DANS L'ATTAQUE
La bataille de Lovtcha, livrée le 3 septembre, offre un exemple remarquable de Temploi de la fortification improvisée dans l'attaque.
Les Turcs occupaient une forte position en arrière de Lovtcha, sur un escarpement longeant la rive gauche de TOsma. Ils avaient, en outre, construit des batteries et des tranchées-abris en avant de Lovtcha, sur la rive gauche, pcœ où Tattaque devait avoir lieu .
Le général Skobelew fut chaîné de cette attaque. Il avait sous ses ordres 10 bataillons, 1 escadron, SI sotnias et 56 pièces .
Ces troupes débouchèrent devant la position dans
raprès-midi du 1®' septembre. Le soir, elles occupèrent une hauteur située à 3 kilomètres de l'ennemi. « Toute la nuit, dit le général Skobelew, dans son « rapport, les tirailleurs du régiment Kazan se creu- « sèrent des logements et, sur la hauteur, on oi^- « nisa des épaulements pour 24 pièces, lesquelles <c furent en outre couvertes en avant, par des tran- « chées-abris pour tirailleurs. »
Le leudemain, de bonne heure, les Russes s'emparèrent d'une hauteur voisine sur laquelle les Turcs avaient élevé des retranchements d'un fort profil.
Dans la nuit du 21 au 3, ils installèrent sur cette hauteur quatre batteries de campagne.
Le 3, à 5 heures du matin , les troupes occupèrent leurs positions de combat, et l'artillerie ouvrit son feu. Elle avait ordre, « lorsque les distances le per- « mettraient, de tirer à shrapnels sur les tranchées « et les troupes. »
« Le feu de préparation, dit le général Skobelew, <i se prolongea de cinq heures et demie du matin à « deux heures de l'après-midi, et c'est alors seulece ment que fut donné le signal de l'attaque. Les « pertes minimes subies par nos colonnes; pendant « qu'elles se portaient à l'assaut de la première ligne « ennemie, démontrent combien, dans la guerre « actuelle contre les Turcs, fut utile le feu de notre <( artillerie et combien est importante la période de « préparation pour toute attaque dirigée contre des « positions fortifiées et armées. » Cette opinion est très-significative, parce qu'elle émane d'un des généraux les plus jeunes et les plus entreprenants de l'armée russe.
Le chef d'état-major de Skobelew, le capitaine Kouropatkine, qui avait été chargé du tracé des
RÔLE DE LA FORTinCATION IMPROVISÉE 377
fortifications improvisées, a publié des notes intéressantes sur la bataille de Lovtcha. Nous en extrayons les passages suivants, qui se rapportent à l'objet dont nous nous occupons :
c< La nécessité de fortifier rapidement les points « que nous venions d'occuper devant Lovtcha nous « fit sentir l'insufiSsance des outils de pionniers dont « nous disposions. On se vit réduit à réunir ceux de c( tout un bataillon, pour constituer des détachements c( de travailleurs. Les travaux terminés, lés outils « ne revinrent pas ponctuellement aux troupes qui « les avaient prêtés.
« La présence d'un détachement de 40 sapeurs, c< commandé par un sousH3fficier, facilita considéra- « blement l'exécution des travaux.
« Les o$ciers sortant des écoles militaires peu- « vent servir d'excellents directeurs pour les trace vaux de fortification de campagne. »
Le capitaine Kouropatkine constate que le feu de mousqueterîe des Turcs « fit subir des pertes « considérables aux troupes russes, à la distance « de 2,000 pas, grâce à l'énorme quantité de car- « touches brûlées par eux. »
Ce feu fut redoutable même pour les troupes couchées,
La redoute que les Turcs avaient construite sur
la rive gauche de l'Osma, au centre de leur â® ligne de défense, était précédée d'une ligne de tranchéesabris.
Si, dans l'attaque de Lovtcha, les Russes perdirent moins d'hommes que dans celle de Plevna, cela provient d'abord de ce qu'ils avaient mieux préparé l'assaut, par le feu de l'artillerie, et ensuite de ce que les Turcs défendirent moins bien leurs tranchées-abris. Le capitaine Kouropatkine a constaté, en effet, que « beaucoup de soldats Turcs « tiraient après avoir posé leurs fusils sur le talus « du parapet, sans que leur tête dépassât, c'est-à- « dire sans viser. »
Les pertes des Russes, en tués et blessés, s'élevèrent à environ 1,500 hommes. Celles des Turcs ne sont pas encore connues.
