‹ La formation sociale du Prussien moderneChapitre 73 sur 96 · Id., p · texte numérisé non relu

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organisé en Prusse et dans l'Allemagne prussianisée, a l'avantage d'une grande stabilité et d'une grande cohérence. Dans le cas particulier qui nous occupe, il est certain que les fonctionnaires ont le souci de travailler pour la masse de la nation, et il est indiscutable qu'au point de vue matériel, leur patronage est souvent efficace. L'étranger s'extasie volontiers devant des villes propres et bien tracées, des hôpitaux modèles, des rouages où tout semble avoir été prévu. Pourtant un malaise général n'en existe pas moins, et, malgré les apparences, il est plus profond que celui que l'on constate dans les pays libres avec leurs crises politiques parfois si aiguës, mais qui au fond sont une preuve de vitalité.

Si le gouvernement prussien est puissant, pourquoi est-il méfiant et soupçonneux? Pourquoi prend-il ombrage de tout ce qui se fait en dehors de lui ? Pourquoi ce besoin d'affirmer par le verbe la force des institutions et de l'armée ?

Il peut sembler paradoxal de parler de la faiblesse d'un État au moment où il tient tête à une coahtion formidable, mais nous parlons de puissance sociale et non de puissance militaire. Qu'à ce dernier point de vue, l'Allemagne soit très forte, nul n'y contredira. Rien d'étonnant à cela puisque son état social est du type militaire, comme le fut jadis celui de la France. Cela se reconnaît à la suprématie du militaire sur le civil dans la hiérarchie sociale.

Mais une puissance de cet ordre n'est pas une force en elle-même, elle peut l'être seulement en fonction des autres. Elle est une menace perpétuelle pour les voisins, et l'histoire prouve que ceux-ci finissent toujours par constituer une coalition qui devient plus forte qu'elle. Un empire n'est véritablement puissant que

lorsqu'il agit dans le sens de l'intérêt général et en respectant les initiatives fécondes de tous.

De même à l'intérieur, il y a un mécontentement sourd qui provient de l'excès même du patronage auquel les individus sont soumis. Pour être inverse de celui qui se manifeste en France, il n'en est pas moins réel. La preuve en est dans les progrès constants du parti socialiste, qui n'est pas seulement uq parti ouvrier, mais un parti de mécontents.

Le gouvernement a été très habile en groupant autour de lui toutes les « autorités sociales », toutes les personnes soucieuses du bien général. Malheureusement ce procédé tend à étouffer la constitution d'une élite indépendante capable de faire contre-poids à l'omnipotence de l'État, et qui seule serait capable de prendre en main le patronage moral du peuple dont nous n'avons que trop souvent marqué la pénurie.

Cette grande importance de l'État dépend en partie de la nécessité historique où la Prusse, la Marche du monde germanique contre les Slaves, a dû s'organiser pour résister à ces derniers et coloniser les terres qu'ils occupaient. Elle dépend aussi de l'importance de l'esprit corporatif en Allemagne, l'État centralisateur s'étant présenté comme la corporation suprême.

IL — La famille et la corporation.

On a dit bien souvent que la famille était la cellule fondamentale de la société. Cela est vrai en ce sens que c'est elle qui donne l'éducation première avec laquelle il faudra toujours compter, quelles que soient les autres influences qui viennent ensuite se surajouter à son action.

Pourtant, si l'on veut envisager l'ensemble de la

contexture sociale d'un pays, la famille n'apparaît pas toujours comme l'élément important. En France, la famille est bien le rouage principal, le clan n'étant qu'une extension de « l'esprit de famille » hors de la famille. L'Anglais sort beaucoup plus aisément de sa famille pour se mouvoir dans les autres groupements que le monde moderne multiplie de plus en plus ; mais la formation première qu'il reçoit du groupement initial est tellement forte, qu'on peut considérer la famille comme le prototype de ceux qui \iennent se greffer sur lui. En Allemagne, la situation serait extérieurement comparable à celle de la Grande-Bretagne, mais la famille ne forme pas suffisamment les individus qu'elle fournit aux autres groupements. Avec l'importance qu'ont prise ceux-ci, la famille s'efface, et il semble que les corporations soient les véritables cellules.

