Ouvriers européens, t. V, chap. ii
A cette époque (1848), la fabrique collective existait encore, mais on ne travaillait plus les matières premières élaborées dans le pays ; on fabriquait surtout des indiennes, avec des filés de coton produits dans les grands ateliers mécaniques de l'Allemagne, et surtout de l'Angleterre.
Enfin, près de la frontière belge, on trouve un groupe industriel voué à la fabrication du drap, et qui comprend les centres d'Aix-la-Chapelle, Dùren, Eupen. Continuation du groupe de Verviers, il ne nous a pas paru présenter un échantillon suffisamment net de l'industrie allemande.
En fait, nous avions surtout le choix entre le groupe de Bielefeld et celui d'Elberfeld. Il faut en ajouter un troisième, celui de Krefeld, avec Mûnchen-Gladbach et Viersen : faisant exception à la règle que nous avons indiquée plus haut, il est situé tout à fait en plaine, mais dans une région où le sol est peu fertile.
Entre Bielefeld, Elberfeld et Krefeld, nous avons porté notre choix sur le deuxième groupe qui est le plus important. Il suffit, pour s'en rendre compte, de comparer les populations. Dans le tableau qui suit, nous mettons en regard les chiffres de 4875 et 1910, afin de montrer les progrès accomplis.
Bielefeld 26 000 78 ^234
Herford 12 000 32 500
Total du i*^ groupe. . . 38 000 HO 734
Elberfeld , . . 80 000 470 000
Barmen 86 000 170 000
Total du ^ groupe, . . 466 000 340 000
Krefeld
Mùnchen Gladbach.
Viersen
Total du 5« groupe. . . 4 15 000 2-28 800
Le groupe que nous nous proposons d'étudier fait vivre une population de plus de 300000 âmes, autant que les deux autres réunis. En outre, cette population est beaucoup plus agglomérée, de sorte que les phénomènes s'y manifestent avec plus d'ampleur, et sont par conséquent plus visibles.
Un élément qui est loin d'être négligeable pour la réussite d'une enquête est celui des intermédiaires capables de vous mettre en contact avec la matière sociologique à observer. Cet élément est parfois celui qui fait pencher la balance en faveur de telle ou telle ville, mais, à cet égard, je n'avais aucune facilité spéciale ni d'un côté, ni de l'autre.
Je ne sais quel accueil m'auraient réservé les bonnes villes de Bielefeld ou de Krefeld, mais je doute que le hasard m'eût mieux servi qu'à Elberfeld ; j'y ai trouvé d'abord un agent consulaire de France très obligeant, M. Winzer, et ensuite un interprète bénévole, un jeune Français comme on en voudrait rencontrer beaucoup à l'étranger, M. Paul Baron. Parti à l'aventure, presque sans ressources, ce jeune homme s'était fixé momentanément dans la grande cité industrielle pour se perfectionner dans la pratique de la langue allemande, et parvenait à y vivre en donnant des leçons de français. Je lui dois beaucoup, non seulement parce qu'il a bien voulu m'accompagner à plusieurs reprises, mais aussi parce qu'il m'a fait profiter de la connaissance générale du milieu dans lequel il vivait à cette époque.
18 LES INFLUENCES iMATÉRIELLES
Barmen-Elberfeld. — Il est impossible de ne pas faire un rapprochement entre les villes jumelles d'Elberfeld-Barmen et celles de Roubaix-Tourcoing. D'un côté comme de l'autre, on passe, pour ainsi dire, sans transition d'une cité à l'autre, et, ici comme là-bas, l'industrie textile avec ses accessoires constitue à peu près le seul moyen d'existence. Le parallélisme peut être poussé encore plus loin : Barmen, comme Tourcoing, est avant tout une ville de fabrication ; Elberfeld, comme Roubaix, cumule le commerce et l'industrie.
