VI. Equus (cheval
Oligocène.
Miocène.
Pliocène inférieur.
Pliocène supérieur.
Epoque actuelle.
Fig. 4. — Pnttes antërienres do diver* ongnlc^s : I, Hyracntherium; II, Mesohippus (Palceotherium) ; III, Anchitherium ; IV, Hipparion;y, Pliohippus; VI, Eqnus (Choval). (MarsiiK
Nous représentons la série pour Textrémlté du membre seulement (fig. 4).
La forme d'un même animal étant une fonction du temps, les
formes des divers animaux étant aussi une fonction du temps, un problème immédiatement se pose : ces deux fonctions sont-elles indépendantes Tune de l'autre ou bien au contraire sontelles liées entre elles. Nous démontrerons au cours de ce livre que c'est la même fonction. C'est là un théorème capital, indifféremment connu sous le nom de loi de Serres, ou loi de Haeckel ou loi de Fritz Mûller, bien que les divers énoncés que donnent ces auteurs ne soient pas rigoureusement équivalents.
Les variations, dont nous venons de relever quelques cas, ne sont pas fonctions que du temps.
Un têtard de grenouille, par exemple, sorti d'une ponte tardive gagne la tin de Tété avant d'avoir subi ses changements de forme ordinaires. Dès lors, il reste sans éprouver d'autre modification jusqu'au printemps suivant, manifestant ainsi, sous l'influence d'un changement de température, un arrêt dans une série que les phénomènes fréquents paraissent montrer comme toujours régulièrement déroulée dans le même temps.
L'on sait aussi que la succession des formes est modifiée si l'on fait varier la température, la quantité d'oxygène, etc. Donc, en outre du temps, la succession des formes est aussi fonction de ces facteurs. Elle est fonction d'un grand nombre de facteurs, pour ne pas dire de tous les facteurs physiques. Seulement, les variations de la fonction corrélatives aux variations des divers facteurs ne sont pas toujours aussi évidentes que dans le cas cité. Il n'en reste pas moins vrai que ces phénomènes sollicitent l'étude, et que les qualités des animaux se présentent à nous comme des fonctions très compliquées du temps et d'un grand nombre d'autres variables. La connaissance complète de ces qualités apparaît donc comme prodigieusement difficile à acquérir ; aussi n'y peut-on parvenir que pour ainsi dire pas à pas, avançant progressivement du plus simple au plus compliqué, du plus abstrait au plus concret, de la plus subjective idée que l'homme s'est faite à la plus objective. Et cela sans doute peut au premier abord choquer ceux qui continuent à admettre la traditionnelle division des sciences en induc-
livcs et déductives, et à répéter que les sciences naturelles sont inductives.
II. De la connaissance scientifique et de la connaissance banale. — C'est un problème métaphysique, et certes nous n'avons pas l'intention de le traiter tout au long, que d'établir les rapports exacts entre la connaissance banale et la connaissance scientifique.
La science, par une analyse appliquée, arrive à discerner un beaucoup plus grand nombre de propriétés ou de qualités des objets, et par là manifestement elle est moins abstraite que la connaissance banale. Il serait aisé, mais hors de propos, de montrer que l'homme peu cultivé, aussi bien que l'animal, a sur les choses des notions trop abstraites, ou, pour mieux dire, des notions qui résultent d'une abstraction instinctive trop brutale.
L'homme de science, d'autre part, en raison de l'abondance des faits et des données sensorielles qu'il possède, éprouve une extrême difficulté à la représentation mentale complète de toutes les propriétés des objets, non seulement par suite de l'impuissance où est son esprit de les tenir simultanément embrassées, mais aussi parce que l'opération mentale qu'il accomplit, à l'occasion d'une catégorie de ces propriétés, laisse échapper un nombre considérable, si ce n'est le plus grand nombre, des autres catégories*. En sorte, qu'à peine échappé à l'abstraction brute de la connaissance banale, l'esprit pour édifier la connaissance scientifique doit Immédiatement procéder à une nouvelle abstraction qui a pour effet de constituer un symbolisme approprié.
Plus que les autres, les idées scientifiques doivent être symboliques, c'est-à-dire n'enfermer ensemble que des catégories très particularisées de rapports — assez particularisées même pour pouvoir être exactement définies. Et l'intelligence scientifique consiste surtout à voir toujours derrière les trop étroits symboles l'Inexprimable réalité. (Hannequin.)
La mathématique passe ordinairement pour la plus scientifique de nos connaissances, parce qu'elle est la plus expressément symbolique et la science même où l'on ne s'occupe que de ce qui peut être symbolisé, exprimé. Elle est rigoureuse parce qu'elle peut exactement exprimer tout ce dont elle s'occupe, pour la raison très simple qu'elle ne s'occupe pas de ce qu'elle ne peut symboliser.
