Environ 7800000 francs en 19H, à Leverkusen
loyer ne s'élève qu'à 4 pour 100 du prix de la construction, terrain non compris. Il est évident qu'un locataire n'aurait nulle part des conditions semblables, et cela explique que l'on considère comme une faveur de pouvoir résider dans un de ces logements.
Chacun de ceux-ci contient de 3 à 5 pièces. Le type le plus grand contient une Wohnzimmer, une salle à manger, une cuisine et deux chambres à coucher. C'est l'installation d'un « artizan » anglais. Il est bon de noter toutefois que, malgré son nom, la Wohnzimmer n'est pas la pièce où l'on vit, mais la pièce où l'on reçoit, pièce souvent inutile, mais où l'on garde quelques meubles plus beaux. D'autre part, contrairement aux habitudes du pays, la cuisine est assez petite et on peut, plus ou moins, la considérer comme une dépendance, de sorte que l'on retombe à peu près sur le logement de 3 pièces utiles, qui est le logement type de la région. Au-dessus de cela, le niveau de vie ne s'accroît plus en proportion du nombre des pièces. Il semble y avoir une difficulté plus grande à s'élever chez l'ouvrier germanique que chez l'ouvrier anglais. Pour celui-ci, la sitting-room est bien la pièce de réception, mais a'est là aussi que l'on s'installe pour lire, pour causer ou pour rêver.
Le confortable est néanmoins supérieur à celui des appartements quelconques d'Elberfeld, par suite des dépendances plus nombreuses : jardinet, soute à charbon, etc.
Le taux du loyer varie de 200 à 300 marks par an, selon la grandeur du logement, soit donc de 250 à 375 francs. Pour un moindre prix on est donc mieux logé qu'à Barmen. Dans ces conditions, il est possible de consacrer au loyer un pourcentage plus faible du budget. Or, la moyenne des salaires des locataires est assez
élevée, puisque Ton peut faire une sélection parmi les postulants; beaucoup gagnent 150 marks par mois, et certains 200 marks, ce qui fait 2250 et 3100 francs par an. Le père de famille ne distrait pas plus du 1/8 de son salaire pour le logement, et bien souvent moins. La situation est donc favorable, mais il ne faut pas oublier qu'elle est due a une subvention patronale.
L'ouvrier est en outre patronné dans l'achat de son mobilier; c'est là une chose que je rencontre pour la première fois. Sans doute, vous pensez bien que la Compagnie ne fournit pas elle-même le mobilier, celui-ci n'étant guère bien soigné que par son propriétaire. On opère donc de la façon suivante : l'une des maisons ouvrières reste inhabitée et sert d'exposition permanente d'ameublement. On espère atteindre ainsi un double but : d'abord, former le goût en montrant comment on peut rendre un intérieur plus attrayant par une disposition heureuse des meubles; ensuite, procurer aux familles un mobilier convenable et élégant à bas prix. Sur chaque meuble exposé, il y a, en effet, une étiquette qui indique le prix.
Le chiffre marqué représente à la fois le prix de gros auquel la jCompagnie l'achète aux fabricants, et le prix de détail auquel elle le cède à ses ouvriers. Bien entendu, les ouvriers recourent le plus possible à cette combinaison, les prix défiant naturellement toute concurrence.
Ajoutons que la Compagnie loue l'éclairage électrique au prix minime de 30 pfennigs ou 37 1/2 centimes par kilowatt-heure, mais si l'ouvrier le préfère, il peut prendre un abonnement pour le gaz ; celui-ci, quoique fabriqué en fait par la Compagnie, est livré par l'intermédiaire de la ville qui en a le monopole.
Comme contre-partie de ces avantages, il est juste de dire que les familles s'engagent à renoncer à certaines ressources accessoires, mais ce n'est peut-être pas un mal : la sous-location est interdite, et l'on ne peut faire de commerce sans une autorisation difficilement accordée.
J'ajouterai que l'usine a construit également des maisons plus vastes pour les employés et pour les ingénieurs.
