II. — L'industrie chimique à Leverkusen
Lorsque j'arrivai à Elberfeld et que je m'informai d'un grand atelier type — car le grand atelier me paraissait être le plus représentatif de l'Allemagne moderne — on me signala de suite l'usine Bayer, mais comme on y fabriquait des colorants et non des tissus, je ne retins pas d'abord cette indication.
On sait pourquoi je dus y revenir.
L'histoire de cette usine est curieuse et mérite d'être contée comme entrée en matière.
La maison Friedrich Bayer, fondée à Elberfeld en 1850, n'était au début qu'une entreprise purement commerciale. C'était encore l'époque des colorants naturels, et il ne s'agissait alors que d'importer de l'indigo, du carthame et autres produits analogues*.
C'est en 1860 que la firme F. Bayer commence à fabriquer les colorants artificiels, d'abord la fuchsine, puis l'alizarine et ses dérivés. A partir de 1885, la maison — qui était devenue la société F. Bayer en 1863, et la Société anonyme Farbenfabriken F. Bayer et C"
1. La fabrique d'EIberfeld était alors patronée surtout par le rouge d'Andriûople qui s'extrayait si/r place de la garance, mais on avait naturellement besoin d'autres colorants.
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en 1881 — ajoute à la fabrication des colorants celle des produits pharmaceutiques : aspirine, somatose, etc.
En 1891, les Farbenfabriken rachètent l'usine concurrente de Leverkus et fils, située à Leverkusen, près de Cologne ; c'est là, sur les rives même du Hhin que Ton transporte l'usine principale, et cela pour deux raisons :
Le terrain, à Elberfeld, était trop resserré et trop cher pour que l'entreprise pût s'y agrandir facilement ; ensuite il y avait avantage à se trouver à proximité d'une grande voib fluviale pour faciliter les arrivages des matières premières, comme les huiles de goudron, les pyrites, les sels minéraux de toutes sortes, et aussi pour les besoins de l'exportation.
Les affaires grandissant toujours, on devint fournisseur d'acides minéraux et de produits intermédiaires, puis de produits pharmaceutiques, photographiques, etc.
Pour donner une idée de l'importance prise actuellement par cette société, nous dirons qu'elle occupe plus de 7 000 ouvriers en Allemagne, que son capital s'élève à près de 100 millions de francs, et qu'elle est intéressée dans des maisons filiales à l'étranger, en Russie, en Angleterre, en Belgique, en Amérique et en France*.
Le phénomène de l'intégration dans l'industrie chimique. — L'historique succinct du développement des usines Bayer nous montre une usine entreprenant constamment la fabrication de nouveaux produits. C'est là une forme de l'intégration industrielle, quoique différente de celle que l'on rencontre dans l'industrie textile.
1. A Fiers, près Roubaix. — La nécessité d'installer des filiales à l'étranger provient, soit des droits de douanes élevés, soit des lois sur les brevets.
Si je distille du goudron de houille, je recueille un certain nombre de corps, comme la benzine, le phénol, la naphtaline, l'anthracène. Je ne puis fabriquer l'une de ces matières sans fabriquer les autres. L'intégration existe dès le début.
Supposons maintenant que je veuille fabriquer des colorants niirés ; pour cela il me faudra tout d'abord faire agir de l'acide nitrique sur le phénol. Mais, puisque j'ai dû acheter de l'acide nitrique, il me sera facile de le faire agir également sur les autres matières que j'ai retirées du goudron, par exemple sur la benzine ; j'obtiens ainsi la nitro- benzine, d'où je retirerai la couleur d'aniline.
Toute la fabrication repose, en somme, sur les réactions de quelques corps fondamentaux, d'abord les uns sur les autres, ensuite sur les composés ainsi obtenus. Chaque fois que j'ai découvert un nouveau produit, il peut généralement servir à un double usage : il peut, au choix, être livré à la consommation, ou devenir luimême une nouvelle matière première qui, à l'aide de mes éternels réactifs (acides, ammoniaque, soude, etc.), produira de nouveaux corps ayant de nouvelles propriétés : parmi ces corps, les uns ont des propriétés pharmaceutiques, les autres sont des colorants de la soie ou du coton.