3® bataille de Plevna [du 7 au 12 septembre).
Le général Skobelew, après la prise de Lovtcha, fut désigné pour prendre part à une nouvelle attaque contre le camp retranché de Plevna. Sa division formait l'avant-garde des troupes du prince Imeretinsky, qui avait reçu Tordre de s'emparer des Montagnes vertes, d'où l'on commande la ville.
Les diverses positions que prit Skobelew avant
d'atteindre ces montagnes, furent toutes retranchées avec le plus grand soin.
On lit dans Y Invalide russe :
« Le 8 septembre, au point du jour, les troupes <c du prince attaquèrent la deuxième crête des (c Montagnes vertes^ en chassèrent lennemi, le « poursuivirent jusqu'à la troisième crête, mais « furent à leur tour repoussées et obligées de se « replier sur la deuxième, où elles se maintinrent « et se fortifièrent rapidement. »
(c Ayant appris, à S heures du matin (dit le général Skobelew dans son rapport du 15 septembre), que l'attaque de la ville était encore retardée d'un jour, je ramenai un peu en arrière les troupes de l'aile droite et j'occupai sur la première crête une nouvelle position favorable, qui pût arrêter une offensive éventuelle de l'adversaire; puis, sans me préoccuper de l'état de fatigue des troupes, je fis fortifier immédiatement cette position. Quand elle fut organisée, elle présentait deux rangées de tranchées profondes, avec un excellent champ de tir, formé en avant d'elles par une sorte d'esplanade. »
Ces retranchements s'exécutaient souvent en présence de l'ennemi. On lit, en effet, dans le rapport déjà cité : « Le capitaine Kouropatkine , avec un <c rare sang-froid, dirigea sous le feu de l'ennemi
3S0 LA FORTinCATlON IMPROVISÉE
« tous les travaux. » Il s'agit ici de retranchements construits, le 6 septembre, sur un plateau exposé <( à « une canonnade violente et très-précise. »
Le général Skohelew, dans le récit qu il fait de la prise de deux redoutes turques, le il septembre, et de la résistance qu'opposèrent ensuite ces redoutes à quatre assauts successifs des Turcs, dit très-clairement qu'il est utile de mettre de l'artillerie dans certaines redoutes. Nous reproduirons plus loin (sous forme d'j^nnexes) les passages les plus remarquables de ce récit. Ils prouveront combien se trompait la Militair ZeUung lorsqu'elle disait, dans son numéro du 15 août 1877 : « Les Turcs mettent des ce canons dans leurs redoutes, ce qui est absolument c< condamné par les théories modemes\ Le rapport du général Skobelew contient encore le passage suivant, sur lequel nous appelons l'attention de nos lecteurs, parce qu'il exprime, sur l'utilité des retranchements dans la guerre de campagne, une opinion
1 Pour démontrer qu*il n'est pas impossible de retirer rartillerie qui se trouve dans les redoutes, lorsque celles-ci doivent être abandonnées, nous rappellerons que Skobelew ne prit qu'une seule des bouches à feu qui armaient les deux redoutes dont il s'empara le il septembre.
Un feit analogue s'était produit pendant la deuxième attaque, du 30 juillet. « Le 126* régiment, dit la relation russe, prit la redoute n® 4. Les Turcs parvinrent à sauver iO des 42 pièces qui s'y trouvaient. »
Quanta la redoute n« 5, emportée d'assaut par le 125* régiment, les assaillants n'y prirent aucune des pièces qui l'avaient défendue.
qui a beaucoup de poids, venant d un général formé à ce que les Russes appellent Y École d'Asie, observatrice fidèle des traditions de Souwaroff :
« Le 29 août (10 septembre), au point du jour, le régiment d'Esthonie, soutenu par le 9^ bataillon de chasseurs, se porta en avant pour occuper la deuxième crête. Cette hauteur fut enlevée après un combat de mousqueterie peu sérieux, et je la fis fortifier immédiatement.
" « Je ne me décidm pas à aborder la troisième crête le même jour, pour ne point engager toutes les troupes et ne point les épuiser dans une lutte inégale, avant le moment de l'attaque générale du camp retranché de Plevna.