Enfin, il y a deux maisons pour les célibataires, où l'on peut dormir pour un prix variant de 20 à 35 pfennigs par jour. On peut y prendre aussi tous les repas, et cela à bon compte, quelque chose comme 1 mark pour les trois repas : café du matin, dîner et souper. Pour 1 fr. 50 ou 2 francs par jour, un célibataire peut ainsi avoir son logement et sa nourriture.
Passons maintenant aux dépenses diverses.
Tout d'abord, il y a un Konsumverein, ou société coopérative de consommation. Elle a un budget autonome, mais qui bénéficie d'une subvention en nature très appréciable. C'est l'usine, en effet, qui a construit les magasins et les locaux nécessaires, ce qui représente une dépense de 500000 francs. Grâce à la gratuité du logement, la coopérative peut donner une ristourne annuelle de 10 pour 100 sur la valeur des achats efîectués parles membres. En 1911, ces derniers étaient au nombre de 2 180, et le chiffre d'affaires s'était élevé à 827 000 marks.
Les articles vendus par le Konsumverein concernent surtout la nourriture et l'habillement. Je me rappelle y avoir vu, en passant, des conserves diverses, de l'épicerie, des ustensiles de ménage, des vêtements, et même des parapluies et des cannes.
Pour les ouvriers qui demeurent trop loin, on a ins-
tallé des réfectoires où ils peuvent avoir le repas de midi pour 80 centimes et même moins.
V hygiène n'a pas été négligée puisqu'il existe des salles de bains dont l'usage est gratuit, non seulement pour les ouvriers, mais aussi pour leurs femmes et leurs enfants. Il y a, en outre, des vestiaires, des lavabos, etc. Pour les jeunes filles, il y a même des appareils à sécher les cheveux par le vide.
Examinons maintenant le chapitre des récréations. Je vois d'abord une bibliothèque^ qui contient près de 15000 volumes pouvant être emportés à domicile. On estime que près de la moitié des ouvriers et la presque totalité des employés font usage de cette faculté, et le nombre des lecteurs va croissant chaque année. A côté des œuvres de Goethe et de Schiller, de Humboldt et d'Ostwald, on y trouve des traductions de Dickens, Walter Scott, Tolstoï, Jules Verne, Daudet, Darwin, etc., etc.
Je vois ensuite une salle de rafraîchissements ^ où l'on ne vend que des boissons non alcooliques. J'ajouterai en passant que, pendant les heures de travail, les ouvriers ont à leur portée du Malzkaffee qui peut facilement être chauffé.
Un peu plus loin, j'entre dans une salle de fêtes pouvant contenir un millier de personnes, et qui sert aux représentations données par les sociétés dramatiques ou gymnastiques.
Parmi les amusements organisés, je note aussi le tennis, les quilles, le canotage, la musique. Il est inutile
1. 11 y a, en outre, pour les ingénieurs et les employés, une bibliothèque technique très complète et une salle de lecture contenant de nombreux périodiques allemands et étrangers.
2. Malgré la gratuité du logement, ce café, pas plus d'ailleurs que le réfectoire, ne fait ses frais, et le déficit est comblé par des subsides.
de dire qu'il existe, dans le personnel, des sociétés instrumentales et chorales, mais ce qui est plus digne d'attention, c'est que Ton a institué des leçons de chant, une par semaine, qui sont non seulement gratuites, mais qui se font pendant les heures de travail sans entraîner une diminution de salaire. Le jardinage est enseigné de même, et des primes d'encouragement sont distribuées chaque année. Suivant leur ancienneté, les ouvriers ont droit à un congé annuel de 2 à 7 jours, pendant lequel ils touchent, en plus de leur salaire habituel, une indemnité de vacances de 15 7o-
Pour parer aux événements imprévus ou exceptionnels, l'usine favorise Y épargne de la façon suivante: deux caisses d'épargne ont été organisées, l'une obligatoire pour les jeunes ouvriers et ouvrières, l'autre facultative pour tout le monde. Cette dernière donne un intérêt de 5 %, sans compter des primes annuelles distribuées par le sort. Le taux de l'intérêt est encore plus élevé dans la caisse obligatoire : il atteint 6 7o- Le but de cette dernière caisse est, d'une part, d'arriver à faire prendre des habitudes d'épargne, et, d'autre part, à constituer une petite dot ou à permettre au jeune homme de se procurer quelques douceurs pendant le service militaire.
