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RECHERCHE DU BIEN-ÊTRE DE SES OUVRIERS

Il n’y a pas que des problèmes techniques à résoudre dans une usine. L’ouvrier n’est pas un matricule, une partie du matériel. Dès qu’il a franchi l’enceinte de l’usine, l’Ingénieur est responsable de sa sécurité. Tout homme a un foyer avec femme et enfants. Le bonheur du foyer dépend en grande partie de la paye du père. Qu'un accident survienne, c’est l’effondrement.

De plus, le « climat » favorable à l’établissement d’une étroite collaboration ne peut s’établir et durer si l’ouvrier n’a pas le sentiment d’être traité en homme, en collaborateur que l’on estime et que l’on respecte. Ces réflexions vont nous conduire à une série de mesures à prendre, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur de l’usine.

a) À l’intérieur de l’usine

«) Prévention des accidents. — La prévention des accidents tend à devenir un facteur nécessaire à la bonne marche d’une entreprise. On s’aperçoit de plus en plus que la sécurité paye.

Dans ce domaine, l’Ingénieur conscient de son devoir social, diminuera le nombre des accidents et arrivera à créer autour de lui une atmosphère de sécurité dans le travail.

Malheureusement, dans la plupart des écoles techniques, on n’enseigne pas encore ce qui doit être fait et ce qu’il faut éviter pour lutter efficacement contre les accidents.

Néanmoins, grâce à des Ingénieurs spécialistes, on est arrivé dans de grandes usines à des résultats remarquables. Dans une entreprise de menuiserie occupant

3.000 ouvriers, au bout de 1.500.000 heures-ouvrier, on n'avait pas eu à déplorer un seul accident ayant entraîné une interruption de travail.

Dans une grande entreprise métallurgique, pendant 29 mois consécutifs, il n’est survenu aucun accident.

L’Ingénieur évitera le désordre, les passages obstrués, les planches glissantes, vérifiera l’état des échelles, se rendra compte que des garde-fous ont été installés là où c’est nécessaire.

Dans certaines usines, il faudra surveiller l’emmagasinage des produits dangereux, corrosifs, ‘explosifs, inflammables, etc.

Pour ce qui a trait aux installations mécaniques, les Ingénieurs devront faire entourer toutes les parties en rotation et faire installer des dispositifs de sécurité sur les machines particulièrement dangereuses.

Remarquons qu’un bon éclairage évite parfois l’accident.

Lorsqu'un Ingénieur construit ou expérimente une machine, il pensera au dispositif de sécurité, et surtout qu’il maille pas s’abriter devant l'impossibilité d’obtenir des crédits suffisants. La véritable prévention exige surtout du bon sens, de l’observation et le souci de la sécurité de l’ouvrier.

Des résultats heureux ont été obtenus par des Comités de sécurité composés d’Ingénieurs, de contremaîtres et d'ouvriers. Ces comités étudient les mesures à prendre pour renforcer la protection et instruisent les responsabilités encourues à l’occasion d’accidents.

8) Hygiène et différentes mesures sociales (1). — L’hygiène en Allemagne, en Suisse, en Amérique, en Italie, depuis ces dernières années, a fait dans l’industrie de rapides progrès. Les vestiaires et leurs annexes y sont plus utilisés que chez nous. Cela vient du développement de l’hygiène à l’école et ensuite dans la vie collective.

Dans ces pays, la tenue moyenne des ouvriers est tout

(1) Cf. la Conférence de Madame Edmond Gillet sur le Service social de l’Industrie. Cf. Conférences de Service social, p. 152.

autre que dans notre pays. On ne voit presque jamais dans la rue un homme en vêtements de travail. Ils portent presque tous un chapeau et s’habillent avant de quitter l'atelier.

En Amérique, l’ouvrier porte un col blanc; il y a peu de différence dans la tenue générale de la foule. Les immigrants s’adaptent vite à ces méthodes. Aussi voit-on depuis longtemps des habits spéciaux pour le travail, des modes nouvelles pour l'atelier, adaptées aux besoins des industries. Certains métiers ne se font qu'avec des gants, d’autres imposent, au contraire, des mains impeccables et manucurées. En tout cas, hors de l’atelier, dans les trains, les cinémas, les quartiers populaires, il est impossible de ne pas souligner les avantages et les conséquences de ces recherches.

Ceite évolution des mœurs ne s’est pas accomplie uniquement par l’action de l’Ingénieur; mais la tenue de l’ouvrier peut être transformée et atteindre aisément un niveau honorable si les conditions dans lesquelles il travaille sont les meilleures. Les locaux qui servent au travail doivent être propres, nets, bien balayés, les vitres doivent être claires, les peintures fraîches. Des vestiaires confortables doivent permettre l’échange de tenues, des installations de douches sont à prévoir quand l’ouvrier se livre à un travail salissant.

Si l’ouvrier vit dans un cadre propre, et a les moyens d’être correct, sa tenue vestimentaire subira une amélioration étonnante et sa manière d’être générale en sera favorablement influencée.