Ce n'est pas tout. J'emploie une telle quantité de réactifs que j'ai intérêt à les fabriquer moi-même. Acertains moments, j'ai un stock trop grand d'acide sulfurique, me voilà devenu marchand d'acide.
D'une façon générale, un industriel avisé a intérêt à tirer parti des sous- produits de sa fabrication. Dans l'industrie chimique, les différents corps sont réciproquement les sous-produits les uns des autres. On est amené à diversifier sans cesse.
On peut juger de l'extension possible de ce phénomène, lorsqu'on saura qu'à l'heure actuelle, on connaît plus de 7 000 colorants différents.
L'industrie chimique pousse donc à l'intégration parce qu'elle agit par dissociations d'éléments ; elle dissocie un corps pour obtenir un élément, mais, par le fait même, elle en isole d'autres et l'on a tout intérêt à les vendre ou à les utiliser.
Dans l'industrie textile, la nature des transformations est purement physique ; les différentes opérations se font à l'aide de machines spécialement adaptées à chacune d'elles, de sorte qu'elles peuvent facilement s'effectuer dans des ateliers différents.
Le machinisme dans l'industrie textile tend plutôt à différencier, tandis que, dans l'industrie chimique, l'intégration est le phénomène naturel. L'orientation générale est dans ce sens. De là, l'éclosion de ces usines monstres S dont les Farbenfabriken forment un exemple remarquable.
Si maintenant, nous examinons les répercussions de ce phénomène sur l'ouvrier, nous constaterons aisément qu'il devra être soumis à une forte discipline puisqu'il s'agit d'un atelier très vaste. Or, l'ouvrier, par son éducation préalable, peut s'adapter plus ou moins facilement à la discipline qu'on lui demande. Nous avons vu que cette adaptation est inconsciemment préparée dans la famille allemande. Il ne s'agit pas de penser que la
i. En 1912, il y avait en Allemagne une vingtaine de fabriques de couleurs d'aniline, avec un capital total de près de 150000000 marks; leur prospérité était telle qu'elles purent distribuer un dividende moyen de 20% du capital nominal. Ce n'est là qu'une branche de l'industrie chimique, car il y a, en outre, une grande quantité d'autres usines où l'on fabrique soit d'autres matières colorantes ou des produits pharmaceutiques, soit des acides, des engrais, etc*
discipline est nulle en France et absolue en Allemagne ; il s'agit de savoir si cette qualité est plus ou moins développée. On peut fabriquer partout des produits chimiques, mais partout on verra se développer le phénomène de l'intégration ; le patron qui a à sa disposition une maind'œuvre facilement disciplinable possède un élément de succès. Si d'autres causes n'interviennent pas, le patron du Nord sera, de ce chef, favorisé par rapport à celui du Midi.
Mais, à ce point de vue, le patron anglais est en aussi bonne situation que le patron allemand. Il nous faut donc poursuivre notre analyse, et pour cela entrer dans la fabrique, y voir l'ouvrier travailler et essayer de discerner si d'autres qualités encore ne lui sont pas demandées.
Le travail de Pouvrier. — L'industrie chimique repose en partie sur des secrets de fabrication. Pourtant, on est plus facilement admis à parcourir les vastes établissements de Leverkusen que les ateliers de tissage de Barmen, mais quel secret pourra surprendre un profane, qui parcourt en quelques heures une usine qui s'étale sur près de 300 hectares ?
Il est inutile de dire que, dans une usine de cette taille, la division du travail a été poussée aussi loin que possible, ainsi que l'emploi des machines. Ces dernières servent surtout aux opérations accessoires du transport des matières, du chargement des appareils, car les opérations principales sont de nature chimique et non mécanique, mais c'est précisément sur les opérations accessoires que l'on peut économiser la main-d'œuvre, et cela donne un avantage considérable aux grandes entreprises. On jugera de l'importance du service des transports à l'intérieur de l'usine, lorsqu'on saura qu'elle
possède un chemin de fer Decauville de 45 kilomètres de longueur*, servi par 14 locomotives à vapeur, 1 à air comprimé, 1 à benzol et 1 à accumulateurs électriques. Pour la manœuvre des appareils, il y a une distribution de force électrique.
