercer un commandement en dépit de ses qualités morales et professionnelles si on ne sait pas s'exprimer clairement.
Nous n’avons pas ici à énoncer un programme, mais la formation post-scolaire évitera de créer une opposition entre la profession de l’apprenti et l’état de son développement intellectuel. La formation qu’il recevra tiendra compte des exigences de sa vie d’ouvrier, de ce qui touche à l’usine, des nécessités de sa vie familiale, de ses désirs, de ses besoins, de ses devoirs et surtout évitera d’en faire une sorte de déclassé incapable de trouver sa voie dans les professions libérales. Du moins telle doit être la règle.
2° Formation morale. — L’ouvrier français est généralement honnête et consciencieux, bien encadré il développe facilement ses qualités naturelles.
Mais le problème des jeunes est un peu spécial et on ne peut accomplir son devoir social envers les apprentis si l’on sait pas se souvenir qu’ils sont brusquement jetés au milieu de toutes les tentations de la vie. Ces jeunes garçons, ces jeunes filles entrent dans l’industrie à l’âge de la puberté. Cette crise va se produire dans le tumulte et le trouble de la vie industrielle. Cette période de l’adolescence est plus dramatique dans le milieu ouvrier que dans le milieu bourgeois. Le jeune ouvrier a généralement moins de résistance physique et psychique et vit dans l’atmosphère hypersexualisée de l’usine.
C’est l’époque des influences décisives en bien ou en mal.
L’Ingénieur, chargé de l’apprentissage, a un rôle très humain dans la direction de la formation morale des apprentis. C’est en éduquant la classe ouvrière qu’on la sauvera et qu’on fondera l’esprit de collaboration sur des bases solides.
8° Formation sociale. — Il est étonnant de constater que l’éducation scolaire laisse les futurs apprentis dans l'ignorance absolue des problèmes que pose la vie du travail. À l’usine il en est généralement de même, si bien qu'on s’explique la facilité déconcertante avec laquelle la masse ouvrière admet les solutions les plus simplistes et les théories les plus absurdes concernant l’organisation du travail et de la production.
Il faut expliquer aux enfants, aux apprentis, l’importance du choïx d’un bon métier, la nécessité d’un apprentissage sérieux.
Il faut organiser un enseignement professionnel approprié, montrer aux jeunes comment on évite les accidents de travail, les obliger à une discipline du travail, obtenir d’eux une hygiène corporelle et professionnelle exempte de reproches, leur expliquer, par des exemples simples auxquels ils participent, la nécessité du capital, la notion du salaire, l’organisation des industries modernes et les aider à saisir tous les problèmes concrets qu’ils auront à résoudre quand ils seront salariés.
Il ne s’agit pas de leur faire de longs exposés, mais de
leur poser de courtes questions qui forcent l'attention, provoquent la discussion et forment le jugement.
Des scènes d’usines, des sujets qui évoquent la vie du foyer, des associations sportives, d’entr'aide, de secours mutuel seront choisis pour animer ces discussions. On n’oubliera pas l'historique des problèmes sociaux et économiques qui donnera aux jeunes ouvriers des aperçus sur la situation des jeunes travailleurs et de la classe ouvrière dans le passé ou à l'étranger. Ainsi les apprentis saisiront la genèse et la nature des problèmes sociaux et économiques. C’est ainsi que se formera leur sens social. Ils apprendront à constater l’interdépendance et la solidarité des hommes, des industries, des Etats et des peuples. Ils découvriront la nécessité d’une organisation sociale et avec elle la nécessité de la discipline et de l'autorité.
Il est dans les attributions de l’Ingénieur, comme de tout chef d’unir le travail et l’homme, d’apprendre à ce dernier le vrai sens de sa tâche quotidienne.
La nécessité du travail s'avère indispensable, on admet avec réticence la noblesse du travail; c’est à l’Ingénieur qu’il appartient d'apprendre à l’ouvrier le pourquoi de son état et l’importance de son rôle dans la recherche de son bien-être et du bien de tous.
L’effort utile, que l’on comprend, est un effort que l’on aime et ceci est vrai du travail. L’ouvrier ignore le plus souvent son rôle, sa nécessité et sa grandeur, sa qualité; et la société le laisse dans l’ignorance.