« Une cause sérieuse de ces retards était la nécessité évidente de fortifier les positions conquises, par des travaux, opération qui ne laissait pas d'offrir des difficultés considérables avec l'insuffisance si regrettable, pendant cette campagne, des outils à la disposition immédiate des corps de troupes. Les hommes creusèrent la terre à l'aide des couvercles de bidons et des mains. Les ceps de vigne furent arrachés également à rdde des mains, pour débarreisser les esplanades (champs de tir).
« L'importance que cette question de la préparation et de la fortification des champs de bataille a prise dans la guerre actuelle, m'autorise à faire à ce propos quelques remarques.
« Les troupes d'infanterie qui ont assisté à une
affaire un peu chaude en reviennent, en grande partie, sans outils.
« Notre soldat, lorsqu'il marche à l'attaque sur un terrain difficile, et particulièrement dans les joiurs chauds, s'allège tout d'abord de son outil; il le jette, puis le manteau et la musette aux biscuits prennent le même chemin. Aussi les troupes, parvenues sur un point où elles doivent se maintenir, n'ont-efles plus les moyens de se couvrir contre les feux de l'adversaire, comme l'infanterie l'a fait constamment : 1® dans la guerre de la sécession, 2? dans les quatre années meurtrières de la guerre carliste, et 3® dans la guerre actuelle, où c'est pour les Turcs un principe.
c< Il semble, en conséquence, qu'il serait plus convenable de faire suivre les troupes d'attaque par leurs outils ou d'avoir dans le régiment des détachements spéciaux, dont la mission serait de fortifier immédiatement les positions enlevées à l'ennemi.
c< Il est impossible de ne pas signaler également l'insuffisance des ressources mises à la disposition du détachement pour l'exécution des travaux de fortification. Pour un effectif de plus de S0,000 hommes que comptait le détachement de Votre Altesse, nous n'avions, et encore par hasard, qu'un seul piquet de 35 sapeurs avec un sous-oSicier, sans un seul officier du génie, bien que notre Académie du génie militaire fournisse tous les ans des spécialistes par douzaines. Étant donnés l'armement moderne de l'infanterie et la faiblesse relative, au point de vue des actes décisifs, de l'artillerie à longue portée, si
les armées françaises de la deuxième période de la guerre de 1870-71 avaient adopté rigoureusement le système des pointes stratégiques (dirigées de préférence sur les communications) en le combinant avec une tactique strictement défensive et appuyée par des travaux de fortification passagère, — cela ne fait maintenant aucun doute pour moi — la campagne aurait eu pour les Français une issue plus avantageuse. » .
Les réflexions du général Skobelew sont fondées. Nous ne pensons pas toutefois qu'on doive en conclure qu'il faut renoncer à faire porter les outils de pionniers par la troupe. Il est certain que lorsqu'un petit nombre d'hommes seulement sont munis de la pelle à manche long, pesant environ S kilogrammes, ces hommes saisiront la première occasion favorable pour se débarrasser d'une chai^ aussi gênante. Cest ce qui est arrivé en Bulgarie. Le soldat, comme nous l'avons fait remarquer plus haut, ne conserve avec soin que ce qui sert à son propre usage. Donnezlui une petite pelle de 800 grammes, commodément suspendue, et avec laquelle il pourra se creuser rapidement un abri soit dans une chaîne de tirailleurs, soit en première ligne, sur le champ de bataille, il n'aura garde de jeter un auxiliaire aussi précieux, et il finira même par en avoir autant de soin que de ses armes.
La conclusion pratique à tirer des remarques du général russe est donc celle-ci : nécessité de donner une pelle Linnemann à tous les fantassins ou, pour le moins, à chaque file.
Les mêmes remarques font ressortir encore la nécessité d'augmenter Veffectif des troupes du génie attachées aux armées en campagne. Cette nécessité justifie complètement la proposition que nous avons faite d'attacher à chaque division de cavalerie une compagnie du génie & cheval, et à chaque division d'infanterie, un bataillon de pionniers, en remplacement du bataillon de chasseurs qui n'a plus d'utilité réelle, et que l'on maintient néanmoins dans l'organisation divisionnaire de la plupart des armées, par routine, par habitude ou par respect pour de glorieux souvenirs. C'est ainsi qu'on a longtemps conservé les grenadiers et les voltigeurs dans la composition des bataillons qu'ils avaient autrefois illustrés, et que l'on conservera longtemps encore les cuirassiers et les corps spéciaux d'infanterie, qui ont une réputation en quelque sorte légendaire.
