‹ La formule, comédie en un acte et en versChapitre 6 sur 14 · GASTON, GERMAINE · texte numérisé non relu

GASTON, GERMAINE

GASTON (/;« empressé) (2)

Madame!

GERMAINE {très joyeuse) Bonjour, petit mari!

(i) Il regariie l'heure.

{2) Il va an-devant de M"" de Fonlaiii;e entrant par la porte de gauche et il lui haise cércmoniensemeut la main par hadinage.

GASTON Bonjour, petite femme!

GERMAINE Tu t'es levé bien tôt : n'as-tu pas bien dormi?

GASTON Jamais les gens heureux ne dorment à demi.

GERMAINE

Heureux! tu Tes donc bien?

GASTON

Et comment ne pas l'être, Ma Germaine, aussitôt que je te vois paraître Et qu'à ton cher aspect tout s'illumine en moi Comme si du soleil m'entrait dans l'âme! Un roi Ne serait plus heureux que s'il t'avait pour reine; Mais je les plains, les rois : il n'est qu'une Germaine.

GERMAINE Flatteur !

GASTON

Oui, je les plains ! . . Mais moins que les sans cœur Qui, sans le voir, passant à côté du bonheur. Espèrent le trouver dans l'or ou la puissance! .. Forçats de leur orgueil ou de la jouissance, Dupes d'un vain mirage et de la vanité. Par l'égoïsme étreints avec férocité. Toujours en fièvre avec le succès pour idole Ils croient de la sagesse avoir le monopole... Chacun de leurs désirs est d'un autre suivi. Aveugles, ne voyant que le but poursuivi,

Ils vont, entretenant leur décevante envie,

Sans songer, pauvres sots, qu'ils gaspillent la vie (i)

Et qu'aux rêves toujours en succède un nouveau

Dont ils ne connaîtront le néant qu'au tombeau !

Non, la soif de bonheur que Dieu mit dans notre âme

Ne saurait s'étancher ainsi, ma douce femme :

Ils raillent, mais qu'importe? ils sont fous, ces « malins »,

Et ne sauraient railler autant que je les plains. (2)

Oh! que tu m'as fait mieux comprendre l'existence.

Chère Germaine! entre eux et nous quelle distance!

Et comme il est petit, vu de notre idéal.

Loin, bien loin sous nos pieds, ce monde si banal!..

S'aimersousl'œil de Dieu, pour toujours, comme on n'aime

du'une fois, l'un aimant l'autre plus que soi-même;

Même seul être deux; n'avoir rien de plus cher

Qii'être une âme et deux cœurs dans une même chair;

Défier l'infortune, et, dans toute rencontre,

N'avoir que des demi-souffrances; mais par contre

Posséder toute joie en double, tellement

Qu'aux jours ensoleillés c'est un enchantement;

S'aimer, tous les jours plus, d'une éperdue ivresse;

Avoir des désirs fous de mourir de tendresse,

Et d'aller décrocher des astres dans les cieux

Pour en semer l'azur plus profond de tes yeux;

Y pénétrer, baigné d'une douceur d'étoile,

Jusque dans l'infini de ton âme sans voile,

Et de cette douceur voir affleurer ta part

Comme d'un puits d'extase en ton propre regard;

Sans se parler, savoir ce qu'à deux l'on éprouve;

Renaître en des enfants où chacun se retrouve;

(i) Variante : « leur vie ».

(2) Il lui prend les mains.

S'aimer encore en eux; leur montrer le devoir; Et, le cœur toujours jeune, enfin, par un beau soir, Sans craindre que la mort pour longtemps ne délie, Ne point se dire adieu, mais, la tâche accomplie. En se suivant de près s'envoler vers le ciel En un dernier rayon de la lune de miel!.. Oh! ce rêve!., le seul bonheur qu'il faut rêver! Germaine, ce bonheur tu me l'as fait trouver!

GERMAINE

Cher Gaston! que déjà bien mienne est ta pensée! .. (i) Mais tu m'aimes toujours comme une fiancée Et je ne le suis plus... Q.uand, Monsieur l'amoureux. Vous transformerez-vous en mari sérieux?

GASTON Ma façon de t'aimer te paraît monotone?..

GERMAINE

Du tout! elle me plnit plus qu'elle ne m'étonne! Mais j'ai souvent ouï dire que les maris Demeurent moins longtemps si follement épris. Et tu m'aimes si bien, tu te montres si tendre Q.ue plus ce changement fatal se fait attendre Plus il me paraîtra dur de m'y résigner.

GASTON

Chère, c'est un souci que tu dois t'épargner : La science d'aimer du monde est ignorée. Je te jure, entends-tu, ma Germaine adorée, De te garder toujours la même affection . . ,

(i) Elle prend un air grave.

24 LA rORMULE

GERMAINE D'en changer n'attends pas de moi l'occasion !

CiASTOX

Nul danger que jamais cane crainte m'obsède : Ne sais-je pas en toi quel trésor je possède? Tu combles mes désirs encore inexprimés, Et moi je lis les tiens dans tes yeux bien-aimés.. .

C'est ainsi que j'y vois le baiser qu'ils permettent... (i)

Ils n'en permettent pas, Monsieur!., ils en promettent!. .

(ÎASTOX

L'adorable coquille!., alors je reste coi :

Ce cher baiser promis, vite, donne-le moi ! . .

Oh! que je t'aime, viens, âme sœur de mon âme! ..

(Ih s'ciiihnissciit avi-c rlfusioii)

GERMAINE Cher, cher Gaston !..

GASTON Ma vie à toi, ma douce femme!.. (2)

GERMAINE, rrgnnlant In pnidule Onze heures! Mes parents tardent bien, il me semble.

(i) // veut l'i'iiihrdsfcr.

Variante : tu lis mal : ils promettent !..

(2) Ils vont s'asseoir sur le soplni prés de la petite laide à ouvrage. Germaine prend une broderie dont Gaston eonserve un bout qu'il examine en eonnaisseur.

GASTON Le temps te parait long quand nous sommes ensemble?

GERMAINE Oli! ce que tu dis là, tu ne l'as pas pensé!

GASTON, riant

C'est vrai. J'étais distrait. Aussi c'est insensé Ce que j"ai vu tantôt, et notre bonne entente M'en remet en l'esprit l'aventure plaisante. Je veu.\ te la conter : c'est tout à fait charmant. (2)

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