‹ La formation sociale du Prussien moderneChapitre 65 sur 96 · Voir supra, p · texte numérisé non relu

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fiançailles ne résultent d'une théorie préconçue. Elles ont bien pour effet de permettre aux futurs époux de se connaître, mais ce n'est pas dans cette intention qu'elles sont ainsi organisées. Aussi bien d'un côté de la mer du Nord que de l'autre, on se marie lorsque des moyens d'existence suffisants sont assurés au jeune ménage. Si ces moyens d'existence permettent l'union immédiate, on se marie de suite ; dans le cas contraire, on attend.

En Allemagne, la question se complique du fait de la dot. En Angleterre, la dot n'est guère en usage que dans l'aristocratie, et celle-ci constitue un milieu très fermé. En Allemagne, c'est une institution générale ; si les dots sont moins élevées qu'en France, cela tient simplement à ce que la richesse y est moins ancienne et moins stable. On peut même dire que la dot est obligatoire, ^ d'après l'article 1620 du nouveau code civil* ; la jeune fille a le droit d'exiger une dot en rapport avec la situation de ses parents.

Toutefois ce qui importe, c'est de savoir comment la loi est interprétée dans la pratique. La dot légale est en nature et non en espèces ; elle comprend un trousseau con-'cnable et des objets mobiliers pour organiser le ménage. Ce n'est que dans les classes aisées que la dot en argent existe, mais de toute façon, la dot donne aux parents un droit de ratification, et leur point de vue est celui de l'équivalence des situations. En France, le problème est assez facilement résolu, puisqu'un jeune homme ne se fiance ordinairement que lorsqu'il a des moyens d'existence assurés. En Allemagne, comme en Angleterre, on doit bien souvent se contenter de supputer les chances d'avenir du jeune homme.

i. Ce n'est que dans le cas d'un mariage fait sans le consentement des parents que la jeune fille perd son droit à la dot (art. 1621).

En Angleterre, il s'agit pour la jeune fille d'étudier le caractère du jeune homme, car c'est principalement par les qualités personnelles que Ton parvient à s'élever ; bien entendu, les jeunes filles — je parle des familles sainement organisées — se renseigneront auprès des parents ou des amis, mais il reste encore une grande part d'inductioQ personnelle.

Je crains que ce ne soit là un art trop subtil pour l'Allemande. Heureusement la question est beaucoup simplifiée par le fait que les situations résultent en grande partie des diplômes. C'est Técole qui prépare aux carrières, et il suffît de savoir comment l'étudiant est coté à Fécole pour pronostiquer son avenir probable. J'ajoute toutefois la question des relations, qui est également un facteur important.

Étant donné que le jeune Otto passera ses examens, et étant connues ses relations, on peut savoir si son avancement sera rapide dans Fadministration. D'autre part, beaucoup de professions sont plus cataloguées et plus stables qu'en France par suite de la grande cohésion corporative qui règne ; ainsi les métiers d'avocats, de pharmaciens sont des professions fermées comme le notariat en France. Enfin, les grandes sociétés industrielles sont organisées sur le plan bureaucratique.

Dans beaucoup de cas, les parents peuvent évaluer ce que vaut le futur gendre, et cela est tellement vrai qu'ils paient parfois les frais d'instruction du fiancé de leur fille! Mais celle-ci est trop intéressée pour juger froidement les choses. Or, nous l'avons dit, l'initiative première provient des jeunes gens eux-mêmes, de sorte qu'au fond, pour les parents, le problème consiste moins dans un choix personnel que dans une sélection générale des jeunes gens qui seront admis à fréquenter une jeune fille.

La solution se trouve dans l'organisation des plaisirs de la jeunesse et des relations mondaines. Les récréations de toutes sortes, en effet, donnent lieu à des sociétés, comme tout ce qui se fait en Allemagne.

Il y a des sociétés de danse, de chant, de tennis; il y a des sociétés de français ou d'anglais, dans lesquelles les adhérents viennent écouter des lectures et échanger des conversations en langue étrangère. Dans beaucoup de ces sociétés, les jeunes gens des deux sexes sont admis, et il règne une grande liberté ; seuls, les tête-àtête sont défendus, au moins tant que les fiançailles ne sont pas ratifiées par les parents. Je laisse de côté bien entendu les milieux douteux et ne parle ici que des familles respectables.

La solution revient donc à ne laisser les jeunes gens /s'affilier qu'à des sociétés se recrutant dans un milieu social homogène.