Nous désirons vivement que cette question, de même que celle de l'outillage de la troupe, soit discutée avec une entière indépendance d'esprit, en dehors de toute préoccupation personnelle et de toute compétition d'armes. L'expression de ce désir
n'est pas inopportune, puisque de très-utiles réformes ont échoué de nos jours par 1 effet de 1 amourpropre et des passions qui se manifestent toutes les fois qu'il s'agit de retirer à une arme des éléments qui ont longtemps appartenu à une autre. La preuve en a été fournie récemment, en France, par le rejet de la proposition soumise à l'Assemblée nationale, d'annexer les pontonniers aux troupes du génie, comme on l'a fait partout, excepté dans ce pays et en Belgique. L'artillerie française a combattu cette proposition avec véhémence, parce qu'elle la jugeait attentatoire à sa dignité et à ses intérêts. Le même écueil sera fort à craindre le jour où quelque esprit judicieux proposera de remplacer les fringants chasseurs et les brillants carabiniers, dont l'infanterie est si justement fière, par de prosaïques mais beaucoup plus utiles pionniers. Ce n'est pas une raison, toutefois, pour reculer devant l'épreuve, car, en art militaire comme en toute chose, les réformes vraiment utiles finissent toujours par s'imposer. Déjà Napoléon avait reconnu la nécessité de n'avoir plus qu'une seule espèce d'infanterie * et de donner à chaque soldat un outil de pionnier. Le moment est venu, pour toutes les armées, de tenir compte de cette
* Voir l* Histoire de la guen-e de la Péninsule^ par le général Foy, page 141 de Tédition de 1827.
double nécessité, qui pouvait être contestée il y a soixante-dix ans, quand la tactique et rarmement de l'infanterie étaient tout différents de ce qu'ils sont aujourd'hui, mais dont nul ne saurait dire qu'elle ne découle pas logiquement de l'expérience des dernières guerres.
Extraits du rapport du général^lieulênant baron DE Krudener, sur la bataille de Plevna du 30 juillet.
c( Sur le sommet de ces collines sont élevées des redoutes d un puissant profil, renforcées par des emplacements de batteries et des lignes de tranchées à plusieurs étages, pour les tirailleurs. La vallée de Plevna est fermée, à Test, par une hauteur qui forme la ligne de partage des eaux du ruisseau de Grivitsa et des autres cours d'eau qui vont se jeter dans rOsma ; cette hauteur se relie à la chcdne de collines indiquée plus haut
Attaque de droite
« La redoute placée sur une hauteur en face de notre aile droite était la clé tactique de la position de Plevna. Cette redoute commandait tout le terrain environnant, fermait l'entrée de la vallée de Plevna et constituait, d'une façon générale, le centre de
résistance de la position. D'un profil puissant, elle était organisée aussi bien pour les feux d'artillerie que pour les feux d'infanterie; ceux-ci étaient d'ailleurs à trois étages, le parapet, le fossé, les traachées-abris et logements aux abords de la redoute.
« Comme il a été dit plus haut, l'objectif de l'aile droite était la redoute sur laquelle vinrent converger tous les efforts des troupes de cette r^ion. Le général-major Bielokopytow, ayant reçu Tordre d'attaquer, porta tout d'abord en avant le 1®^ bataillon du lâl* régiment de Penza, suivi par les deux autres bataillons et par deux bataillons du 123® régiment de Kozlow. Nos troupes se portèrent avec ordre et ensemble sur les retranchements turcs, défendus par l'infanterie, disposée en grandes masses derrière des abris et des logements sur plusieurs lignes. L'ennemi, dès qu'il aperçut notre mouvement, omTit un feu épouvantable ; mais le 1*' bataillon continua sa marche sans s'arrêter, chargea à la baïonnette et enleva la batterie et les premiers épaulements des Turcs; il se jetait déjà sur la deuxième ligne de tranchées, quand des réserves turques l'obligèrent à s'arrêter. Le 2® bataillon, appuyant un peu à gauche, se précipita avec la même impétuosité sur les épaulements ; les Turcs, cette fois, ne tinrent pas et se retirèrent dans le ravin ; alors le bataillon les y suivit et, se tenant sur les talons de l'ennemi, gagna la pente opposée, à lextrémité de laquelle s'élevait la redoute. Le 3® bataillon du même régiment appuya le 1®' à droite. La montée vers la
redoute était très-pénible (plus de 30^ d'inclinaison) ; néanmoins, les 5® et 7® compagnies de ligne, ayant à leur tête le brave commandant de bataillon, major Kovalevsky, avaient non-seulement gravi les pentes sous un feu terrible parti des tranchées, mais encore s'étaient maintenues dfims les abris après en avoir expulsé les défenseurs.