C'est dire — ou sinon la science sociale n'existerait pas — que l'habitant de Barmen, comme le Tourquennois, à fréquenter surtout les machines, est un peu renfermé en lui-même, tandis que l'habitant d'Elberfeld, comme le Roubaisien, plus en contact avec la clientèle, est plus expansif, plus risqueur, mais aussi plus instable. En fait, Barmen est un vaste village ouvrier et Elberfeld une ville d'affaires ; elle offre par conséquent plus de ressources au voyageur. On y est plus habitué à rencontrer l'étranger. Aussi, me suis-je fixé à Elberfeld, mais, le lecteur le devine, c'est à Barmen que j'ai cherché une famille ouvrière.
Les communications sont du reste aisées. Outre un tramway électrique, on y trouve la fameuse Schwebehahn sur lequel, depuis une dizaine d'années, des wagons suspendus roulent constamment, mais avec un balancement qui n'est pas toujours agréable. Sur une partie de son parcours, la Schwebebahn a été construite au-dessus même de la Wupper, petit affluant du Rhin qui arrose les cités jumelles. Dans la construction de ce tramway aérien, on a cherché la simplicité et le pratique beaucoup plus que l'élégance et le confort, mais on y voit un symbole de l'esprit industrieux des habitants, un signe d' « américanisme ». Cette épithète,
appliquée avec plus ou moins de discernement, est ici comme à Roubaix acceptée généralement dans un sens favorable.
Faut-il voir aussi un symbole de Tingéniosité des habitants dans le fait qu'un particulier d'Elberfeld serait parvenu à apprendre à compter à un cheval, ou bien est-ce un simple produit de la Kultur germanique? Je l'ignore, car les « personnes compétentes » seules pouvaient voir le fameux cheval calculateur. Pauvre cheval! Il vient de mourir dans les Flandres comme un simple ignorant, l'Allemagne ne respectant pas plus les prodiges de la science que ceux des arts.
En choisissant l'industrie textile, j'avais le secret espoir de pouvoir faire une comparaison facile avec les ouvriers anglais et français. L'ouvrier de Barmen a-t-il la capacité d'attention du premier ou l'ingéniosité du second? Constitue-t-il un type intermédiaire entre les deux, ou rentre-t-il dans l'une ou l'autre catégorie?
Je pensais avoir bien établi mon fil d'Ariane, mais je dois avouer qu'il m'a fait complètement défaut. La voie était fausse, et, de rectifications en rectifications, je me suis vu entraîné dans un monde nouveau qui ne m'a pas fait regretter l'impossibilité de ne pas pouvoir faire les vérifications que je cherchais.
Pour procéder par ordre, voyons d'abord quelles sont les matières premières que l'on emploie.
A Bielefeld, c'est surtout le lin, à Aix-la-Chapelle la laine, ici et là, mélangés de coton. A Elberfeld comme à Krefeld, c'est principalement le coton et la soie, mais au lieu d'importer la matière brute, on fait venir les filés de coton d'Angleterre et les filés de soie de la Lombardie. Les seules filatures qui existent sont celles des déchets de soie ou schappes : le travail se fait dans de grands ateliers et la suite des opérations est plus ou
moins semblable à celle que Ton voit dans les filatures de lin, mais les matières n'étant pas identiques, toute comparaison serait fausse. A Aix-la-Chapelle, j'aurais trouvé des filatures de laine ; à Bielefeld des filatures de lin ; dans le premier cas, une comparaison eût été facile à établir avec Roubaix ou Huddersfield ; dans le second cas avec Lille ou Bradford. A Barmen, la chose n'était guère possible, et je commençais à me demander s'il n'y avait pas lieu d'orienter mes recherches dans une autre direction.
Toutefois, vu la difficulté d'obtenir l'entrée des usines, je résolus de tirer parti d'abord de ce qui se présentait à moi, et d'examiner le travail d'un ouvrier de l'industrie principale de Barmen.
A Elberfeld, il existe une variété assez nombreuse d'industries ; parmi les plus importantes citons la retorderie de lacets, le tissage des doublures, enfin la confection (jupons, lingerie, etc.).