Les heures d'entrée et de sortie. — L’Ingénieur peut amener ici des aménagements qui peuvent transformer souvent la vie familiale.

La paye. — Aux Etats-Unis, la paye se fait par virement sur un comple en banque au nom des ouvriers. Ceux-ci reçoivent seulement l’avis de virement, mais n’ont pas l’occasion de manier tout l’argent de la paye.

La paye, le mercredi, aurait sans doute d’heureux effets. En Allemagne, on fait des retenues sur le salaire pour le

loyer et le voyage d'été. Il faut reconnaître que le loyer trimestriel est souvent une catastrophe.

Lutte contre l'alcoolisme. — Les cafés autour de l’usine sont une des causes de la grande misère des villes industrielles et du foyer ouvrier. Il faut les surveiller et poursuivre dans certains cas leur fermeture. L’usine doit avoir Sa cantine, son restaurant. Sans songer aux clubs magnifiques d'Amérique, une bibliothèque et une salle de repos avec des jeux seraient certainement appréciés et ainsi l’on éviterait souvent la tournée au café entre les heures de reprise du travail.

y) Service social. — Nous avons déjà parlé longuement du Service social en tant que partie intégrante de l’industrie. On a vu que, par son importance, il a droit à la plus complète collaboration de tous les Ingénieurs. Nous y revenons pour insister sur sa nature particulière qui nous le fait ranger dans ce sous-chapitre de la recherche du bien-être des ouvriers.

L’Ingénieur trouvera auprès du Service social des gens compétents en matière de législation sociale, de service médico-social, des gens avertis et capables d’organiser ou de contrôler restaurants, cantines, bibliothèques, salles de jeux, des gens qui ont reçu une formation qui les. pousse constamment à prendre toutes mesures pour que le travail se fasse dans la joie et la sécurité. Le Service social aide l’ouvrier à trouver une meilleure organisation de sa vie, de son activité, de ses loisirs, éveille en lui le sens du mieux vivre et lui donne le goût de l’effort libérateur.

5) Education de l’ouvrier. — L'éducation de l’ouvrier, reprise lors de l’apprentissage, doit se poursuivre constamment. Il ne peut être question de cours techniques ou de culture générale rendus obligatoires. Mais cette éducation peut se faire sous la forme de bavardages aux heures de détente, d'explications pendant le travail ou encore par des visites d’atelier, ou des causeries qui permettront à l’ouvrier de mieux situer son travail dans la tâche générale accomplie par l'atelier, l’usine, voire la production

mondiale, d'exercer son sens de l’observation et de la critique, d’entrer en contact avec l'Ingénieur et de percevoir ainsi l'importance de son rôle social.

« Ainsi (1) se créera peu à peu dans les ateliers un climat favorable à la paix sociale, c’est-à-dire au bonheur de chacun. L’ouvrier, satisfait de son salaire, heureux d’avoir la considération et l’estime de ses chefs, conscient de ne pas être une « victime », maïs le collaborateur d’une entreprise à laquelle il se sentira fortement attaché, travaillera d’un cœur joyeux. »

b) Action en dehors de l'usine

Nous avons déjà dit, à l’occasion de l’apprentissage, le doigté qu’exigeait cette action en dehors de l’usine. Aussi précisons avec M. Lamirand que ce n’est pas l’Ingénieur qui pénètre dans la cité ouvrière, mais «l’Homme» venant retrouver d’autres hommes et se mettant en toute simplicité, sans la moindre contrainte, à leur disposition. Il a conscience qu'ayant reçu plus qu’eux, par sa naissance, sa culture et sa situation, il doit venir plus souvent qu’un autre, les aider quand, le fardeau se faisant trop lourd, ils en éprouvent le besoin.

Pour avoir éprouvé sa confiance sur le terrain du travail, ses ouvriers savent qu’en cas de besoin il répondra toujours à leur appel. Aussi ce sont eux-mêmes qui viennent le trouver en cas d’événements malheureux ou d’hésitation devant une importante décision à prendre : éducation des enfants, inquiétude au sujet d’un malade, secours pour surmonter une difficulté; chaque heure d’épreuve est autant d’occasions pour prouver sa solidarité, sans la moindre emprise.

Ainsi se termine le chapitre important qui doit éclairer lPIngénieur sur son devoir social envers ses ouvriers. Ce devoir, comme nous l’avons vu, est à base de justice, de bon sens, et de respect pour l’ouvrier. S'il a des fins purement humaines, il n’en assure pas moins l’étroite et indispensable collaboration, facteur essentiel de la pro-

() Rapport de M. G. Lamirand au Congrès des Ingénieurs, 1937 sur le « Rôle social de l’Ingénieur », p. 7. :

duction. Le devoir social tel que nous l’entendons ne relève par sa nature de l’œuvre de bienfaisance, de l’esprit de charité chrétienne. Il est au point de départ d’une conception économique qui vise à obtenir le meilleur rendement, et qui prétend l’assurer en distinguant dans le travail le côté mécanique et le côté humain. Le travail, par sa qualité et sa quantité dépend d’un homme qui n’est pas seulement une force physique, maïs un être qui sent, qui pense, qui souffre, qui se réjouit, espère ou se désespère selon la manière dont il est impressionné. Or l’état psychique, l’état moral chez un homme exerce une action, presque une sorte de prédominance sur l’être tout entier, et ainsi conditionne le facteur mécanique. L’homme produit le meilleur travail lorsque ces deux forces : mécanique et psychique, se conjuguent et tendent de tout leur poids à la réalisation d’un phénomène. Dans ce dernier cas, il y a harmonie entre les deux forces et l’homme se trouve dans les meilleures dispositions pour créer, penser, travailler.