« Le major Kovalevsky, avec une partie de la 7® compagnie et des tirailleurs du bataillon, se porta intrépidement à droite sur le parapet de la redoute, où il fut massacré à coups de yatagan; là tomba également le lieutenant Ammossow, commandant de la 7® compagnie. Les deux autres bataillons de Penza, qui s'étaient jetés avec la plus bouillante ardeur sur Tennemi, n'eurent pas plus de succès. Accablés par les feux des retranchements qui les prenaient de front et en flanc, ils durent interrompre leur mouvement offensif. La bravoure, la ténacité du régiment de Penza sont sufiSsamment attestées par les pertes énormes qu'il a subies (29 oflBcîers, 1,006 soldats).
« Après le régiment de Penza, entrèrent en ligne le » bataillon du 123^ de Koslow et le 3« bataillon du même régiment, quand une partie des troupes de la 5® division se fut rapprochée. Malheureusement, les attaques de ce brave régiment, conduit sur la redoute par son valeureux chef, le colonel Stepanow, ne furent pas non plus couronnées de succès. Nos soldats se logèrent dans le fossé autour de la route; ils ne voulaient pas reculer. Le colonel Stepanow, frappé de trois balles, fut transporté mourant à la
station de pansement. L'attaque du r^iment de Tambow commença en même temps que le mouvement de la colonne du général Bielokopy tow ; ce régiment avait son 2® bataillon en tête, en colonnes de compagnie sur deux lignes, et les deux autres bataillons derrière. Le l^'' bataillon du 123® régiment de Koslow servit de réserve au régiment de Tambow. L'ennemi les reçut par un feu violent d'artillerie, mais les compagnies s'avancèrent en très-bon ordre et même alignées. Au fur et à mesure que les distances se rapprochaient, le feu croissait en intensité et enfin il devint si meurtrier, que les blasés et les mourants empêchaient le régiment d'avancer; les différentes fractions furent obligées de s'arrêter et de se coucher derrière la crête, d'où elles ouvrirent le feu. Le 1®' bataillon de Koslow (réserve) entra en ligne à gauche et, se déployant derrière la crête, ouvrit également le feu. C'est de cette dernière position que fut entreprise une nouvelle et énei^que attaque, qui fut toutefois infructueuse.
« Notre artillerie, se conformant aux mouvements de la 31® division, se porta en avant par batterie et dirigea sur la redoute des feux de cartouches à balles pour faciliter les attaques de l'infanterie. Les régiments de la 5® division suivirent le mouvement de la ligne de combat dans l'ordre ci-après : le 20® régiment de Galitz, avec la 4® batterie de la 5® brigade d'artillerie, à l'aile gauche, derrière le r^iment de Tambow ; le 18® régiment de Vologda, avec la 2® batterie, et, derrière lui, le 17® régiment d'Arkangel, avec les 5® et 6® batteries, appuyèrent l'aile droite de
la 31® division, le régiment de Vologda eii échelon à gauche et le régiment d'Arkangel également en échelon pour mieux prêter le flanc droit.
« C'est dans cet ordre que les r^ments de la 6® division suivirent ceux de la 31® et, sans s'arrêter, entrèrent en ligne. Le terrain, très-coupé, rendait les mouvements en avant diflBciles. Le 18® r^iment de Vologda, descendant les pentes sous un feu violent, traversa la vallée et là, rejoint en toute hâte par deux bataillons d'Arkangel, il commença à s'élever sur la pente opposée, occupée par des nuées de tirailleurs turcs.