Voici un détail entre mille. L'usine consomme de la pyrite de fer pour la fabrication de l'acide sulfurique. Elle est accumulée en tas dans un hangar, et se trouve placée en dessous d un énorme électro-aimant, dans lequel il suffit de faire passer un courant électrique pour que les grains de pyrite soient attirés et viennent se coller autour de l'aimant. 11 n'y a plus qu'à faire mouvoir celui-ci jusqu'au-dessus du wagonnet qui doit le transporter. En arrêtant le courant, la force d'aimantation disparaît et la pyrite tombe dans le wagonnet qui la conduira vers les appareils à acide sulfuriTjue. Cela supprime le travail de plusieurs ouvriers chargeurs.
Avec des procédés analogues, on arrive, en gros, à employer cinq fois moins d'ouvriers qu'il y a trente ans, pour faire le même travail etfectif.
Beaucoup d'ouvriers ne sont donc pas affectés à la surveillance des opérations chimiques, mais au service accessoire des transports privés. La plupart sont de simples manœuvres ; quelques-uns sont des spécialistes comme les chauffeurs, les machinistes, les ouvriers électriciens.
En ce qui concerne les opérations principales, il y a lieu de distinguer celles qui s'appliquent à de grandes masses de matières et celles qui ont pour objet de petites quantités.
1. La maison possède en outre un chemin de fer ordinaire de 7 kilomètres de ioogueur, qui la relie à la station de Mûlheimam-Hhein,
Dans cette dernière catégorie, nous trouverons, par exemple, la fabrication de certains produits pharmaceutiques, et dans la première, celle des acides, ou encore la distillation des huiles de goudron. Il y a naturellement toutes les variétés intermédiaires, mais je prends les cas extrêmes pour simplifier.
Pour les petites quantités, il faut surtout de la minutie et de la propreté. Il s'agit de ne pas gaspiller la matière, et de ne pas laisser pénétrer les impuretés. Dans certaines salles, je vois des jeunes filles travailler; elles ont des tabliers et des bonnets blancs, de sorte que celle qui serait peu soigneuse d'une façon générale serait vite connue. La nécessité d'une grande propreté est tellement évidente que des aspirateurs fonctionnent constamment pour enlever les poussières, et que, pour certains transports intérieurs, on a préféré à la locomotive à vapeur celle à air comprimé.
En ce qui concerne la fabrication en grande masse, on trouve, à côté de nombreux manœuvres, un certain nombre d'ouvriers experts dans les arts mécaniques et qui ont besoin d'un apprentissage technique soigné ; ils sont chargés de la direction et de l'entretien des machines : ce sont, en somme, des chauffeurs, des mécaniciens et des électriciens.
Pour les opérations accessoires aussi bien que pour les transports privés, on a donc besoin de spécialistes. Aussi l'apprentissage est-il l'objet de soins tout particuliers de la part de l'usine.
L'apprentissage dure trois ans et donne lieu à un contrat en bonne et due forme, signé parle patron et le père ou le tuteur de l'apprenti. Celui-ci doit une obéissance absolue aux personnes chargées de Tinstruire. Par contre, il est protégé par la loi, celle-ci obligeant l'employeur à faire son éducation technique d'une façon
convenable, et à lui délivrer un certificat d'ouvrier à la fin du temps d'apprentissage. La loi prévoit des amendes pouvant s'élever à 150 marks.
En outre, les autorités locales peuvent décider que la fréquentation des cours d'adultes sera obligatoire, les frais d'écolage étant à la charge de l'employeur. A Leverkusen, ces cours sont obligatoires pendant deux ans.
A ceux qui peuvent prolonger le temps d'apprentissage, les Farbenfabriken offrent un système spécial qui leur permet de devenir contremaîtres ou d'acquérir une spécialité.
L'apprentissage de cette élite a ceci de particulier qu'il porte à la fois sur la pratique du métier et sur l'acquisition de certaines connaissances théoriques. L'apprenti emploie une partie de son temps au travail manuel, et 13 à 17 heures par semaine a la Fortbildungsschale ou École de perfectionnement établie par les Farbenfabriken.