Pour la classe inférieure, les bals publics suffisent, mais la petite bourgeoisie a déjà ses sociétés privées dans lesquelles il faut payer une certaine cotisation ; dans la haute bourgeoisie, une enquête est généralement faite sur les postulants, leur famille et leur origine. On me cite le cas d'une jeune fille non admise dans un club de hockey, malgré sa parfaite honorabilité, son éducation et la situation de fortune de ses parents, parce que ceux-ci étaient commerçants. Il est piquant de constater qu'un jeune officier de même origine ne trouverait aucun régiment pour le recevoir.

Dans l'aristocratie, la Hberté des jeunes gens est beaucoup moins grande, et un temps très court sépare les fiançailles du mariage. Dans les autres miUeux, les fiancés jouissent d'une liberté à peu près semblable à celle qui existe dans les pays anglo-saxons.

Concurremment avec les sociétés récréatives, une

autre coutume favorise les mariages : c'est l'habitude assez répandue de prendre des pensionnaires. Ceux-ci appartiennent à peu près à la même classe sociale que leur hôte; on se préoccupe surtout de cette équivalence s'il y a des jeunes filles dans la maison.

Notons enfin que, bien plus facilement que dans les pays latins, les jeunes gens des deux sexes vont passer quelque temps chez des amis pendant les vacances.

Les critères du classement. — Si l'on compare la hiérarchie des classes en Prusse et en Angleterre, on trouvera que, des deux côtés, elle est influencée par les moyens d'existence, le mode d'existence et l'éducation, mais d'une façon différente.

Les moyens d'existence agissent d'une façon plus marquée en Prusse qu'en Angleterre, par suite de la survivance des préjugés concernant les métiers : les professions administratives sont supérieures aux carrières libérales et celles-ci aux professions mercantiles. Un Landrat qui gagne 3600 marks est bien plus considéré qu'un négociant qui en gagne le double. Dans la Grande-Bretagne, sans que la nature du métier soit totalement indifférente, il est certain que le montant du revenu ou du capital est un facteur plus considéré qu'en Allemagne.

En ce qui concerne le mode d'existence, on peut dire que l'habitation, le montant du loyer et le niveau de vie sont des choses auxquelles on attache moins d'importance outre-Rhin qu'outre-Manche, mais on tient beaucoup plus compte du niveau intellectuel, de la culture artistique ou philosophique.

Mais en somme, de part et d'autre, c'est encore l'éducation qui prime, seulement on donne à ce mot des significations différentes. D'un côté, l'idéal est le gentleman,

et c'est en se rapprochant de cet idéal qu'on s'élève dans la hiérarchie sociale. En Allemagne, c'est le gebildeter Mann, l'homme éclairé. D'un côté, c'est l'homme d'action assez généreux pour se dévouer aux autres d'une façon désintéressée et efficace. De l'autre, c'est le penseur qui a amassé beaucoup de connaissances théoriques.

Un gentleman peut être un lettré ou un artiste, mais ce n'est pas là sa caractéristique essentielle. A l'inverse, un gebildeter Mann peut se consacrer au bien de ses semblables, mais il lui manque généralement le sens pratique pour réaliser ses bonnes intentions, et c'est pourquoi il s'en remet si facilement aux pouvoirs publics pour l'exécution des choses. Se dévouer à ses semblables, en Allemagne, revient presque toujours à se dévouer à l'État ou à la Cité. Je laisse de côté le dévouement à la corporation, à l'atelier ou au domaine dont nous avons parlé antérieurement, parce qu'il est d'une nature plus immédiatement intéressée, mais au fond, l'un n'est qu'une extension de l'autre.

Avec l'importance des pouvoirs de l'État, une confusion s'est établie, et aujourd'hui, la vraie définition du gebildeter Mann me semble être la suivante : un homme éclairé et reconnu comme tel par les pouvoirs \y publics. Personne n'accorde d'attention à l'intellectuel non patenté par l'État. Berlin possède sa bohème, mais elle est sans influence sociale.

Un autre trait qui différencie la hiérarchie des classes dans la Grande-Bretagne et en Prusse, c'est que, dans ce dernier pays, on tient compte beaucoup plus que dans le premier de la situation des parents. En Angleterre, à part l'aristocratie qui constitue un milieu assez fermé, c'est surtout l'individu que l'on voit. En

Allemagne, il faut au moins deux générations pour s'élever d'une classe à l'autre. •

Cela ressort de ce que nous avons dit à propos des officiers, des fonctionnaires et aussi des coutumes matrimoniales.