Je note ici que les primes de travail dont nous avons parlé plus hai\]t ne sont pas payées en argent comptant, mais portées en compte sur le livret de la caisse d épargne. De même les primes d'ancienneté dont nous parlerons bientôt.
Voici maintenant divers services d'assistance pure qui sont assurés par des fondations. Ce sont des dons du président du conseil d'administration, M. von Bôttinger, du directeur général, M. C. Duisberg, ou d'associés divers. Le capital de toutes les fondations s'élève
à plus de 300000 marks. Il est confié à la Compagnie qui paie un intérêt de 5 0/0. Un revenu d'une quinzaine de mille francs est ainsi dépensé chaque année eu subventions diverses. J'en ai la liste complète sous les yeux, mais il me parait inutile d'en infliger la nomenclature au lecteur.
Elles permettent d'envoyer des malades dans des stations balnéaires ou dans des sanatoria, de donner des étrennes aux enfants pauvres et des primes aux élèves des écoles ménagères ou des travaux manuels, ou encore de célébrer une fête.
Il y a naturellement des caisses de secours pour la maladie, les accidents, l'invalidité, puisqu'elles sont obligatoires d'après la loi. On ne s'étonnera pas d'apprendre que les prescriptions légales ont été dépassées grâce à des subventions de la Compagnie.
Celle-ci organise en outre une série de cours gratuits : apprentissage, travaux manuels, tenue du ménage, couture, etc.
Le compartiment de la religion est probablement le seul qui soit en dehors du patronage de l'usine. Il y a là une attention délicate dont le but est d'éviter une pression quelconque sur la conscience des ouvriers ; il va sans dire, d'ailleurs, que les difl'érentes églises de la ville reçoivent des dons des administrateurs, des directeurs ou du personnel, mais à titre purement individuel.
En général, lorsqu'un passant est admis à visiter des œuvres du genre de celle que nous venons de décrire, il en retire certainement l'impression d'une philanthropie très prévoyante et d'un patronage très ordonné et très méthodique. Il s'en va un peu confondu devant la grandeur de l'effort accompli.
Toutefois, dans l'esprit d un adepte d'Henri de Tourville, il ne peut manquer de subsister un certain malaise :
à travers les œuvres, il a essayé de découvrir les hommes, et ceux-ci semblent se dérober à lui. Que sont-ils devenus? Comment apprécier le ressort moral qui agit en eux ?
Les ingénieurs sociaux ont-ils quelques données sur ce point? Il n'y paraît guère. La situation matérielle est bonne ; elle est meilleure qu'ailleurs : les salaires sont plus élevés, les logements plus vastes et plus sains, l'avenir mieux garanti.
L'individu, encadré partout par l'usine, est à l'abri de la misère, et pourtant l'ascension des capables est possible ; elle est même facilitée. La situation est idéale à beaucoup d'égards.
Les personnes dévouées qui se consacrent à ces œuvres protesteront certainement en pensant qu'on peut les accuser de n'avoir vu que le côté matériel. Il ne faudrait pas, en effet, prendre notre adjectif trop à la lettre, et il conviendrait peut-être mieux de dire : le côté extérieur.
N'encourage-t-on pas, en effet, le goût de la musique, de la lecture, de l'art dramatique honnête ? Ne met-on pas des obstacles à l'alcoolisme et au travail des femmes mariées ? Ne cherche-t-on pas à rendre les intérieurs plus gais et plus confortables ?
Je le reconnais, et tout cela est très bien. Je reconnais aussi l'influence morale que peut avoir une usine dont les bâtiments sont propres et plaisants à voir, et où les regards du manœuvre qui circule peuvent se reposer un instant sur une pelouse bien soignée, des arbres bien entretenus et un mur couvert de lierre.