« Ces derniers furent chassés à coups de fusil, sinon à coups de baïonnette ; les régiments occupèrent la crête, et alors, aux cris de : Hurrah ! se jetèrent sur les épaulements turcs, les enlevèrent, puis, sans désemparer, marchèrent sur la hauteur couronnée par la redoute. Ce mouvement fut dirigé par le commandant de la 5® division en personne, générallieutenant Schilder-Schuldner; son chef d'état-major, colonel Popow, fut fortement contusionné à ses côtés, mais resta sur le champ de bataille. Je dois mentionner Clément le colonel aide de camp de l'Empereur Schlitter, qui, réunissant et mettant en ordre les troupes de son régiment et du régiment de Vologda, désunies par le combat, se jeta en avant et entraîna ses hommes sur la redoute en criant : « Frères, en avant I » mais cette attaque, comme la précédente, ne put réussir. . •
« Averti que notre extrême aile droite battait en
392 LA FORTIFICATION IMPROVISËB
retraite, je dirigeai de ce côté le 1®' bataillon de Serpoukhow, un escadron de dragons et deux pièces d'artiUerie à cheval. Ces troupes fraîches arrivèrent en temps opportun, et l'aile droite se reporta eu avant. La nuit approchait, et comme l'issue de la lutte dépendait surtout de la prise de la redoute, j'envoyai encore daos cette direction deux compagnies et deux pièces d'artiUerie à cheval. L'arrivée de ces reaforts ranima le combat ; mais defoant les feux à trois étages , toutes les attaques restèrent infructueuses. Je fis alors une dernière tentative et envoyai encore trois compagnies du même régiment sous les ordres directs du commandant de la brigade, général-major Bojerianow, qui fut blessé à 100 pas de la redoute ; mais cette attaque non plus ne put réussir, en dépit de l'intrépidité des soldats et du chef qui les conduisait.
c( La nuit tombait, l'obscurité était déjà complète, et les coups de fusil, les cris répétés de : Hurrah! continuaient et se rapprochaient de la redoute, témoins irrécusables de la ferme résolution des troupes de s'emparer de ce point important et des fortifications environnantes. Un moment il semblêiit que la fusillade s'éteignait et s'éloignait, que les cris s'apaisaient; on pouvait espérer que la redoute venait enfin de tomber entre nos mains; mais la canonnade et la fusillade reprenaient de plus belle; les décharges de mousqueterie nous enlevaient cette illusion. Voyant l'inutilité de nouveaux efforts et la nuit noire, je donnai l'ordre au dernier bataillon de la réserve (120® Serpoukhow) et à l'escadron de
uhlans de prendre une position à l'abri de laquelle pourraient se replier les troupes de première ligne, et, de ma personne, je me rendis à la station de pansement, placée à proximité de la ligne de combat. .
« Nous avons perdu, dans cette bataille, en tués, blessés et disparus : généraux, 1 (Bojerianow, blessé); oflBciers, 168, et soldats, 7,167. »
D'après un télégramme adressé par Osman au ministre de la guerre, le 31 juillet, les pertes des Turcs ne se seraient élevées qu'à 100 hommes tués et 300 blessés.
Attaque de gauche \ d'après le Voïennyi Sbornik.
« Le général-major Gorchkow, ayant reçu Tordre de se porter en avant, fit renforcer le feu des batteries et dirigea le 125* et le 126® régiment sur les redotrtes turques n^ 4 et 5. Les tirailleurs, au sortir du tailliis, furent accueillis par un feu violent, que les Turcs dirigeaient des lignes de fossés et de tranchées-abris placés sur deux et trois rangs en avant des redoutes. Notre chcdne de tirailleurs s'épaissit, se rapprocha des tranchées-abris, se jeta à l'assaut sur les premières lignes et força les Turcs à se réfugier dans les fossés, d'où ils recommencèrent à diriger sur nous un feu des plus meurtriers. En dépit des pertes énormes qu'ils subissaient, les deux régiments forcèrent les
* Le lieotenaDt général de Krudcner ne fut pas présent à cette attaque sur laquelle son rapport donne peu de détails.
Turcs à abandonner leurs fossés et à se retirer dans les redoutes.
« Après un nouveau combat corps à corps, le 126^ s'empara de la redoute n^' 4 et, quelques iivstants après, le 125® prit la redoute n^ 5. Outre le feu d'une violence inimaginable qu'ils avaient à supporter de front, les deux régiments subirent encore des pertes considérables par le feu d'enfilade de la batterie n® 6 et des tirailleurs placés en avant et dans les vignes qui couvrent les pentes du plateau où était placée cette batterie.
« Les Turcs réussirent à sauver 18 pièces de la redoute n^ 4, 2 autres restèrent entre nos mains.