Dans cette école, certains cours, comme l'histoire, la géographie, les mathématiques, sont donnés par un instituteur, mais ceux qui ont une portée plus directement technique, comme la mécanique, la physique, la chimie, sont faits par des ingénieurs de l'usine.
L'apprentissage ici n'a pas seulement pour but d'apprendre un métier, mais il sert aussi de trieur d'hommes.
D'abord, pendant les deux premiers mois, l'apprenti n'est pris qu'à l'essai et peut être renvoyé en cas d'incapacité notoire. En outre, pendant les deux premières années, il passe le temps consacré au travail manuel dans un petit atelier spécial où il apprend le maniement de diverses machines-outils, l'ajustage des pièces, etc. On arrive ainsi à discerner les goûts et les aptitudes de chacun, ce qui permet, pendant la troisième année, de
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mettre l'apprenti dans la fabrique à la spécialité qui lui convient,
J'ajouterai que l'apprentissage est non seulement gratuit, mais rémunéré. Par contre, l'apprenti fabrique aussitôt que possible, des pièces qui sont utiles à l'usine. Sans doute, il y a du gâchage, surtout au début, mais on doit s'efforcer de faire des objets qui pourront être employés.
Malgré cela, il est certain que cette institution coûte aux Farbenfabriken plus qu'elle ne leur rapporte. Les apprentis une fois formés n'iront-ils pas travailler chez d'autres patrons ?
Ils sont libres de le faire, mais bien peu profitent de cette liberté parce que la situation des ouvriers à Leverkusen est privilégiée, nous le verrons plus loin ; c'est du reste parmi eux que seront choisis les futurs contremaîtres.
Bien que l'école ne soit ouverte qu'aux fils des ouvriers de l'usine, on comprend qu'il y ait plus d'aspirants à la situation de contremaître ou de surveillant que de places disponibles. Il faut donc attendre qu'il y ait une place libre, car on est appelé par rang d'âge ; il y a déjà là un motif pour l'élite à rester fidèle à l'usine.
Un mot du salaire des ouvriers. Il s'élève en moyenne à 25 ou 30 francs par semaine, mais diverses primes viennent, chez la plupart, en augmenter le montant.
On alloue des primes à ceux qui exécutent un travail difficile, à ceux qui réparent une erreur faite par un dessinateur.
Il y a aussi des primes de fidélité, ou, si vous préférez, d'ancienneté. Elles vont en augmentant selon le nombre d'années de travail. Ainsi au bout d'un an, la prime est de 25 marks, et au bout de cinquante ans,
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elle est de 1 000 marks, sans compter les primes de jubilé.
Les ouvriers jouissent encore d'autres avantages dont nous parlerons à propos du patronage *.
La journée de travail est de 9 heures, à savoir de 7 h. 1/2 du matin à 6 heures du soir, avec un arrêt de midi à 1 h. 1/2. Les équipes de nuit travaillent dans des conditions analogues, mais, ,bien entendu, les femmes ne travaillent que le jour.
L'esprit corporatif et Tesprit d'économie. — De l'analyse que nous venons de faire, il résulte que la prospérité d'une usine du genre de la Farbenfabrik est liée au recrutement facile d'une main-d'œuvre ayant le sens de la discipline, le goût de la propreté, de l'ordre et de la minutie. Je ne parle pas de la fidélité, qui est obtenue par des moyens un peu artificiels.
Nous aurons à vérifier si ces qualités sont cultivées au foyer ouvrier. Nous verrons alors que la discipline et la propreté sont plus répandues chez les travailleurs d'outre-Rhin que chez les travailleurs français ^ et que l'ordre et la minutie se rencontrent plus fréquemment en Allemagne qu'en Angleterre. Nous en conclurons que l'ouvrier allemand est mieux adapté à ce genre d'industrie que ses deux concurrents. Mais, avant de quitter le chapitre du travail, je voudrais mettre en lumière, plus que je ne l'ai fait, deux traits de l'orientation générale de l'industrie allemande. Nous pouvons donner au premier le nom d'esprit corporatif et au second celui d'esprit d'économie.