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La formation sociale du Prussien moderne

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Cette étude est la contre-partie de celle que nous avons publiée récemment sur l'Angleterre*. La même méthode d'investigation a été employée, et autant que possible le même ordre d'exposition a été suivi de façon à faciliter les comparaisons.

En science sociale, comme dans les autres sciences, les phénomènes ne doivent jamais être étudiés in abstracto; il est toujours nécessaire de les comparer à d'autres du même genre qui servent de point de repère. Dans le eas de l'Angleterre, nous nous sommes le plus souvent servi, comme point de comparaison, de la société française, supposée plus ou moins connue du lecteur. Ici, sans rejeter totalement ce procédé, nous comparerons plus volontiers avec l'Angleterre, notre précédent ouvrage permettant d'établir un parallèle sur des bases plus objectives.

Pour divers motifs, nous avons été amenés à élargir un peu les cadres des trois parties dans lesquelles nous

1. La formation sociale de l'Anglais moderne. Librairie Armand r.olin, 1914.

avons groupé les différents phénomènes qu'il nous a été permis d'observer.

A côté de l'étude de la vie de l'ouvrier, tant à l'atelier de travail que dans la vie familiale, il nous a paru indispensable de nous étendre beaucoup sur le phénomène du patronage f qui est notablement plus développé ici qu'en Angleterre. Sous ce nom^ nous comprenons les différentes institutions qui viennent donner une aide extérieure aux familles ouvrières et sans lesquelles celles-ci ne pourraient vivre : direction du travail, administration des propriétés, œuvres d'assistance, associations ouvrières, etc.

Le patronage ainsi entendu joue un rôle plus considérable en Allemagne que dans la Grande-Bretagne; d'abord parce que, d'une façon générale, l'ouvrier y est moins capable de se suffire à lui-même; ensuite, parce que l'Allemagne a développé d'une façon spéciale les industries dites scientifiques qui demandent une intervention plus grande de la part des ingénieurs, des chimistes et du personnel technique en général.

Nous avons aussi parlé plus abondamment de la question des syndicats ouvriers, non pas précisément qu'elle soit plus importante ici qu'outre-Manche, mais elle est moins connue du public et n'a pas donné lieu à cette littérature abondante qui va du comte de Paris à M. Paul de Rousiers et tant d'autres.

Notre première partie déborde donc la vie de l'ouvrier, et faute d'une meilleure étiquette nous l'avons intitulée : Les influences matérielles. Dans tout fait social, il est entendu qu'il y a une partie matérielle et une partie spirituelle et morale. Le travail de l'ouvrier ne comporte pas seulement un effort physique ; il est nécessaire dans les tâches les plus humbles d'apporter de la conscience, de l'attention, parfois de la discipline

OU du goût. Néanmoins, ces phénomènes peuvent être appelés matériels par opposition avec ceux qui rentrent dans le cadre de la seconde partie.

Notre but est d'étudier la formation sociale du Prussien moderne, et par là nous entendons la détermina tion des influences diverses qui contribuent actuellement à former l'habitant du royaume de Prusse, considéré non pas comme individu, mais comme rouage social. La famille, l'école, l'atelier, l'armée, l'église, les difl'érents groupements privés et publics contribuent chacun pour leur part à cette formation.

L'ordre d'exposition que nous avons adopté va d'une façon générale des faits les plus matériels vers les plus abstraits. Dans la première partie, nous sommes dans le monde du travail ; dans la seconde dans celui de la vie plus spécialement intellectuelle et religieuse; enfin, dans la troisième, nous avons essayé d'analyser la structure de la société prussienne et des différentes classes qui la composent.

Il convient dans une étude de ce genre de limiter le sujet à un milieu aussi homogène que possible : Angleterre et non pas Royaume-Uni, Prusse et non pas Allemagne. Remarquons toutefois que la Prusse ne présente pas un milieu homogène au même titre que l'Angleterre*. L'Elbe sépare deux types de populations bien différents : les Prussiens de l'Est ou Prussiens proprements dits, et les Prussiens de l'Ouest parmi lesquels prédomine la race saxonne. Je laisse de côté les montagnards de la liesse et de l'Eifel, dont le type est encore différent, mais qui n'ont joué qu'un rôle secondaire.

J. En disant que l'Angleterre est homogène, je fais abstraction des immigrés irlandais et étrangers. Je ne parle que du suhstratum social qui est anglo-saxon au nord comme au midi.

J'aurais donc pu limiter mon sujet à l'étude de la plaine prussienne ou de la plaine saxonne, mais en agissant ainsi, j'aurais pu difficilement m'élever audessus de l'analyse des familles ouvrières et paysannes. Plus on monte dans la hiérarchie sociale, et plus le type t«nd à s'uniformiser, sans que toutefois la fusion soit encore loin d'être complète.

C'est dans l'Ouest qu'il faut chercher la cause des succès économiques remportés par l'Allemagne du Nord; non seulement, le sol est riche en mines de toutes sortes, mais la population est laborieuse et possède un esprit d'initiative que l'on ne rencontre pas au même degré dans les autres parties de l'empire ; c'est dans l'Est, au contraire, qu'il convient de rechercher l'origine des cadres sociaux qui donnent à tout le royaume sa physionomie particulière, car c'est là, sur les grands domaines agricoles, que s'est formé le type de l'administrateur méthodique et dominateur qui a construit l'autre face de l'édifice.

La Prusse joue dans l'Empire allemand un rôle aussi important que celui de l'Angleterre dans le Royaume- Uni. C'est elle aujourd'hui qui donne le ton et qui propose les modèles. On imite son système scolaire et on vante ses méthodes. Elle a imposé son organisation militaire; ce sont des fonctionnaires prussiens qui administrent l'empire, et celui-ci tend à élargir de plus en plus ses attributions au détriment des États particuliers.

Vu les difficultés particulières que rencontre l'enquêteur en Allemagne, surtout lorsqu'il n'a aucun titre officiel à présenter, il m'a fallu d'abord prendre contact avec le milieu social général dans une première investigation exécutée en septembre 1911.

La Société internationale de Science sociale ayant bien voulu me charger d'une mission d'études sociales en Prusse, il m'a été possible de faire des monographies d'atehers et de familles ouvrières dans le bassin rhénan-westphalien au mois de mars 1913, et enfin de compléter nos observations dans une dernière investigation achevée au mois de septembre de la même année.

J'ai en outre pu profiter, en ce qui concerne les populations agricoles, des travaux de deux de mes collègues, MM. H. Hemmer et P. Roux, qui ont étudié l'un les Paysans du Mùnsterland, l'autre les Paysans du Liinebourg.

Je n'ai pas toujours reçu un accueil favorable de la part des personnes pour lesquelles j'avais pu obtenir un mot de recommandation. J'ai d'autant plus de reconnaissance envers celles qui ont bien voulu faire exception. Comme on le verra dans les pages qui suivent, les membres de la colonie française en Allemagne m'ont été de la plus grande utilité, et m'ont permis de pousser mes investigations plus loin que je n'avais osé l'espérer. Je me rappellerai toujours l'accueil charmant qui m'a été réservé par le général Pelle, alors attaché militaire à BerUn, et par M. Charles Bonnefon, correspondant du Figaro. Enfin, je dois tout particulièrement remercier MM. Paul de Bousiers et Lucien de Sainte- Croix, qui m'ont fait profiter de leur expérience des enquêtes et de leurs connaissances générales sur le milieu allemand.

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