La forme et la vie
Quelques diÛicultës qu'il y ait à découvrir des vérités nouvelles en étudiant la nature, il s'en trouve de plus grandes encore à les faire reconnaître.
Lamarck> Philosophie zoologique. Savy; 1873. T. I. Avertissementi p. 15.
I. Les qualités des animaux sont des fonctions du temps et de plusieurs autres çariables. — C'est une tradition de commencer un traité par essayer de définir ce qu'est la vie, ce qu'est un animal, ce qu'est par suite la zoologie, dont le but est de connaître les animaux et leur vie. Cette apparente précision est des plus fâcheuses, parce qu'elle est illusoire; elle dupe par une fausse rigueur, par un vain étalage de mots techniques; elle trouble l'esprit en l'obligeant à retenir des notions qu'il ne peut d'abord comprendre, parce qu'elles sont trop en dehors de .ce que les sens lui ont fait prévoir jusque-là.
Partons donc tout simplement de la donnée banale d'être vivant et d'animal, telle que dès notre enfance nous l'ont fournie les sens et la tradition, telle que la possède le moins cultivé des hommes, telle qu'elle puisse être tenue pour une idée humaine, et non pour une idée spéciale a une petite élite longuement initiée. Un animal, c'est un cheval, un chien, un oiseau, un lézard, un ver, une huître. Chacun sent qu'ils ont en commun quelque chose, par quoi tous ensemble ils diffèrent d'un arbre ou d'une pierre, mais personne n'est capable d'exprimer en quoi consiste ce quelque chose. N'importe : sentir et exprimer sont distincts; l'expression est justement le résultat auquel veut atteindre la science, nous ne la possédons pas encore. Contentons-nous donc du vague et général sentiment, de la banale connaissance qui nous suffit pour l'instant.
Cette connaissance banale des qualités qui constituent la vie animale, au surplus, a quelque chose de bien général, et non seulement l'homme, mais encore Tanimal la possède, si même certains, tels que le chien, ne la possèdent pas mieux que Thomme, étant prévenus de la vie non seulement par leur œil mais encore par leur odorat et avant toute décomposition. L'antique religion de ZoROASTRE prescrit de faire toujours constater la mort par un chien. Comme première approximation de l'expression nous savons déjà que vivre c'est respirer^ ce que la plus élémentaire chimie nous apprend être absorber de l'oxygène et rejeter de l'acide carbonique; vivre c'est aussi manger et boire, c'est-à-dire emprunter au milieu des corps solides et liquides; c'est rejeter dans le milieu des excréta, etc.
Les objets que nous venons de citer plus haut ont donc en commun des qualités qui nous les font tous appeler animaux, des qualités où nous serions tentés de voir des caractéristiques constantes, alors même qu'il nous est impossible de les définir, et en nous réservant de les examiner de plus près. D'autre part, tout en les réunissant sous le même vocable, et en marquant ainsi leurs ressemblances, nous savons bien qu'ils différent et que, par exemple, un chien, un oiseau, un lézard, un poisson, un ver, une huître n'ont point la même forme. Tout le monde comprendra donc cette élémentaire vérité : chez les animaux la forme est variable.
On peut dire absolument de même : chez les animaux, la couleur est variable, la taille est variable, etc. D'une façon plus générale, toute qualité que nous sommes capables d'exprimer avec précision est variable, nous ne voyons au premier regard de constant que ces inexprimables qualités dont l'ensemble 'est l'animalité de l'être.
Maintenant, représentons-nous à la fois un chevreuil, un crapaud et une huître. Sont-ce trois animaux? Oui. Sont-ils aussi animaux les uns que les autres? Personne ne répondrait à cette question sans hésiter : oui. Et si à la suite de cette série on ajoutait une branche de corail, longtemps prise pour une plante fleurie, il deviendrait manifeste qu'i7 y a des degrés dans ranimalitè. Par suite : variable aussi l'ensemble confus qui paraissait constant, parce qu'il nous poussait toujours à employer le môme mot d'animal.
En voulant donc étudier les animaux et les connaître par leurs qualités qui tombent sous nos sens, nous acquérons du premier coup l'intuition du variable et du changeant.
Sans doute, d'autre part, en observant que les animaux naissent de parents, et que les parents produisent des enfants semblables à eux, nous serions portés à saisir ce phénomène pour y trouver au moins un relaifixe : « Les enfants sont semblables aux parents, donc si la forme est variable, du moins une forme est-elle fixe et trans-
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missible. » Cette formule, dans laquelle n'entre point le temps, est incomplète, et par suite inexacte. Et si dans un pré Ton regarde couché près de sa mère un jeune poulain, on voit bien qu'il ne lui est point identique; il en diffère, ne serait-ce que par la taille. — De jour en jour, de semaine en semaine, de mois en mois, le poulain croît et devient de plus en plus semblable à sa mère. Donc, la vraie formule est : peu à peu y à mesure que croît le temps y les jeunes animaux par des changements continus finissent par ressembler à leurs parents.
Au lieu de la notion attendue de fixité et de constance, nous recueillons là encore la donnée de changement, avec celle précision de plus, que les changements sont continus et surtout fonction du temps.
Peut-être cette simple croissance paraîtra-t elle une modification bien légère pour l'énoncé d'une aussi fondamentale loi? En ce cas, regardons autour de nous : la nature est pleine de semblables enseignements.