L'ancienne Allemagne était une agglomération de corporations. On peut supposer que l'importance de ces dernières provenait d'un état social basé sur la fabrique collective, c'est-à-dire sur la grande industrie à la main en ateliers domestiques. Pays longtemps pauvre, les intérêts du métier ont nécessairement primé tous les autres, d'autant plus qu'il était difficile de vivre sans un labeur soutenu.

Le machinisme s'est développé plus tardivement en Allemagne que dans l'Europe occidentale. De plus, les industries dans lesquelles ce pays remporte aujourd'hui ses succès les plus éclatants dépendent plus de la science que de la machine, et un apprentissage soigné est toujours nécessaire. Ainsi l'Allemagne nous présente ce spectacle curieux d'un pays où l'esprit corporatif survit dans un monde moderne.

Les petites corporations d'artisans sont en train de renaître dans la petite industrie, et un certain nombre

d'entre elles sont obligatoires. La grande industrie a ses Kartells, et l'un de ceux-ci, le Kali-Syndikat ou syn« dicat des sels de potasse, a force légale depuis 1910*.

Dans les industries électriques, il y a non seulement une tendance à la fusion des firmes, mais il existe en outre des ententes entre firmes. Enfin les industries chimiques reposent sur des secrets de fabrication ; sur une échelle différente, c'est une situation analogue à celle des métiers anciens basés sur des tours de main spéciaux et des recettes mystérieuses. D'autre part le patronage des usines monstres a un caractère aussi extensif que celui des anciennes corporations.

Mais si l'idéal corporatif s'alliait heureusement à une yie surtout locale, il s'accommode moins aisément de la vie générale dont ont besoin les grandes nations modernes. La Prusse a présenté une conception nouvelle basée sur une hiérarchie de classes, mais nous avons vu que l'esprit de classe ne se substitue qu'avec difficulté à l'esprit corporatif. La vie circule avec peine entre les différentes associations de métier, et par la force des choses l'État lui-même est devenu la grande corporation qui patronne les autres.

Dans la grande plaine du Nord, il est vrai que l'industrie a toujours été rare, mais il faut remarquer :

1° Que V esprit local y a longtemps prédominé sur l'esprit général. On peut attribuer ce fait d'abord à la dissémination de la population, et à la pénurie des moyens de communication, résultats d'une culture pauvre ; ensuite, à l'importance des seigneurs féodaux, dont la centralisation bureaucratique n'a pas encore pu

1. P. de Rousiers, Les syndicats industriels de production (Colin, 2« édit., i912), p. 158.

détruire, à l'aube du xx* siècle, tous les privilèges administratifs.

2° Que le patronage de la corporation y est remplacé par le patronage non moins intensif du domaine. Dans la plaine saxonne, le petit domaine a toujours existé, soit aggloméré autour de l'habitation comme à l'ouest du Wéser, soit disséminé comme dans la région comprise entre le Wéser et l'Elbe. Dans la plaine prussienne, le type pur du village à banlieue morcelée domine, mais il n'a été émancipé du grand domaine seigneurial que dans le courant du siècle dernier; jusqu'à une époque tout à fait récente, il n'était qu'une simple dépendance du domaine et fortement patronné par lui.

Or, de même qu'il y a corporations et corporations, il y a domaines et domaines. Le patronage qu'ils exercent peut être plus ou moins extensif ou plus ou moins intensif.

Les Anglo-Saxons et les Scandinaves ont bien été, eux aussi, formés par le domaine, mais celui-ci a toujours été plutôt un instrument d'éducation qu'un appui matériel*. Pour les Germains, c'est la conception inverse qui prévaut, quoique la plaine saxonne constitue un type de transition à cet égard. Nulle part, à mon sens, le domaine germanique n'est purement particulariste : dans la plaine saxonne, il est quasi-par liculariste'^^ et dans la plaine prussienne, il est quasi-communautaire^. Partout il exerce un patronage très étendu. Les liens créés par le domaine, comme ceux créés par la corporation sont trop forts pour le monde moderne et retardent l'évolution.

i, Paul Bureau, Le paysan des fjords de iVoru^^fe (Firmin-Didot, édit.), p. 334.

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