Au fond, toute science est symbolique, et le mécanisme par lequel est obtenu le symbolisme scientifique est général; c'est le même
1. Stallo. La Matière et la Phytique moderne. Ch. IX. Collection Aiglave, 1884. Alcan, Paris.
pour toutes les sciences. Il consiste à rendre mesurable, c'est-à-dire à transformer la qualité en quantité ^
C*est ainsi que se sont créées la physique et la chimie. Il est facile aussi de voir que, dans les questions résolues des sciences naturelles, on distingue l'analyse scientifique, ou réduction de la qualité à la quantité, et la synthèse ou combinaison logique des quantités : nombres ou grandeurs. Les problèmes non encore traités ou les théories inacceptables seront justement reconnus à ce que tous leurs éléments ne sont pas encore réduits à la grandeur et au nombre.
La question essentielle de pédagogie est donc de trouver en biologie un symbolisme convenable, ou de rendre apparent celui que la tradition a créé pièce à pièce, et qui en est demeuré quelque peu disparate.
Il n'importe pas de rechercher s'il est bien ou mal de procéder ainsi, puisqu'il ne saurait y avoir de science sans la pensée humaine, puisqu'il n'est même pas possible d'émettre la moindre description d'un phénomène qui ne contienne une énorme abstraction et ne dénature tout. 11 n'y a pas à vouloir échapper aux conditions de la pensée, ni a rêver de science qui soit purement objective. Cela n'est pas posssible. En donner l'illusion est faire une œuvre vaine, propre seulement à satisfaire les esprits superficiels faciles à contenter.
Au lieu de chercher à se leurrer et à méconnaître le rôle de notre esprit dans la construction de la science, combien il est préférable, par la constante analyse de la pensée logique, de montrer dans chaque œuvre scientifique la part de l'enlendement humain et la part du phénomène. C'est cette analyse toujours négligée, ou si approximative qu'elle en perd toute signification, que nous avons voulu prendre comme guide en écrivant ce livre; et par là, il se caractérisera surtout par un consciencieux et perpétuel souci de la méthode. L'ordre d'exposition des phénomènes que nous allons à l'instant indiquer, a justement pour but de conduire, autant que possible, à retrouver dans les chapitres de la science la part du subjectif et de l'objectif, la part de l'abstraction humaine et du complexe phénomène.
III. La méthode mécanique en biologie. — La dénomination de biologie mécanique ou biomécanique est déjà usitée pour exprimer surtout l'ensemble des travaux et des expériences qui rapprochent les phénomènes vitaux des phénomènes physiques et chimiques. Nous employons ce terme d'une façon plus compréhensive, puisque, pour nous, il désigne une méthode d'après laquelle nous voulons
(1) Hamnequin voit même dans cette nécessité la raison de la genèse des théories atomiques, et dans certaines inadéquacités au cours de cette opération les impossibilités auxquelles se heurtent ces théories.
exposer tous les phénomènes naturels; et la biomécanique des auteurs n'en constitue qu'un chapitre.
Qu'est-ce en effet que la mécanique sinon une symbolique destinée à permettre la spéculation sur certains des phénomènes naturels, sur ceux à propos desquels on peut combiner les concepts d'espace, de temps et de mouvement? Or, ainsi que nous l'avons fait prévoir par quelques exemples, la variation dans la forme, ou plus généralement dans une qualité quelconque d'un animal, est un concept qui entre dans les mêmes combinaisons logiques que celui du mouvement; et l'ensemble des formes ou les changements réalisés se prêtent aux mêmes représentations que l'espace; il est vrai que c'est un espace fini et de forme déterminée, mais cela n'importe pas.
Nous avons, du reste, vu que la variation peut être envisagée comme une fonction du temps; nous avons vu aussi que les changements de qualité sont dans certains cas les effets de facteurs déterminés physiques ou chimiques, et qu'ainsi les facteurs en question se trouvent en face des changements de qualité dans les mêmes rapports que sont entre eux les concepts de force et de mouvement produit.
Il nous faut absolument signaler ici, afin d'éviter des confusions possibles, que la considération de temps et d'espace n'a jamais été faite telle que nous l'introduisons. Pour ceux qui en ont parlé jusqu'ici, le temps est bien comme pour nous représenté par l'épaisseur de la couche terrestre, mais l'espace c'est, dans la pensée des auteurs, la surface actuelle de la terre. Cela ne peut conduire à rien ; car, à la période précédente, il y avait une autre surface, et ainsi de suite. L'espace est pour nous la somme continue de toutes les surfaces, à tous les temps; il est bien légitime alors à notre point de vue zoologique de le considérer comme figuré par l'ensemble de toutes les formes passées et actuelles.
La biologie est l'étude de toutes les propriétés des vivants qui peuvent, par tous procédés de recherches, tomber sous nos sens. Cette condition de la constatation sensorielle établit, nous le savons bien, une première et nécessaire simplification ; nous sommes forcés de faire abstraction de toutes les propriétés qui ne nous sont pas révélées par les sens. Quelques-unes de ces qualités, les rayons ultra- violets du spectre, les rayons X, nous ont été dévoilées par hasard et indirectement. Combien d'autres existent encore, et que nous ne soupçonnons même pas.