L'idée ruskinienne de mettre de la beauté dans l'usine est réalisée ici autant qu'on l'a pu ; tout cela est voulu, et je suis loin de dénier l'influence du décor sur les façons de penser et de sentir,
i04 LES INFLUENCES MATÉRIELLES
Dans les ateliers déjeunes filles, on permet de chanter. De temps en temps, une voix s'élève; quelques voisines se laissent entraîner, et finalement le chœur devient général.
Pour nous, disciples de la Science sociale, tout cela n'est pas dénué d'intérêt, tant s'en faut, mais doit néanmoins céder le pas à la mesure de la force sociale des individus, à la formation de leur caractère, à l'expérience qu'ils ont de la vie.
Or, à ce point de vue, il serait exagéré de dire que le système constitue une école d'hommes. Il a pour résultat d'élever chez beaucoup le niveau de l'existence aussi bien que le niveau intellectuel et artistique. Il prépare, en outre, une bonne élite professionnelle. Personne n'y cherchera une pépinière d'hommes formés à l'énergie morale.
Ce que l'on récompense surtout, c'est Y attachement à r usine. Non seulement tout homme qui invente un procédé ou perfectionne un service est récompensé, mais il existe des primes d'ancienneté, dont le taux, de 25 marks la première année de service, va continuellement en croissant.
Lorsqu'une maison est mise en location, les demandes sont nombreuses ; on donne la préférence aux familles les plus anciennes.
Il y a une école de contremaîtres qui fournit plus de postulants que l'usine ne peut offrir de places, de sorte qu'en fait, on s'en remet à l'âge pour décider du choix.
Les jeunes filles employées dans l'usine ou dans les services philanthropiques sont recrutées exclusivement dans les familles du personnel de la maison.
L'attachement à l'usine est un fait assez général en Allemagne — et c'est là une force — mais ici cet attachement s'exagère encore par le sentiment que l'on a
L'LXDUSTRIE CHIMIQUE i06
de la grande sécurité que l'usine dispense à ceux qui sont fidèles.
Les individualistes ne sont donc pas à leur place ici, et en fait la Compagnie n'a réussi dans son système de concentration du patronage que parce qu'elle utilisait les qualités d'ordre et de discipline dont nous avons surpris la formation embryonnaire chez les Schneider.
Il ne faudrait pas croire, cependant, à une annihilation complète de l'autonomie individuelle. L'étude du côté extérieur des œuvres — et c'est celui-là surtout que l'on s'efforce de montrer au visiteur — tend un peu trop à faire voir Leverkusen sous le jour d'une Mission du Paraguay. Ce serait là un jugement injuste dont je ne me pardonnerais pas d'être le propagateur.
Sans revenir sur la liberté de conscience dont nous avons parlé plus haut, ni sur la faculté de ne pas user de certains avantages offerts, ou de faire un choix, il faut noter l'intervention active de l'élément ouvrier dans l'administration de certains services. C'est là le point le plus intéressant à scruter, et celui sur lequel nous terminerons cet exposé un peu long.
Il y a d'abord un Comité des habitations ^ composé de quatre contremaîtres et ouvriers, et qui s'occupe de gérer lès maisons. C'est lui aussi qui accorde l'autorisation de sous-louer, mais il ne peut pas le faire si le locataire principal a quatre enfants et plus, ou des filles de plus de 12 ans.
Il y a ensuite un Comité des magasins coopératifs qui surveille le travail du personnel de vente et qui s'occupe des achats. 11 est composé de huit personnes, à savoir un chimiste, un ingénieur, un technicien, un surveillant, un employé et trois ouvriers.
D'autres comités gèrent les pensions des célibataires,
la caisse de secours, les sociétés de jeux et d'agrément, etc.
Il y a, on le voit, un champ d'action assez vaste pour que l'élite ouvrière puisse faire son apprentissage à la direction des groupements. Il faut remarquer toutefois qu'en général, cette élite n'est pas choisie par la foule, mais se recrute par co-optation, et encore l'élection doit-elle être ratifiée par la Compagnie. L'élite n'existe pas si elle n'est pas reconnue par les autorités. C'est bien là la conception prussienne de la hiérarchie, et c'est un point sur lequel nous nous expliquerons plus loin.