A Barmen, à côté de nombreux métiers plus ou moins secondaires*, il en existe un qui domine de beaucoup. Il y a, en effet, un « article de Barmen »; c'est le Besalzhand ou ruban de garniture.
Dès lors, je n'avais plus qu'à chercher une famille ouvrière type vouée à la Besatzbandindustrie.
Survivance de la fabrique collective dans le machinisme due au travail en petites séries. — On sait que l'habitat naturel de la fabrique collective^ est déterminé par les deux conditions suivantes :
1** Travail à la main;
1. Citons la rubanerie de soie {Seidenbanàindusirie) la fabrication des bretelles, des jarretières, des ceintures.
2, Par Fabrique coUectire, Le Play entendait un régime de production caractérisé par la réunion de plusieurs petits atelier» travaillant pour un seul palron.
2* Clientèle lointaine.
En d'autres termes, l'ouvrier peut rester maître de l'exécution du travail qui est simple, et propriétaire de l'outillage qui est peu coûteux.
Mais il ne peut atteindre la clientèle. Il faut un intermédiaire disposant de gros capitaux et du don commercial. Cet intermédiaire est le patron de la fabrique collective, c'est lui qui centralise les produits élaborés par les petits artisans, qui les emmagasine, qui organise les transports, qui supporte les risques, qui s'informe des goûts des acheteurs, etc.
Lorsque la vapeur se substitue à la force humaine, on voit généralement le grand atelier apparaître, mais on conçoit qu'il y a des degrés dans ce phénomène de concentration industrielle. L'automatisme peut être plus ou moins bien réalisé, l'outillage plus ou moins coûteux, la division du travail plus ou moins parfaite, bref, on rencontre tous les types intermédiaires possibles.
Or, à Barmen-Elberfeld, la fabrique collective n'a pas disparu devant la machine ; non seulement elle subsiste à côté du grand atelier, mais elle forme encore le type dominant.
La loi dont nous parlons n'est pourtant pas en défaut, car ce qui se fait fatalement en grand atelier, c'est l'exploitation de la force motrice, sa production et sa distribution. Ici, comme à Saint-Étienne ou à Calais, que ce soit la force hydraulique transmise par l'électricité ou que ce soit la vapeur, c'est un grand patron qui a fait les frais d'intallation. Seulement la concentration industrielle s'arrête là. Pour le reste, la fabrique collective a survécu. Il nous faut voir pourquoi.
Un artisan se laisse plus facilement aborder qu'un grand capitaine de l'industrie moderne. Aussi ai-je pu voir travailler un rubanier sans trop de difficultés.
On rencontre de temps en temps dans les rues de Barmen de grandes constructions à plusieurs étages et aux multiples fenêtres. Elles sont subdivisées en de nombreuses chambres louées aux rubaniers.
Chaque chambre contient deux ou trois métiers et l'organisation y est plus ou moins semblable à celle que l'on rencontre à Calais dans l'industrie du tulle*. Des deux côtés le grand atelier n'est pas inconnu, mais le petit atelier patronal travaillant à façon est très répandu.
Quelles sont les causes qui permettent le maintien du petit atelier ?
Rappelons d'abord que Barmen fait très peu les articles de luxe et compliqués. Il laisse à Saint- Etienne la suprématie en ce qui concerne le ruban façonné haute nouveauté. Pourtant, le ruban de garniture n'échappe pas complètement aux fluctuations de la mode, quoique la possibilité de teindre après tissage vienne dans bien des cas amortir l'instabilité qui en résulte. Il n'en est pas moins vrai que c'est dans une certaine variété des produits et dans l'influence de la mode qu'il faut chercher l'une des causes principales de la survivance du petit atelier. C'est surtout le fait que l'on ne tire pas un nombre suffisamment élevé d'exemplaires de chaque modèle. On ne travaille pas en grande série à cause de la grande variété des articles : il y a des rubans de toutes largeurs, à commencer par les minuscules rubans de poupée ; on emploie les matières les plus diverses, y compris le caoutchouc pour les jarretières, les ceintures et les bretelles. Nous sommes ici, sous ce rapport, à peu près à mi-chemin entre le type stéphanois et le type américain.