Dans les premiers jours du printemps, ou rencontre en abondance, au bord des mares ou des ruisseaux, une sorte de gelée incolore renfermant dans son intérieur de petites sphères très foncées qui sont des œufs de grenouille ou de crapaud. Observons-les et nous verrons se dérouler la série des phénomènes suivants.
L'œuf, d'abord sphérique, s'allonge en une masse qui bientôt manifeste quelques mouvements et sur la partie antérieure de laquelle on reconnaît une tèle analogue à celle d'un poisson. Ce petit être abandonne l'enveloppe gélatineuse de son œuf et nage librement. Des houppes branchiales sortent sur les côtés de la tète, puis ces houppes disparaissent. Une première paire de pattes se montre, puis une seconde.
Enfin la queue, d'abord très longue et très large, régresse et disparaît (fig. 1).
Nous voyons donc dans ce cas non seulement la taille, mais encore la forme elle-même changer continuellement à mesure que croit le temps.
Un autre exemple encore nous est fourni par un insecte lépidoptère
Fig. 1. — Cinq stades successifs dans la métamorphose d'un crapaud (Pelobates ftiscus).
4l INTRODUCTION
quelconque, le Papillo Machao, qui successivement se montre sous les trois aspects bien connus de chenille (1, fig. 2), de chrysalide (II), et d'imago (III). La transformation de la chenille en chrysalide peut se faire de diverses façons. Chez le ver à soie, ainsi que chez
la plupart des lépidoptères nocturnes ou crépusculaires, la chenille file un cocon dans lequel sa transformation s'accomplit abritée.
Chez la plupart des diurnes au contraire, il n'y a pas de cocon et la nymphe est, soit purement
Fig. 2. — Changements de forme du Papillo Machao : ^y^ simplement SUS-
I, chenille; II, chrys<ilide; III, imago. *^
pendue parla queue, soit suspendue au support par la queue, et retenue par des liens transversaux, — c'est le cas dans notre dessin; — soit enfin enroulée dans des feuilles et retenue par quelques fils ou par un feutrage.
La chenille a crA d'une façon continue, elle a changé en fonction du temps de taille et de couleur, puis, toujours en fonction du tempsy elle a entièrement modifié sa forme, d'une façon, il est vrai, discontinue, mais la question n'est pas là pour l'instant.
On pensera peut-être que ces deux exemples sont des phénomènes exceptionnels. Il n'en est rien. Ce sont seulement des phénomènes exceptionnellement visibles. Un oiseau, une poule par exemple, pond un œuf comme la grenouille, comme le papillon du ver à soie. De cet œuf sans doute sort un poulet capable de courir immédiatement, ne différant de la poule que par la taille et un moindre plumage ; il n'y a plus place pour d'importants changements de forme, mais c'est qu'ils se sont accomplis déjà, cachés seulement à nos yeux par la coquille de l'œuf. Et l'embryologie technique n'est que l'étude détaillée et minutieuse des étapes successives que présente la forme pendant que l'animal s'organise.
Plus encore : pour les animaux, dont le vulgaire n'a pas coutume de dire qu'ils pondent des œufs, les choses ne se passent pas autrement. De même que le poulet a subi ses changements de forme cache dans l'intérieur de l'œuf, de même le jeune cheval avait avant de naître subi les siens caché dans l'intérieur de sa mère. En sorte que cette loi générale se manifeste : tout animal acquiert la forme sous laquelle il est vulgairement dénommé par une série de transformations^ continues le plus souvent, discontinues quelquefois, mais dont
la succession est toujours déterminée, et dont l'apparition est une fonction définie du temps.
La géologie nous enseigne qu'une importante partie de la croûte solidifiée sur notre planète a été produite par le dépôt, réalisé avec une infinie lenteur, des particules solides ou des vases que les eaux tenaient en dissolution ou en suspension. Il s'est ainsi à la longue formé des séries de couches ou de strates dont la superposition est rimage solidifiée des temps écoulés. Or, avec la matière inerte qui se déposait, tombaient aussi les restes des animaux morts ; les parties résistantes de ces êtres conservées dans leur gangue de boue, ou comme on dit fossilisées, même quand celle-ci eut acquis la dureté de la pierre, sont aujourd'hui les sujets d'étude de la paléontologie.
Et de strate en strate, à mesure qu'on pénètre plus profondément dans le sol, ces restes accusent des modifications telles qu'il en faut encore conclure que : si la forme d'un animal est une fonction du temps, les formes des animaux sont aussi une fonction du temps.
Pour préciser par quelques exemples : dans des couches d'eau douce de Slavonie, on trouve des paludines dont la coquille passe par des transitions infiniment ménagées, depuis la première forme représentée sur notre dessin (fig. 3) qui correspond a l'espèce P.
Neumayri et que rîg. 3. — Série continue de PHliidines trouvées dans les couches
1'^»^ «•An/«/\ntvA /lone d'eâu douce de Slavonie, rattachant respèce P. Neumayri à l'es-
1 on renconire aans ^.^^ ^ narnesi. (Neumayb.)
les couches les plus
profondes, jusqu'à la dernière dite P. Hœrnesi, déposée dans les
couches les plus superficielles.
Dans les terrains tertiaires supérieurs, on recueille une abondance de restes fossiles qui permettent de voir les diverses parties du squelette, et de former une série régulièrement continue dont les divers termes sont :