Les conséquences de cette façon de voir sont multiples. Je me contenterai de signaler les deux suivantes.

D'abord, l'Allemagne est en apparence un pays plus stable que la Grande-Bretagne. Les courants sociaux d'ascension et de décadence sont plus lents, parce que chacun est mieux encadré. La société germanique est d'un type plus statique que les sociétés anglo-saxonnes. C'est pourquoi elle est en réalité moins souple, et s'adapte moins aisément au progrès.

En second lieu, tout le monde ne s'y sent pas à sa place. Des individus d'élite ont le sentiment d'être déclassés, tout au moins de souffrir d'une injustice sociale.

De ce que l'Allemand sait cacher ses rancunes, de ce qu'il sait se soumettre à l'ordre des choses établi, il n'en faudrait pas conclure qu'il soit satisfait. Pour moi, j'ai ressenti l'impression très nette que la façade de l'édifice était plus belle que les fondements n'en étaient solides.

Enfin, tandis qu'en Prusse la société est subdivisée seulement en quatre classes, en Angleterre, chacune des cinq classes est subdivisée en sous-classes, de sorte que le fossé à franchir est moins large, et l'on peut plus facilement imiter le genre de vie de la variété sociale immédiatement supérieure. En Allemagne, le snobisme peut plus difficilement fleurir, le niveau de vie étant trop grand entre les différentes couches sociales.

Aussi le peuple est-il resté beaucoup plus grossier

que dans la Grande-Bretagne. Tenu à l'écart, il n'a pas pu s'affiner; ses manières sont restées rudes, et ses instincts sont encore primitifs. En outre, il se constitue plus malaisément une élite dans chaque classe, ce qui accentue encore la difficulté à s'élever.

Pour faciliter la comparaison avec l'Angleterre, nous dressons ci-dessous un tableau indiquant la moyenne des revenus, des loyers et des dots dans les différentes catégories de la hiérarchie urbaine. Il ne faut pas oublier q;.:'en ce qui concerne les garçons, la dot comprend les frais du volontariat et des études supérieures, y compris ceux exigés par les associations universitaires. Il ne faut pas oublier non plus que les chiffres des revenus et des loyers ont une importance moins grande qu'en Angleterre et ne sont donnés qu'à titre d'indieation. Les chiffres sont donc purement approximatifs.

La hiérarchie rurale dans l'Ouest ^ — Elle est basée principalement sur l'importance du domaine. Le Millelstand est organisé assez solidement, et comprend les paysans proprement dits ou Bauern, mais partout on trouve des bordiers appelés Heaerlinge ou Koiter, et par-ci par-là des grands propriétaires nobles.

Les bordiers ont bien les caractéristiques sociales de la classe populaire telles que nous les avons énumérées plus haut. Après l'école primaire, les jeunes gens des deux sexes s'engagent comme domestiques et se suffisent rapidement. Après le service militaire, les garçons

1. Voir Le Bauer de Liinehurg, par P. Roux (Science sociale, 2" période, 23" fasc.) et Le Bauer de Mûnsterland, par H. Hemmer et P. Descamps {Id., 116» fasc).

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vont en ville travailler en qualité de manœuvres ; ceux qui restent à la campagne finissent par s'installer sur un domaine fragmentaire en se mariant.

Les Bauern cherchent, beaucoup moins que la bourgeoisie urbaine, à fuir le contact du peuple. Les soultes que le domaine donne à chaque enfant sont analogues aux dots que l'on donne dans les villes, mais elles sont absorbées par la reprise d'un domaine au moment du mariage, et seraient dissipées par le volontariat et une instruction supérieure. Seuls, les fils qui se destinent aux carrières libérales ou aux fonctions publiques donnent à leurs soultes cette destination, mais on peut les considérer alors comme rentrant dans les cadres de la hiérarchie urbaine.

Il faut arriver aux moyens cultivateurs , dont le domaine comprend de 70 à 150 hectares environ, pour trouver des familles dont les garçons recherchent la faveur du volontariat en fréquentant les écoles d'agriculture, et non plus simplement les écoles d'hiver. Sur une soulte de 10 ou 15 000 marks, on peut en distraire 2 000 sans grand préjudice. C'est pour la même raison que les jeunes filles vont dans des écoles ménagères, et même, pour les familles catholiques, dans de petits pensionnats.

Chez les gros Bauern, on cherche à devenir officier de réserve. Lorsqu'on possède un domaine de 200 hectares, donnant par exemple à chaque enfant une soulte de 50 000 marks, on se décide ordinairement à faire des études secondaires et à pousser jusqu'aux hautes écoles agricoles annexées aux universités. Comme on ne devra plus travailler de ses mains, le danger n'est pas très grand de voir les jeunes gens s'éloigner de la terre.

