Science sociale, t. XXX, p
quand il s'agit d'objets à bas prix, il est évident qu'il fallait avoir aussi des couleurs a un prix peu élevé. Or, la science moderne a permis de remplacer les colorants naturels par les colorants artificiels, et Ton sait que cette dernière industrie a pris une grande importance en Allemagne ; elle s'y est développée concurremment avec les progrès de l'industrie textile, et j'en arrivai bientôt à me demander si cette fabrication, qui relève de la chimie, n'avait pas joué un rôle capital dans les succès de la fabrication germanique, pour la branche qui nous occupe en ce moment.
L'importance du patronage de la chimie : teinturerie et fabrication des colorants. — Pour contrôler cette hypothèse, la monographie d'un atelier de fabrication de colorants s'imposait. Mais avant de me lancer sur une piste qui pouvait être fausse, je m'efforçai de rassembler les faits susceptibles de confirmer ou de détruire ma nouvelle manière de voir.
Mon hypothèse pouvait se résumer en deux mots.
Dans l'état ancien, la suprématie industrielle d'une région dérivait surtout du lieu et de l'apprentissage technique. — Des survivances de cet état se retrouvent encore aujourd'hui : blanchisseries d'Elberfeld; filage de la soie à proximité des pays où l'on cultive le mûrier.
Dans Tétat moderne, cette suprématie est due à certaines qualités spécialement développées dans la région. — Exemple : succès de l'ouvrier anglais par la machine, parce que son esprit d'attention l'adapte supérieurement à l'automatisme, et que son esprit de discipline l'adapte au grand atelier; — succès de l'ouvrier français dans les articles de luxe et soumis à la mode, à cause de sa puissance d'imagination et de la finesse
de son goût; — en Allemagne, qualités inconnues donnant la suprématie dans Tindustrie chimique.
Examinons, si vous le voulez bien, les différentes opérations, et voici ce que nous verrons :
1° Les tisseurs d'Elberfeld emploient des filés de coton principalement anglais. Dans cette branche, l'Allemagne est surtout importatrice ; ses filatures ne vivent qu'à l'abri d'un tarif douanier protecteur et en donnant à ses ouvriers un salaire moindre.
2° Les tisseurs d'Elberfeld emploient des fils de soie surtout italiens. Dans cette branche l'Allemagne, n'essayant pas de concurrencer, accorde l'entrée en libre franchise.
3° Les tisseurs d'Elberfeld emploient des fils de déchets de soie. Ces fils sont généralement exempts de droits parce que ce sont les tisseurs que l'on veut avant tout protéger.
4° Le tissage travaille pour l'exportation, mais à l'intérieur il est protégé par le tarif douanier.
5° Pour la teinturerie, Elberfeld l'emporte sur l'étranger d'une façon tout à fait décisive. Elle n'est pas seulement au service des rubaniers et fabricants locaux, comme on pourrait le penser, mais elle travaille aussi pour l'étranger :
« Les maisons de teinturerie d'Elberfeld ont appliqué les méthodes nouvelles avec une supériorité telle que, malgré les barrières de douane, elles reçoivent de Suisse des fils de coton à teindre en rouge d'Andrinople. Ces fils sont introduits en Allemagne sous le régime des acquits-à-caution, travaillés dans des salles spéciales sous la surveillance de douaniers rétribués par l'usine, mis sous scellés chaque soir, puis ils retournent une fois teints, dans leur pays d'origine. De même, Elberfeld reçoit de l'étranger, dans des conditions ana-
logues, des étoffes de coton auxquelles elle fait subir ropéraiion de l'impression en couleurs ^ »
6° Nous arrivons enfin à la fabrication des colorants. Ici Ton ne craint plus du tout la concurrence étrangère, et la plupart des produits entrent en franchise. L'Allemagne ici est exportatrice ; les statistiques l'indiquent 2, mais il faudrait ajouter encore aux chiffres qu'elles enregistrent les quantités de colorants qui sortent du pays avec les rubans et les tissus.
Dans notre étude sur la Flandre française, nous avions déjà signalé la sujétion de la teinturerie française vis-à-vis de TAllemagne, et voici ce que nous écrivions à cet égard :
« Quand un produit nouveau a été inventé en Allemagne, me dit un grand teinturier de Roubaix, non seulement des industriels de ce pays vous envoient des échantillons, mais un Herr Doktor qui vient mettre au courant votre contremaître, et qui reste chez vous le temps nécessaire à cet effet. Vous n'avez plus ensuite qu'à employer selon ses indications les bouteilles et les boites qu'il vous laisse, et cela sans que vous ayez besoin d'avoir un ingénieur chimiste. Aussi, à l'heure actuelle, nous n'employons plus que des produits chimiques allemands^. »
On le voit, l'industrie tinctoriale allemande patronne aussi bien les arts textiles à l'étranger qu'à l'intérieur de l'Empire. Néanmoins on peut penser qu'il y a un certain avantage, surtout pour les tissus à bon marché,
1. P, de Rousiers, Hambourg et l'Allemagne contemporaine. Colin, 1902, p. lo4.
2. En 1912, l'Allemagne a exporté pour 133764000 marks de couleurs d'aniline, 144U7000 marks de couleurs d'alizarine et 23000000 marks de produits pharmaceutiques.
3. Science sociale, 2« période, 66« fasc, p. 92-93. — Voir aussi P. de Rousiers, Id., SS» fasc, p. 54.
à se trouver dans le voisinage des fabriques de colorants afin d'éviter les frais de transport de la matière et les frais de déplacement d'un Herr Doktor. Il me semble assez naturel que la supériorité acquise outre- Rhin dans cette branche constitue un patronage appréciable pour l'industrie textile, tout au moins pour les opérations qui ne demandent ni une attention excessive, ni un goût affiné.
La fabrication des colorants patronne encore d'autres industries allemandes. Les fabricants de jouets de Franconie consomment beaucoup de couleurs. A Elberfeld même, on fabrique des décalcomanies.
Je tiens à réfuter de suite une opinion superficielle que j'ai entendu parfois exprimer et d'après laquelle l'ouvrier allemand serait mieux adapté à l'automatisme que l'ouvrier français. Je crois qu'il faut distinguer. La capacité d'attention est très inégalement répartie aussi bien d'un côté que de l'autre. En Silésie, il faut, paraîtil, un personnel double de celui qui est nécessaire dans l'Ouest pour les tissages mécaniques. Je crois qu'on peut comparer la faculté d'attention de l'ouvrier de la Wupper à celle de l'ouvrier flamand, et elle me paraît inférieure à celle de l'ouvrier anglais.
Nous aurons à chercher quel est le genre de supériorité que détient l'ouvrier allemand, et pour cela nous visiterons une usine de produits chimiques.
Avant de passer à ce nouvel ordre de choses, je dois faire remarquer que les succès remportés par l'industrie de la Wuppertal ne sont pas dus uniquement aux qualités des ouvriers ; au contraire, la part qui leur revient est très faible comparativement à celle des autres facteurs dont nous parlerons plus loin; mais ce que nous cherchons à étudier en ce moment, c'est beaucoup plus l'ouvrier que l'industrie dans son ensemble.
Je ferai remarquer aussi — pour ceux qui s'intéressent aux questions de méthode, — que j'aurais pu pousser l'étude du rubanier beaucoup plus loin et dégager les répercussions spéciales de ce genre de travail. Mais une étude de ce genre se ferait plus commodément en France. Je n'insiste pas davantage sur ce métier parce qu'il ne m'a pas paru assez représentatif — en lui-même — du type allemand.