C'est dire que le type n'est pas bien net et paraît être
4. P. Vanuxem, Patrons et ouvriers tuUistes de Calais {Science sociale, 2» pér., 63* fasc).
doué de qualités mixtes, je dirais volontiers de qualités neutres. Il faut un certain esprit d'attention et une certaine souplesse, un certain goût du travail et une certaine initiative. Je vois bien tout cela, mais je ne vois aucun trait dominant qui me donne la clef de la part contributive apportée par l'ouvrier dans la marche progressive de l'industrie de la Wuppertal. Faut-il en laisser tout le mérite aux commerçants?
Avant d'adopter cette conclusion hâtive qui m'est indiquée par plusieurs personnalités connaissant bien la région, nous aurons à poursuivre nos investigations. En effet, les produits ne sont pas livrés au commerce tels qu'ils sortent des mains du rubanier ; ils subissent encore certaines opérations, parmi lesquelles celle de la teinture semble jouer un rôle important.
Mais ce qui semble renforcer l'hypothèse qui m'est suggérée, c'est que l'ouvrier teinturier n'est qu'un simple manœuvre de qui on n'exige que la discipline nécessaire au grand atelier. Ce sont ici les techniciens qui forment l'élément capital, et ceux-ci ont soin de me répéter le vieux cUché : « Grâce à nous, l'Allemagne l'emporte dans tous les métiers où les connaissances scientifiques sont nécessaires». Il y a du vrai dans cette assertion, mais faudra-t-il laisser l'ouvrier de côté et faire la monographie du commerçant ou du technicien?
Une autre hypothèse m'est venue à l'esprit, mais avant de l'exposer, il convient de terminer l'analyse des moyens d'existence du rubanier, en exposant la question des salaires; elle est indispensable pour apprécier le niveau de vie auquel l'ouvrier peut prétendre.
Les salaires à Barmen. — L'ouvrier rubanier gagne de 25 à 40 marks par semaine, ce qui fait 31 fr. 25 à 50 francs, soit de 1 500 à 2 500 francs par an. Si je me
bornais à ces indications, nous posséderions des éléments budgétaires précieux, mais nous n'apporterions qu'une contribution par trop insuffisante à la connaissance du rôle social des salaires. Il convient d'élargir un peu la scène et de situer ces salaires au milieu des autres faits sociaux.
Si, dans une région quelconque, on trace une échelle des salaires moyens des différents métiers, on trouve qu'ils sont plus ou moins proportionnels à la difficulté de recrutement et de formation de l'ouvrier, de sorte que l'unité qui sert de base à cette échelle est constituée par le salaire courant du manœuvre, du journalier faisant une besogne quelconque n'ayant pas demandé un apprentissage spécial. Exprimée en monnaie, la valeur de cette unité n'est pas fixe ; elle varie selon les temps et les lieux, parce qu'elle est influencée par de nombreuses causes extérieures, mais lorsqu'on a déterminé cette valeur pour une certaine région à une certaine époque, les taux des salaires des autres ouvriers viennent s'étager graduellement, en suivant une certaine proportion, au-dessus de celui de l'unité.
Par exemple, nous savons que, dans la Flandre française, le manœuvre gagne de 18 à 24 francs par semaine, tandis que, dans le Yorkshire, il gagne de 22 fr. 50 à 30 francs, et à Londres, de 26 à 40 francs ; à Paris, son salaire est de 30 à 35 francs en moyenne, et à Berlin de 25 à 30 francs.
Ce taux dépend d'une foule d'éléments que nous n'avons pas à analyser, mais on voit à première vue que le prix de la vie joue un rôle, notamment la cherté plus ou moins grande des aliments et des logements.
Ce taux est également influencé par l'abondance plus ou moins grande de la main-d'œuvre vis-à-vis des offres d'emploi.
Il diftere parfois d'une façon assez sensible entre deux villes voisines, Il est plus ou moins proportionnel au chiffre de la population, précisément parce que ce chiffre influence le taux des loyers.