On le voit, dans les campagnes de l'Ouest, le Mit-

lelstand n'est pas un mythe. II a surtout été très puissant dans le passé, mais aujourd'hui, il tend à se différencier en plusieurs couches qui se laissent séduire peu à peu par la hiérarchie prussienne. Ce qu'il nous faut noter, en comparaison de ce qui se passe dans les villes, c'est le retard avec lequel les cadres prussiens arrivent à se faire accepter.

Nous citons Varistocratie terrienne pour mémoire. Elle a toujours été moins importante que dans l'Est. Dans les régions riches qui avoisinent les bassins industriels, le fermage se développe, et beaucoup de propriétaires sont de gros commerçants ou des industriels de la ville. Le Mûnsterland n'a guère connu de grands propriétaires, mais ailleurs, la terre était autrefois généralement possédée par des familles nobles. Toutefois, celles-ci n'agissaient ordinairement qu'à titre de Grundherr, de propriétaire du fonds, se contentant de toucher les redevances que devaient payer les censitaires perpétuels. L'émancipation des serfs accomplie dans la première moitié du siècle dernier, a déraciné une partie de l'aristocratie qui s'est portée vers les fonctions publiques. Seuls les propriétaires des bois et des landes ont pu se maintenir. Toutefois, dans les régions fertiles du Hanovre et dans la vallée de l'Elbe, on rencontre de grands propriétaires exploitants dont le type se rapproche de celui de l'Est dont nous allons parler à l'instant.

La hiérarchie rurale de l'Est. — Dans l'Est, il n'y avait pas de terres sans seigneur, et celui-ci était un Gulsherr^ c'est-à-dire le chef d'un domaine dont dépendaient ceux des paysans. Le Gutsherr cultivait son domaine d'après un système se rapprochant de celui qui était en usage en Russie, c'est-à-dire que les serfs

devaient venir travailler un certain nombre de jours sur le domaine seigneurial, auquel étaient en outre attachés des domestiques permanents. Au moment de l'émancipation des serfs, le domaine-chef a été séparé de la commune paysanne, cette dernière formant généralement un village à banlieue morcelée. L'aristocratie terrienne a donc survécu; elle a continué à résider, et cela d'autant plus que le sol pauvre la forçait à veiller de près à ses intérêts. C'est ainsi que se sont formés les conducteurs d'hommes qui ont forgé la Prusse.

Mais cette aristocratie terrienne est en même temps administrative. Non seulement les fils qui n'héritent pas du domaine vont recruter les hautes fonctions publiques, mais les héritiers tout en dirigeant l'exploitation de leurs terres, sont en même temps baillis, souspréfets, préfets ou gouverneurs, peut-être conseillers intimes, tout au moins officiers à la disposition.

En dessous d'eux, les petits paysans des villages à banlieue morcelée sont presque au niveau social des ouvriers agricoles du grand domaine. Les uns et les autres forment le peuple.

La classe moyenne est donc à peine représentée, sinon dàns~Tês~oasis fertiles où l'on rencontre le type du grand fermier, et dans les petites villes de marché où l'on trouve une modeste bourgeoisie d'artisans et de commerçants. Citons encore, si l'on veut, les intendants et les techniciens que l'on trouve sur les grands domaines.

C'est dans les campagnes de l'Est que la hiérarchie prussienne s'est formée, et c'est pourquoi elle ne comprend au fond que deux classes : l'aristocratie et le peuple ; ou, si l'on veut, la noblesse et les petits Bauern. Dans les villes, on avait les hauts fonctionnaires et les petits bourgeois. Le développement des grandes villes,

et surtout l'annexion de l'Ouest, ont introduit un Mittelstand dans le royaume, mais il s'est scindé en deux à cause des traditions prussiennes qui ne reconnaissent que deux classes, l'une dominatrice et l'autre dominée.

Les traits distinctifs de cette classe sont les suivants :

École gratuite (Volksschulé) jusqu'à treize ou quatorze ans ;

Service militaire normal (2 ou 3 ans);

Émancipation vers 16 ou 17 ans, mais souvent reportée en fait après le service militaire ;

Dot : simple trousseau.

Dans cette classe sociale, il faut distinguer :

A la campagne : les ouvriers et les petits paysans ;

En ville : les assistés, les ouvriers et les petits fonctionnaires.

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