L'homme accepte l'effort, l’homme accepte le comman-
dement. Il ne faut que tout mettre à sa portée.
4° Formation physique. — La culture physique, la pratique des sports aura sur le jeune ouvrier la meilleure influence.
Elles l’aideront d’abord à se développer harmonieusement. Le travail en usine peut n’exiger d'efforts que de certains muscles, il est nécessaire de rétablir l’équilibre par des mouvements appropriés.
Le travail peut obliger l’ouvrier à adopter une attitude voûtée. Si celle-ci n’est pas corrigée par des exercices phy-
siques, elle nuira beaucoup à la tenue générale, au maintien de l’ouvrier.
Il est des ateliers bien aérés mais il en est d’autres où l’on se noircit les narines et les poumons. Le jeune ouvrier, fatigué par son travail, présentera aux maladies, aux épidémies une résistance insuffisante si la pratique du sport ne l’oblige pas à s’aérer profondément plusieurs fois la semaine.
Les terrains de sports actuellement sont presque tous équipés de façon à permettre aux sportifs de se doucher après s'être livrés à leur sport favori. Les bienfaits de la douche sont connus de tous les sportifs. Ainsi les apprentis seront rapidement acquis à l’hygiène corporelle.
Le sport, a-t-on dit, est une école de morale. Le jeune ouvrier y apprendra à lutter, à vaincre avec loyauté. Il n’arrachera la victoire qu'après un sérieux entraînement qui l’aura éloigné des cafés, des brasseries et des dancings, qui aura exigé une discipline de l’esprit et du corps, et qui aura cultivé en lui ces qualités essentielles : le cran,
la volonté, l’audace.
Sur le terrain, le jeune ouvrier rencontrera d’autres ouvriers, des jeunes gens de milieux différents du sien. Ces contacts développeront en lui l’esprit d’équipe et lui apprendront à remarquer les caractères communs aux différentes classes de la société. Des amitiés, des liens de camaraderie se créeront et assureront par leur existence la possibilité d’une entente franche et cordiale entre gens de divers milieux.
Etant donnée la grande faveur dont jouissent les sports, chez les ouvriers, toutes initiatives de l’Ingénieur prises dans ce domaine seront des plus populaires si elles facilitent évidemment leur développement. L’Ingénieur trouvera dans de telles circonstances des occasions de prise de contact qui lui faciliteront sa tâche d’éducation et de chef d’atelier. Gageons que l’Ingénieur qui, sur les terrains de sports, sait faire triompher les couleurs de l’usine, parvient, à l’usine, à établir les records du rendement et à faire triompher la fabrication sur les marchés, véritables terrains de la concurrence.
b) FORMATION PROFESSIONNELLE
Le jeune ouvrier doit immédiatement apprendre son métier dès que, conseillé par le service d'orientation professionnelle, il aura choisi sa spécialité. Seul un métier répondant aux nécessités du moment, de l’époque, peut permettre à l’ouvrier d’assurer la subsistance de sa famille pendant les périodes relativement fréquentes des crises économiques.
Le débutant dans l’industrie doit se sentir aidé, conseillé, le métier ne s’apprend pas seul. Si, dès son entrée dans une équipe, il est livré à lui-même, il se heurtera à des difficultés qui feront vite disparaître l’enthousiasme des premiers jours de travail.
La formation professionnelle doit être une école de métier et non pas une série de brimades. Il appartient à l’Ingénieur de surveiller lui-même l'apprentissage et de prendre les jeunes sous sa propre tutelle. Les maîtres ouvriers chargés de l’apprentissage manuel seront choisis scrupuleusement parmi les ouvriers, réputés pour leurs qualités professionnelles et morales, capables d’exercer une profonde influence sur le jeune ouvrier. Ce dernier, formé dans un milieu sain, honnête et travailleur, sera précieux plus tard pour son entreprise.
c) CONDITIONS D'HYGIÈNE ET DE SÉCURITÉ
Nous reviendrons sur la question de l’hygiène et de la sécurité en étudiant le devoir social de l’Ingénieur envers l’ouvrier. Voici ici ce qui peut être particulier aux jeunes.