A Barmen-Elberfeld, le salaire unitaire paraît être de 3 marks 50 par jour (26 fr. 25 par semaine), et à Dùsseldorf, de 3,50 à 4 marks, soit 26 fr. 25 à 30 francs par semaine. C'est ce que gagnent les Italiens qui viennent faire les travaux de terrassement dans la région.
Trois marks et demi par jour, c'est ce que gagnent également les journaliers dans l'industrie textile, notamment dans la fabrication des galons. La plnpart d'entre eux viennent des régions montagneuses et pauvres de la Hesse et surtout de l'Eifel.
On le voit, les salaires sont aussi élevés que dans le Yorkshire, et plus élevés que dans la Flandre. S'il existe des pays de bas salaires en Allemagne, ce n'est pas dans les régions industrielles de la Ruhr et de la Wupper, et la cause en est due pour beaucoup au développement rapide de l'industrie dans le bassin rhénanwestphahen. Pour satisfaire la demande croissante de main-d'œuvre qui en est résultée, il a fallu faire appel à l'étranger, à l'Italie et à la Pologne ^
Toutefois, il ne faut pas préjuger du niveau de vie des ouvriers d'après le seul taux du salaire. Nous reviendrons sur cette question lorsque nous parlerons du mode d'existence.
Nous arrivons maintenant aux ouvriers qualifiés, dont
1 On sait que les Polonais sont très nombreux dans les mines de la Ruhr, particulièrement à Gelsenkirchen, où ils forment la majorité de la population. A Bochum et à Herne, il existe des quartiers polonais. On estime à plus de 200000 le nombre des Slaves fixés dans les provinces de l'Ouest. Quant aux Italiens, on les rencontre un peu partout, faisant surtout les travaux de terrassement.
le rubanier représente le type courant à Barmen. Ils se recrutent la plupart dans la ville même ou le voisinage immédiat à cause des nécessités de l'apprentissage qui dure trois ans.
On m'avait dit que les rabaniers gagnaient de 30 à 50 francs par semaine. Ayant demandé la cause de cet écart, on m'a fait observer qu'il fallait distinguer entre l'ouvrier ordinaire payé à la tâche et le Selbstsiànding , l'autonome, c'est-à-dire le petit entrepreneur à façon ; généralement propriétaire de son métier, ce dernier touche environ 50 pour 100 de supplément de ce chef.
Le salaire hebdomadaire de l'ouvrier rubanier ordinaire ne dépasse guère 30 à 35 francs, c'est-à-dire ce que gagnent les tisseurs à deux métiers du Yorkshire.
Les teinturiers de cordons (Strancffàrber), qui font aussi trois ans d'apprentissage, ont des salaires analogues, à l'exception des Selbststàndingen qui comprennent environ 10 pour 100 des travailleurs et qui gagnent de 55 à 55 francs par semaine.
Pour fixer les idées, je citerai encore les salaires suivants qui montreront que le taux général est loin d'être bas.
Poseur de rails : 30 marks (37 fr. 50) ;
Ajusteur : 40 marks (50 francs) ;
Contremaître: 50 marks (62 fr. 50)*.
Il convient de faire remarquer que ces salaires correspondent à un travail qui n'excède pas 10 heures par jour. Lesrubaniersquej'aipu voir travaillaient 9 heures et demie, et comme ils avaient le repos du samedi après-midi, leur semaine ne comprenait que 52 heures et demie.
Passons aux salaires féminins.
d. Nous réduisons les prix à la semaine, car, en réalité, il est payé au mois.