Ce que nous devons remarquer en ce moment, c'est que la formation aux responsabilités n'est pas complète par suite d'une autonomie insuffisante, et celle-ci n'est que le résultat du système de concentration philanthropique que nous avons exposé. Mais n'est-ce pas l'image agrandie de la famille? La Compagnie, comme le père, veut intervenir dans la vie de toutes les personnes qui sont sur son domaine. Cette intervention peut être effective ou rester une pure formalité, mais toujours elle tend à la concentration. Cette concentration^ au fur et à mesure qu'elle s'accentue augmente le mécontentement du personnel.
Au surplus, l'autorité se désintéresse des individus hors du domaine : le paternalisme allemand n'est pas, à proprement parler, une conception patriarcale, c'est-àdire basée sur les liens personnels. Ce n'est pas non plus im patronage particularisiez dressant à l'autonomie. Je l'appellerai volontiers un patronage quasi-particulariste, parce qu'il est basé sur le dévouement au domaine (ou à l'atelier), mais on attend trop du domaine et pas assez de soi-même.
i. Voir Appendice IL
En terminant, je regrette de ne pouvoir pas noter Texistence, ici comme chez M. Brandts S d'un Arbeiteraasschuss, d'un comité d'ouvriers par l'intermédiaire duquel le personnel peut faire connaître ses désirs. Sans doute ce conseil ne peut pas avoir la valeur d'une organisation syndicale autonome, mais, puisque celle-ci est incompatible avec le paternalisme, mieux vaut encore l'Arbeiterausschuss que le néant, car il habitue les ouvriers à délibérer sur leurs intérêts, à prendre des décisions nettes, à collaborer à la confection de règlements.
1, Science sociale, t. XXXI, p. 393.
Les patrons. — La forme essentielle du patronage étant la direction du travail, c'est elle que nous devons examiner d'abord. Les transformations opérées dans le cours du siècle dernier dans les méthodes de pn.duction ont nécessité la formation de patrons d'une grande envergure, doués de beaucoup d'initiative et capables d'assumer de lourdes responsabilités. Or, de tels patrons ont pu se recruter et se former sur place parmi les populations des régions industrielles du nord-ouest de l'Allemagne.
Les Krupp sont issus d'une ancienne famille d'Essen. Les débuts industriels de la maison actuelle ont néanmoins été modestes, puisque, lorsque Frédéric Krupp établit sa forge en 1810, il n'avait que quatre ouvriers. Sans doute, la clientèle assurée de l'armée allemande a été un facteur décisif de la prospérité de l'usine : lorsque le premier canon fut fondu à Essen en 1847, l'usine ne comptait encore que cent ouvriers ; les efforts du début qui sont les plus durs n'en ont pas moins prouvé une grande énergie de la part des fondateurs. Pendant longtemps, la maison Krupp a tenu à honneur d'adopter les procédés nouveaux : c'est ainsi que, dès 1862, elle fut
LES PATRONS DE L'OUEST iOÔ
la première à fabriquer en Allemagne l'acier Bessemer.
Thyssen, né à Mùiheim-am-Ruhr, Tautre géant métallurgique, est d'oriiîine plus récente. Il débuta en 1871 avec 10000 francs qu'il reçut de son père, et il a fait la prospérité de Mùlheim, comme les Krupp ont fait celle d'Essen.
Elberfeld a donné le jour à Friedrich Bayer, le fondateur de la société Farbenfabriken, sur laquelle nous avons donné plus haut quelques détails.
Depuis longtemps, du reste, l'élévation des capables a été favorisée dans cette ville par un patronage éclairé et efficace de l'élite. Le Play avait déjà noté le fait: à propos de sa monographie d'un armurier de Solingen, il consacre un article à ce sujet*.
