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ÊTRE UN CHEF HUMAIN

Tous les efforts seraient pourtant vains si dans l’exercice de son commandement l'Ingénieur n’apportait pas également un sens humain averti.

En effet, «l’Ingénieur ne commande pas seulement à des machines, il a aussi le redoutable honneur de diriger le travail d'hommes. Tous, du modeste manœuvre aux chefs des plus grands services, tous au même titre sont des hommes. Or, quelles que soient sa naïssance, son origine, sa situation de fortune, sa place dans l’échelle des valeurs, la vie d’un homme est composée d’une semblable et émouvante succession d'efforts, d’abandons, de joies, de peines, de succès, d’échecs, de bien, de lâcheté, de redressement; nous avons tous notre lot de bonheur et d’épreuve, de grandeur et de vilenie, aussi, tous, même ceux qui semblent avoir fait le plus de mal, nous avons droit au respect de notre caractère d'homme et ce n’est pas le fait de porter un bleu maculé d’huile ou un complet d’une coupe élégante qui peut modifier ce caractère d'homme » (1).

L’Ingénieur sait cela et c’est pourquoi il apporte dans tous ses actes de chef ce sens humain grâce auquel il embauche, commande, punit, récompense, congédie, avec le souci constant d’agir vis-à-vis de tous ses collaborateurs avec justice et compréhension.

Cela ne veut pas dire faire de la démagogie, ni agir avec familiarité, il n’est pas question de flatter le personnel, de se créer une popularité facile; il s’agit simplement d’avoir ce souci constant de rechercher derrière chaque emploi celui qui le remplit et d’agir en conséquence. Voyons quelques applications :

«) Manière de commander. — Les formes dans lesquelles un ordre est transmis influent beaucoup sur la rapidité et la qualité de son exécution. Surveillons notre ton, qu’il soit ferme, mais ni dur, ni haineux. Evitons que l’ordre soit suivi du contre-ordre. Réfléchissons posément aux décisions à prendre, évitons les hésitations devant les ouvriers. Transmettons les ordres clairement et par écrit. Ne soyons pas chiches d’explications. Considérons l’exécu-

) Cf. rapport de M. G. Lamirand au Congrès de Paris 1937 sur le « Rôle social de l’Ingénieur ».

tant comme un collaborateur qui a besoin de comprendre l'utilité du travail demandé.

Il faut que chacun voit sa place dans l’ensemble, le rôle qu’il joue dans l’entreprise ou la réussite d’une fabrication. C’est purement une satisfaction morale, mais qui a une importance considérable sur la mentalité du personnel. Elle suppose un respect de l’homme et de son esprit raisonnant.

Il faudrait même pouvoir associer l’homme de métier aux désirs du client, lui montrer les lettres de la clientèle, soit les lettres de réclamation, soit celles de félicitations.

Quand M. Dautry, alors directeur des chemins de fer, eut, pour satisfaire la clientèle américaine, transformé complètement la ligne Cherbourg-Paris, il organisa une série de voyages pour montrer aux équipes qui avaient travaillé à la transformation de cette ligne, les résultats de leur travail. Il leur fit prendre le train rapide à la vitesse que ferait la clientèle, accompagna lui-même les équipes et commenta les travaux. Il leur dit : «Ici, voilà ce qu’on a fait, ce qui nous permet de prendre un tournant à cette vitesse ». Les hommes attentifs à l’explication sentent qu’on les traite en collaborateurs. Le terrassier, après avoir peiné des mois sur la voie, sent que son travail aboutit à faire le trajet en 4 heures et comprend pourquoi la plupart des grands transatlantiques s’arrêtent maintenant à Cherbourg qui était en passe de devenir le troisième port transatlantique du monde. L’homme ainsi traité prend conscience de la valeur de son travail. En donnant à celui-ci un sens général, on accomplit son devoir social, car on donne à l’ouvrier le goût du travail, de la vie et on lui montre le chemin de l’idéal.

8) Le vocabulaire. — Le langage étant par excellence le moyen d'expression et d’entrer en rapport, il convient de le soigner particulièrement. Il faut se souvenir que l’usine n’est pas une cour de quartier ou le dernier salon où l’on cause. Que l’Ingénieur ne se laisse pas aller à une certaine liberté d’expression qui le mettrait mal à l’aise pour réprimer un manque de politesse ou le ferait mal juger. L’Ingénieur, qui commet facilement des excès de langage, aura

mauvaise presse parmi son personnel, bien qu’il soit juste et cherche réellement à améliorer le sort de ses ouvriers.

y) Le salaire. — Etre social, c’est aussi savoir rétribuer. Il faut payer justement en tenant compte des services rendus, des efforts fournis, de la qualité du travail. La récompense en usine se traduit surtout par une prime, une augmentation de salaire. Il faut savoir payer ses collaborateurs à quelque degré qu’ils appartiennent. Un travail doit être accompli avec un minimum de monde et doit rapporter le maximum à tous ceux qui l’ont fait.

L’Ingénieur surveillera l’avancement de ses collaborateurs, même si cet avancement doit le priver d’une aide précieuse.

Ces mesures prouveront à l’ouvrier qu’on s'intéresse à lui, qu’on sait reconnaître son mérite et lui en savoir gré. L'homme ainsi traité n’a pas ce fiel d’aigreur qui se meut si rapidement en haine et en action révolutionnaire.

à) Punir. Couvrir. —- C’est l’esprit de justice qui nous pousse à récompenser, mais c’est le même esprit qui doit nous commander de punir quand une faute a été commise. Il faut savoir punir, mais le faire sans brutalité, bien qu'avec fermeté. Un Ingénieur qui veut faire du sentiment dans son service commet une faute vis-à-vis de ses hommes et trahit la confiance et l’autorité dont on l’avait crédité. L’usine a une importance sociale, nous ne devons pas sacrifier la collectivité à l’individu. La politique qui recherche toujours les circonstances atténuantes est antisociale. Pour n’avoir pas congédié à temps un incapable ou un saboteur, c’est la prospérité de l’usine que tel Ingénieur a compromise et avec elle la sécurité de plusieurs centaines de foyers.

Mais l’Ingénieur ne doit jamais laisser punir un de ses hommes par lâcheté. Soit que la punition lui est imposée par une autorité supérieure, soit qu’il décline sa responsabilité dans l’exécution d’un de ses ordres et que, pour se dégager, il accuse ou laisse accuser un de ses hommes. Le chef qui ne couvre pas son personnel ne mérite pas la confiance de ses ouvriers et ceux-ci, d’ailleurs, ne tarderont pas à le lui faire sentir. Quand on a donné un ordre, il

faut en accepter la responsabilité jusqu’au bout, même s’il est mal exécuté ou s’il n’a pas été compris. Cest le chef qui est responsable de toutes les fautes commises dans son service. C’est un des inconvénients qui justifient les privilèges dont il jouit. Même sous forme déguisée, que l’Ingénieur ne cherche jamais à se couvrir en accusant ses subordonnés.

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