Les conditions d’hygiène, dans lesquelles travaille un jeune ouvrier, influent particulièrement sur sa santé. C’est l’époque de la puberté et de la croissance, l’apprenti n’a pas la résistance physique de l’adulte; il serait vraiment lamentable que son travail fût responsable d’une détérioration ou même d’un mauvais développement physique.
L’Ingénieur doit donc veiller spécialement à l’aération des ateliers où travaillent les apprentis, à leur propreté. L’Ingénieur, dans la mesure du possible, établira des temps
de pose ou des changements dans le travail qui reposeront l'esprit et le corps de ses jeunes ouvriers.
Il veillera surtout à les préserver des accidents. L’apprenti, non seulement ne vit pas dans la crainte de l’accident, mais n’a pas toujours pleinement conscience du danger. Il touche aux machines qu’il ne connaît pas et «si on le laissait faire, il mettrait tout en marche par hasard, pour voir comment ça fonctionne ».
M. Y. Guérin-Desjardins écrit (1) : «Je me souviens avoir été visiter à l’hôpital un gamin qui travaillait dans une imprimerie comme petit commissionnaire; il s'était approché d’une machine qu’il ne connaissait pas, et s’était fait arracher complètement le bras. Il y a cinq ou six jours de cela. Et comme je le plaignais, il me répondit presque comme s’il s’était passé un événement tout naturel : « Oh ! il y a quand même que demi-mal, puisque « c’est mon bras gauche ! »
Dans son étude : Travail à la chaîne et prophylaxie mentale, le Professeur Schneider écrit :
« À côté des troubles physiologiques ou des modifications corporelles entraînant même des asymétries somatiques, il faut inscrire dans le bilan du travail au tapis roulant un accroissement inquiétant du pourcentage de maladies nerveuses. »
Dans l'intérêt de l’industrie, il faut donc que l’Ingénieur se préoccupe continuellement de rendre le travail intéressant et exempt de danger.
d) L’INGÉNIEUR, CONSEILLER ET GUIDE
L’Ingénieur doit s'intéresser aux jeunes qui l’entourent, qui sont sous ses ordres, non seulement afin de mieux les connaître, mais surtout afin de les aider, de les conseiller. L’Ingénieur doit non seulement connaître le caractère de ses apprentis mais leur parler de ce qu’ils aiment, de leurs besoins et de leurs espoirs. Au début, il percevra quelques réticences, mais rapidement le jeune ouvrier sentira la bienveillance de son chef et peu à peu lui accordera toute sa confiance.
(1) Cf. la Conférence de M. Guérin-Desjardins, déjà citée,
Ces jeunes parleront de leur avenir, de leur situation sociale. Bien que pleins de qualités, ils diront peut-être : « Au fond, nous ne serons jamais que des manœuvres, des ouvriers, des êtres inférieurs ». Il faudra les enthousiasmer, leur faire entrevoir la perspective de postes intéressants s’ils ont le courage et la constante volonté de sortir de la masse, amorphe et nonchalante. Il faudra leur donner en exemple la vie de tels chefs d'équipe, voire de tels chefs d’atelier, et surtout veiller à une bonne orientation professionnelle.
Ces jeunes, mis en confiance, vous parleront de sujets plus personnels, plus intimes. Là encore, il ne faut pas les abandonner, mais leur tenir le langage de l’aîné qui ne déçoit pas. C’est une question de tact et de bonté.
e) L’EXEMPLE
Autre devoir envers les jeunes : donner l’exemple personnel de la justice, de la stricte loyauté, de la conscience professionnelle. Si l'Ingénieur veut que l’ouvrier ait le sens de son devoir social, connaisse ses responsabilités, soit animé d’un esprit loyal de coilaboration, il doit luimême non seulement avoir conscience de son devoir social, mais montrer par ses actes, même les moins importants en apparence, qu’il a le souci du bien-être de ceux qui travaillent avec lui. Il imitera ceux qui savent donner une de leurs soirées de temps à autre pour diriger un cercle, un club, faire une causerie, un cours. Les jeunes en seront ravis; des expériences, notamment celles des « Equipes Sociales », l’ont prouvé. L’Ingénieur fera encore acte de chef s’il sait distinguer les meilleurs apprentis et assurer leur avancement — si l’on sait récompenser le dévouement et le zèle, ils s’éveillent de partout.