« En général, l'attaque du 125* fut très-pénible, parce que le terrain en avant de la redoute n* 5 est complètement découvert. Immédiatement derrière la crête du plateau qui porte cette redoute, apparurent subitement devant nos braves soldats, des lignes d'infanterie turque qui ouvrirent, à la distance de 200 à 300 pas, un feu d'une violence incroyable, produisant l'effet d'une dizaine de mitrailleuses. S'appuyant à droite sur la redoute n* 4, déjà entre les mains du 126®, l'aile droite du 125® et la compagnie de gauche du régiment voisin se portèrent en avant ; mais l'aile gauche du 125® restait en arrière et ne pouvait gagner du terrain. En ce moment arrivait un bataillon de la réserve, conduit par le colonel Kaulbars.
« Les batteries de l'aile gauche se portèrent quelque peu en avant et furent prolongées sur leur gauche parla 5® batterie de la 30® brigade d'artillerie*
A l'aide de ces renforts, il fut possible au 125® de s'emparer définitivement de la redoute n^ 5, d'où les Turcs réussirent à retirer leurs pièces ; puis toute la ligne de bataille avança légèrement l'épaule droite.
Attaque de droite j d'après le correspondant du
National Zeitung. •
« ... Le 121® régiment, de Penza, était, au nord, le plus rapproché de la redoute ; les tirailleurs des premières compagnies progressaient sans faire de trop grandes pertes. A 1,000 pas environ de la redoute, s'engagea un court et vif combat de mousqueterie ; puis toutes les compagnies se levèrent d'un même mouvement et se précipitèrent, avec des Hourrahs formidables, sur les retranchements.
« Mais, au méine instant, la redoute jetait feux et flammes. Les feux de vitesse des tirailleurs embusqués dans les tranchées-abris à plusieurs étages en avant de la redoute, ceux de l'infanterie de la redoute, appuyés par le tir ininterrompu de quelques mitrailleuses qui entrèrent alors en action, forcèrent les braves fantassins russes à se replier. Mais leur retraite ne fut pas longue. La mousqueterie reprit de plus belle, de nouvelles compagnies renouvelèrent l'assaut, pendant que les batteries russes, qui s'étaient portées jusqu'à 1,500 pas de la redoute, couvraient celle-ci de shrapnels. Mais toute la bravoure imaginable ne pouvait rien contre le terrible
396 LA FORTIFICATION LMPnOMSÉE
feu des Turcs; huit fois le régiment de Penza prit le chemin de la redoute, huit fois il dut faire demi^tour.
c Les autres régiments au sud et à l'est de Touvrage cherchèrent également à le prendre d'assaut ; leurs efforts pour y arriver le plus vite possible, leur rivalité pour y pénétrer les uns avant les autres, causèrent leur perte.
« Plus ces fractions isolées répétaient leurs efforts et plus la garnison les laissait, à chaque nouvel assaut, se rapprocher davantage de la redoute : un feu terrible de mousqueterie et de mitrailleuses finissait toujours parles arrêter net et leur faire tourner le dos.
« Et pourtant, il fallait à tout prix s'emparer de cette redoute, sinon il devenait impossible de faire un pas de plus en avant. Le général Krudener fit avancer de nouvelles batteries qui se mirent en position à bonne distance; mais, elles aussi, ne purent tenir contre le feù meurtrier des Turcs; si exact et si sûr que fût leur tir sur l'ouvrage et les Iranchéesabris, les fantassins qui défendaient ceux-ci ne se laissaient point ébranler et restaient fermes derrière leurs parapets, d
Extraits du Pester Lloyd.
« L'instruction pratique des troupes turques est supérieure à celle des troupes russes, » dit le correspondant du Pester Uoyd, « et c'est là un des nombreux sujets d'étonnement de cette guerre si
féconde en surprises et en révélations tout à fait inattendues...
oc Un des traits caractéristiques du dernier combat» c'est le calme et le sang-froid avec lesquels l'infanterie turque a conduit ses feux à Plevna. Les bataillons turcSy immobiles derrière leurs retranchements, laissaient approcher les colonnes d'attaque russes jusqu'à 300 pas, puis ouvraient des feux de salves si nourris, si précis et si meurtriers, que l'infanterie russe, déjà fatiguée par l'ascension des pentes et des glacis des positions, ne pouvait le supporter. Elle faisait demi-tour et se repliait dans un grand désordre ; les Turcs attendaient ce moment pour faire usage de la grande portée de leur Henry-Martini, envoyaient aux Russes en fuite des grêles de balles jusqu'aux distances de 1,800 mètres et ne s'interrompaient qu'au moment où ils voyaient les escadrons de cavalerie régulière et les Tcherkesses, appelés des dernières lignes pour la poursuite, apparaître derrière les fuyards. »
Extraits d'un article du colonel Sarantchew S pti6/Î6' par /'Invalide, qui Va emprunté aux Feuilles militaires volantes, n^ 42 et 43.