Une première remarque à faire à ce sujet concerne les femmes mariées ; vu l'aisance assez générale et vu aussi la natalité relativement élevée, elles se confinent ordinairement dans les soins du ménage. Toutefois, les femmes travaillentjusqu'à l'arrivée du troisième enfant. Mais, dans toute la classe ouvrière, les jeunes filles travaillent, de sorte qu'il reste encore une offre notable de main-d'œuvre féminine ; ce qu'il faut à cette maind'œuvre, ici, comme en Flandre et en Angleterre, c'est un emploi temporaire en attendant le mariage. De là, la fondation de grands ateliers mécaniques de tissage d'étoffes légères et unies, par exemple pour la doublure. Ils sont surtout nombreux à Elberfeld où la population flottante est plus considérable qu'à Barmen, l'industrie des transports y étant plus développée. Dans ces fabriques le salaire des débutantes est d'environ 12 marks ou 15 francs par semaine, et celui des meilleures ouvrières d'environ 20 marks ou 25 francs. Ce sont là encore des salaires analogues à ceux du Yorkshire.
Mais à Elberfeld, comme le nombre des femmes mariées qui travaillent est assez élevé, les métiers à domicile sont très répandus, notamment la confection. Je m'attendais à y trouver le sweating system\ mais, à ma grande surprise, rien de semblable n'existait, et l'on m'en donna comme raison la surveillance administrative qui est très rigide en Prusse, ainsi qu'on sait.
Je dois avouer que cette explication fut loin de me satisfaire. On croit volontiers en Allemagne à l'omnipotence de la loi. Mais toute puissante que soit la loi en Prusse, je savais qu'elle devait, là comme partout, tenir compte des données sociales, sur lesquelles elle agit. De plus, à Berlin, j'avais vu le sweating System s'étaler à l'aise, et précisément dans l'industrie de la confection.
Je risquai une première hypothèse, à savoir que la confection à Elberfeld se faisait en manufacture, la surveillance des agents de l'État pouvant s'y exercer plus facilement que dans les petits ateliers, mais mon hypothèse était fausse. Il s'agissait bien d'un travail à domicile.
Je me rejetais sur le machinisme, et cette fois je tombais juste : les machines à coudre sont en effet mues par de petits moteurs électriques branchés sur les canalisations de la ville. Il en résultait la possibilité de ne laisser aux ouvrières l'usage de la force motrice que pendant 10 heures par jour. La réglementation n'était efficace que parce que la production de la force se faisait en grand atelier. Cette limitation de la journée de travail, en diminuant la concurrence, amenait une petite hausse des salaires. Le courant est livré au prix modique de 13 pfennigs le kilowatt-heure ^ Ce bas prix est du, d'une part, à la présence des chutes d'eau dans le voisinage, et en outre à ce fait que la ville veut patronner les petites ouvrières et ne cherche à faire de bénéfices que sur l'éclairage.
Je dois ajouter que ces industries féminines ne sont guère en concurrence avec l'étranger ; les tissus de doublure et les vêtements confectionnés sont surtout destinés à la consommation intérieure.
La rubanerie de garniture a, au contraire, une clientèle mondiale. C'est bien là le métier important.
En Angleterre, la rubanerie de soie, autrefois prospère à Coventry, est tombée en décadence dans le courant
1. De 4 à 30 pfennigs, suivant la nature de l'exploitation. Bien entendu, pour l'éclairage, le prix est plus élevé : 55 centimes le kw. C'est le prix que l'on paie après 6 heures du soir, et l'on n'a plus, après cette heure, avantage à faire marcher les machines à coudre.
du XIX* siècle* et a aujourd'hui à peu près complètement disparu. Sans doute, la cause doit en être cherchée en partie dans la complication des tissus et l'instabilité croissante de la mode. Toutefois, on peut se demander pourquoi elle n'a pu trouver la même solution que l'Allemagne et se rejeter sur la rubanerie de garniture ?• Barmen a vu sa prospérité croître avec le machinisme et la mode, et le salaire de ses ouvriers s'est accru au moment même où les tisseurs concurrents de la Grande-Bretagne abandonnaient leurs métiers, d'où ils ne tiraient plus qu'une maigre rémunération.
Il s'agissait d'en trouver la cause, et pour cela, il fallait envisager la question sous un angle nouveau. Mais auparavant, nous devons terminer l'étude du rubanier, et pour cela visiter une famille ouvrière type.