D'après lui, « ce qui distingue le groupe d'Elberfeld, c'est que les chefs d'industrie n'ont pas cru, en général, pouvoir y renoncer aux traditions de patronage ». Ce patronage se manifestait dans de nombreuses directions. Nous l'avons vu plus haut, mais nous devons ajouter ici, d'après Le Play, qu'il est d'usage que le patron « avance aux jeunes ouvriers, offrant les garanties convenables de moralité, les sommes nécessaires à leur établissement; toutefois ces avances, q.ui dans les systèmes sociaux de l'Orient, se font toujours à titre gratuit, sont ici grevées d'un intérêt annuel de 3 %• » J'ajouterai que ces pratiques existent encore dans la mesure où la fabrique collective a survécu. Dans la grande industrie, il ne peut plus en être ainsi; l'élévation des ouvriers se fait par une autre voie, mais il n'en subsiste pas moins une certaine entr'aide financière entre les patrons de puis-
i. Sur les coutumes qui, dans la fabrique d'Elberfeld, règlent les rapports mutuels des patrons et des ouvriers {Ouvriers européens, t. m, cb. IV, § 20).
sances variées, comme dans tous les milieux industriels bien organisés.
Si certaines industries se dégagent péniblement de la forme ancienne de la fabrique collective, par contre, il en est d'autres qui ont évolué rapidement vers le grand atelier.
Cette évolution a été plus rapide en Allemagne que dans TEurope occidentale, sinon aussi précoce, et le phénomène s'est compliqué d'un foisonnement plus considérable qu'ailleurs de la concentration industrielle. Tels sont les deux points que nous devons traiter maintenant parce qu'ils expliquent la poussée de ces usines colossales qui sont la caractéristique de l'Allemagne moderne.
Le retard du développement industriel. — Grâce à son sous-sol riche en mines de charbon et de métaux, grâce aussi à l'abondance d'une main-d'œuvre disciplinée et laborieuse, grâce enfin à l'esprit d'initiative d'une élite instruite et entreprenante, l'Allemagne du nord-ouest devait fatalement, sous la poussée du machinisme, évoluer vers le régime du grand atelier. Par suite de certaines circonstances dont nous allons parler, cette poussée a été retardée : le jour où les obstacles disparurent, le flot devait naturellement se répandre avec plus de vigueur. Du reste, par ce retard même, les industriels allemands bénéficiaient des progrès accomphs ailleurs et de l'expérience des autres.
Les causes du retard qui a préparé le « boom » sont d'ordre principalement politique. Car, bien que cela puisse paraître singulier et paradoxal aujourd'hui, le gouvernement prussien a patronné la grande industrie naissante en entravant son développement.
L'obstacle ne s'est pas présenté sous la forme du sys-
tème routinier des corporations, celles-ci ayant été supprimées dans les régions rhénanes au moment de la domination française ^ C'est dans sa cause génératrice même que le machinisme était atteint, par suite des difficultés artificielles apportées à l'exploitation des mines en général, et de la houille en particulier. Dans le royaume de Prusse, par suite de la tutelle administrative, les mines, quoique souvent exploitées par des compagnies privées, n'étaient pas en réalité sous le régime de la libre concurrence et de la libre initiative. Voici ce que Le Play écrivait à ce sujet en 1855 :
« Les anciens règlements, qui confiaient aux ingénieurs de l'État la direction supérieure des exploitations de houille et la tutelle des ouvriers employés dans les mines, s'opposaient à l'accumulation trop rapide des populations. Les propriétaires de terrains carbonifères supportaient avec patience ces entraves; et malgré les découvertes journalières de nouveaux champs houillers, ils ne cédaient guère aux excitations qui, en pareilles circonstances, se produisaient en Occident. La production des charbons se développait donc lentement, sans troubler l'état social des populations 2. »
Aussi, en 1854, le bassin de la Ruhr ne produisait encore que 2000000 de tonnes de houille. Du reste, l'État percevait une redevance de 10% sur le prix du charbon extrait, ce qui n'était pas pour favoriser la vente.
En réalité, les propriétaires de mines supportaient le joug de l'État avec moins de bonne grâce que Le Play ne le signalait, car lui-même note à la page suivante
1. C'est en 18S9 que les corporations furent légalement suppriprimées dans l'Allemagne du Nord, mais, à ce moment, elles étaient déjà tombées en désuétude dans beaucoup de métiers.