C’est cet état, éminemment favorable à la construction, au rendement quantitatif et qualitatif, qu’il faut réaliser et faire survivre chez l’ouvrier. Cet état de grâce, pour ainsi dire, dont le fondement est en grande partie psychique, aura pour effet particulièrement visible, un accroissement de production, c’est-à-dire un accroissement de richesses matérielles. En fait, le résultat sera plus complexe chez l’ouvrier, mais si nous considérons le bénéfice de l'industriel, il se traduit bien par un plus grand rendement, donc par un accroissement de bénéfices. En admettant que le bonheur de l’ouvrier n’intéresse pas Vindustriel, le chef d’atelier, leur intérêt purement matériel ne peut que les inviter à remplir intégralement leur devoir social. Nous avons indiqué les conditions dans lesquelles ce devoir doit se remplir et ce qu’il est essentiellement. Nous pensons résumer les principaux points de notre étude en indiquant quelle doit être la conduite de l'Ingénieur qui se soucie de se donner en exemple.

L'exemple. — Aux yeux de ses ouvriers sera reconnu comme digne de leur servir d’exemple l’Ingénieur qui réussira à faire naître l’esprit de collaboration. Le rôle

de l'Ingénieur, intermédiaire entre l’autorité patronale et le personnel ouvrier, lui fournira de multiples occasions de mériter l’estime de ses chefs et la confiance de ses ouvriers.

L'Ingénieur ne trahira point la pensée du patron, mais la fera sienne scrupuleusement. Avec franchise, il renseignera ce dernier sur les conséquences de ses décisions, sur les réactions des collaborateurs, sur leurs désirs et leurs espoirs.

Il remplira son rôle de directeur, d’organisateur avec compétence et dévouement. Il assurera son autorité et, au besoin, stimulera son personnel. (Si nous voulons que l’ouvrier fasse son travail consciencieusement, il faut que l’entreprise soit bien menée au point de vue technique, commercial, financier.) Le succès de l’entreprise encouragera l’ouvrier, surtout si l’on est assez adroit pour lui donner sa part des bénéfices.

L’Ingénieur devra se souvenir qu’il commande des hommes et que ceux-ci ont un esprit et un cœur. S’il veut assurer son autorité, il ne devra pas commettre de faute contre l’esprit en dictant des ordres inexécutables ou en ignorant la part importante que tient le cœur dans tout raisonnement ouvrier.

Si l’Ingénieur est coutumier du travail bien fait en temps voulu, il sera frappé de la facilité qu’il rencontrera dans l’exercice de ses fonctions.

Au cours de précédents développements, nous avons déjà souligné l'importance de l'aptitude au commandement. Une fois de plus, nous pensons être autorisés à conclure : l'avenir est à ceux qui savent commander.

Appendice

Action sociale de l'Ingénieur sur le plan national

L'activité sociale de l’Ingénieur ne doit pas se limiter à l’intérieur de l’usine. L’usine est un groupe qui ne peut vivre en cloison étanche; sa prospérité ne dépend pas de son seul rendement, car elle n’est qu’une partie d’un tout qui est la vie économique et sociale du pays dans son

entier. Partie intégrante de ce tout, elle en subit toutes les fluctuations. L’Ingénieur conscient de cette solidarité nationale, de cette interdépendance de la production, soucieux d’un avenir stable, voire meilleur, est donc porté à pousser son action sociale au delà des murs de son usine et à prendre parti dans la formation et la diffusion des conceptions économiques et sociales. Ces questions peuvent paraître extra-professionnelles, elles sont en dehors de la technique mais dans le cadre de l'influence sociale de l'élite, donc de tout chef. À l’heure actuelle, toutes les conceptions économiques et sociales sont remises en question. Il appartient aux Ingénieurs d’apporter leur contribution d'homme expérimenté à ceux qui veulent élaborer l’ordre nouveau. Les théories d’aujourd’hui peuvent être la réalité de demain. Un Ingénieur qui se sent un chef ne peut rester à l’écart de ce qui intéresse sa profession, son mode de vie, l’activité nationale tout entière.

Cette action sociale doit se manifester, quelle que soit la nature du pouvoir qui détient les leviers de commande, car chacun dans notre domaine avons le devoir de veiller à l’intérêt commun, de réfléchir aux intérêts généraux de notre profession, de nous rappeler que les idées justes font toujours leur chemin d’où qu’elles viennent, et que ceux qui détiennent le pouvoir ont besoin de trouver autour d’eux une ambiance favorable.

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