De plus, l'inégalité actuelle entre notre puissance sensorielle, accrue par nos instruments, et la puissance de notre entendement nous oblige à une seconde simplification des phénomènes, à une seconde abstraction, d'autant moins cruelle à subir que nous sommes déjà soumis à une première.
Cette seconde abstraction, qui a pour effet d'instituer le symbolisme, doit être consciente; et c'est même dans cette conscience que nous devons chercher la possibilité de la réduire au minimum. C'est par la connaissance exacte du degré d'abstraction symbolifiante que nous pouvons mesurer l'écart entre nos théories et les phénomènes, et déterminer la région des problèmes non résolus.
Aussi avons-nous rangé les méthodes d'étude usitées jusqu'ici pour les phénomènes naturels en trois livres, caractérisés chacun par un degré différent d'abstraction. Ces trois livres concordent avec les trois aspects de la mécanique, et traitent successivement de la STATIQUE, de la cinématique et de la dynamique.
La Statique étudie les propriétés des vivants en elles-mêmes, sans avoir égard au temps, ou plutôt en considérant des phénomènes pour lesquels la marche du temps n'intervient que d'une façon faible, et sans avoir égard à la variation, tenue pour accidentelle, discontinue et non sériable.
La Cinématique étudie, en fonction du temps, la variation dans les propriétés des vivants, regardée comme un mouvement.
La Dynamique enBn étudie aussi les variations en fonction du temps, mais en compliquant le problème par l'adjonction à ce concept général des réalités biologiques, chimiques et cosmiques, causes des variations. Et les propriétés des vivants ainsi envisagées comme des fonctions de fonctions physiques, la biologie aura reculé ses frontières jusqu'à la ligne où cessent nos connaissances sur la matière inorganisée.
Cette vision particulière des phénomènes biologiques n'a pas été déjà sans s'offrir aux réflexions de quelques savants. C'est Lamarck qui la possède le plus nettement, sans user des termes que j'emploie, et je veux pour en donner la preuve citer le texte significatif dans lequel, avec autant de pénétration que de logique, il groupe les phénomènes biologiques.
Dans le discours préliminaire de sa Philosophie zoologique^y il trace ainsi le plan de son livre.
« Dans la première partie, qui doit présenter les faits essentiels « observés et les principes généraux des sciences naturelles, je vais « d'abord considérer ce que je nomme les parties de l'art dans les « sciences dont il est question, l'importance de la considération des € rapports, et l'idée que l'on doit se former de ce que l'on appelle « espèce parmi les corps vivants. — Ensuite, après avoir déve- « loppé les généralités relatives aux animaux, j'exposerai d'une c part les preuves de la dégradation de l'organisation qui règne € d'une extrémité à l'autre de l'échelle animale, les animaux les
t. Lamarck. Philotophie zoologique, Savy, 1873, T. I, p. 35.
« plus parfaits étant placés à Textrémité antérieure de cette échelle, € — et de l'autre part, je montrerai Tinfluence des circonstances et c des habitudes sur les organes des animaux, comme étant la source « des causes qui favorisent ou arrêtent tous leurs développements. »
Les deux traits que j*y ai moi-même placés, divisent ce texte en partie statique, r:inématique et dynamique; un livre doit successivement contenir ces trois aspects de la méthode, pour être une philosophie zoologiqne. D'autre part^ les distinctions que fait l'auteur entre la distribution générale des animaux et la classification des animaux indique assez qu'il entend ne pas embrouiller les études statiques et cinématiques.
Sans doute les connaissances biologiques et surtout embryologiques étaient au temps de Lamarck trop confuses pour que sa méthode générale pût être exposée bien nettement; elles étaient trop incomplètes aussi pour que son programme pût être rempli d'une façon comparable à celle qui nous est permise aujourd'hui. La meilleure preuve que la méthode n'était pas suflGsamment exprimée, c'est que personne ne l'avait reconnue dans le texte que je viens de reproduire ; il est bien probable au surplus que je ne l'aurais pas davantage retrouvée dans Lamarck, si je ne l'avais d'avance possédée,
La nécessité de distinguer entre une étude statique et dynamique des phénomènes a encore été signalée dans ses grands traits par GiARD* en 1876. De même Caullery^ accessoirement, mais bien dans le sens où je l'emploie, se sert, pour caractériser en Allemagne l'enseignement de la morphologie, du terme cinématique.
Enfin en 1894, dans un article intitulé De Vanatomie comparée^ j'ai essayé de caractériser brièvement les trois manières dont peuvent et doivent être ordonnées les recherches en biologie^.
J'aurais pu peut-être relever dans la bibliographie un grand nombre de phrases montrant que l'idée dont je veux entreprendre le développement apparaissait çh et là, et trouver ainsi les indices de sa maturité prochaine; mais cela nous écarterait trop de notre sujet, puisque aussi bien il y a loin de l'idée fugitive à sa réalisation totale, et que celle-ci est entreprise, pour la première fois, avec le développement complet qu'elle comporte.
Pour continuer à caractériser les trois degrés de la connaissance scientifique, disons encore : une loi statique constate, dans une