« L'ex6unen des appréciations émises par les correspondants des journaux russes sur la portée considérable des fusils et des canons turcs, appréciations
* Commandant le 426* régiment de Rylsk, h I-attaquc de gauche; fut blessé au début de Taffaire et remplacé par le lieutenant, colonel Kamenogradsky.
dont les codcI usions logiques sont partout les mêmes, c'est-à-dire qtie nous sommes plus mal armés que les Turcs, d'où il résulte que nous subissons des perles énormes, m'a décidé à faire conncdtre mon opinion personnelle, basée sur les enseignements pratiques que m ont fournis les trois sanglants combats auxquels il m'a été donné d'assister
« Si l'on veut apprécier avec impartialité
l'attaque des positions retranchées pendant la guerre actuelle, il faut complètement oublier l'histoire des guerres précédentes, ainsi que les assauts de Souwarow et d'autres généraux. Alors les chances étaient plus égales : la victoire restait au plus courageux et au plus tenace. Il en est autrement aujourd'hui; les positions retranchées^ quil était facile d^enlever dans les guerres antérieures ^ sans trop de peine et sans pertes excessives, sont maintenant presque imprenableSj depuis que le défenseur est pourvu d'armes à tir rapide. Les Turcs, qui se sont toujours défendus derrière des abris, ont mis tout leur espoir dans les retranchements; les ingénieurs étrangers qu'ils ont pris à leur service épuisent leur art à abriter, le mieux possible, les vaillantes troupes ottomanes contre le feu, et à permettre en même temps à ces dernières de lancer impunément une pluie de plomb. Grâce à un travail infatigable, les Turcs rendent leurs positions inaccessibles dans l'espace de quelques jours; si, malgré cela, nons parvenons à les prendre d'assaut, il n'est pas équitable d'insister sur le chiffre de nos pertes et d'en tirer des conclusions
mal fondées. Il faut s'étonner, non dé 1 enormité des pertes subies, mais de ce que de pareilles positions ont pu être enlevées, étant données les ressources dont dispose la défense ipoderne. En effet, lorsqu'une position est protégée par trois étages de tranchées profondes derrière lesquelles est établie, sur le sommet d'une hauteur, une redoute armée de canons et pourvue elle-même de trois étages de défense pour la mousqueterie; lorsque chacune de ces tranchées est occupée par des Turcs pressés les uns contre les autres, ayant auprès d eux des caisses remplies de cartouches et pouvant être plusieurs fois relevés par d'autres tirailleurs en réserve, dans le cas où les canons de fusils sont devenus brûlants à la suite du tir ininterrompu, ou pour constituer un second étage de feu, au moment où lennemi se sera rapproché de la tranchée, lorsqu enfin il y a dans chaque tranchée plusieurs instructeurs étrangers (?), le revolver au poing, menaçant de brûler la cervelle à tout homme qui voudrait reculer ou qui tirerait sans y apporter le zèle nécessaire, il est permis de se demander s'il est facile de faire l'assaut de semblables positions sous la grêle de plomb quelles envoient. Une défense intelligente, et non mécanique comme celle qu'emploient les Turcs, rendrait un point ainsi retranché tout à fait inaccessible; aussi la tactique future aura-t-elle à résoudre la question suivante : Comment prendre de vive force les Sébas» topol modernes élevés aujourd'hui en quatre ou cinq jours, qui sont défendus non par l'esprit de ténacité et d'abnégation, mais par une masse de plomb tirée
mécaniquement et capable de détruire impunément tout être vivant qui s'en approcherait? Ajoutons que les Sébastopol modernes peuvent être défendus par un ramassis d'individus quelconques sachant chai^r et tirer comme des machines, sans qu'il soit nécessaire d'avoir recours à des troupes solides et exercées. Pas n'est besoin de viser ou d'employer la hausse. I^ fusil est appuyé sur le retranchement, le défenseur s'accroupit à côté et, au signal donné, se met à charger et à tirer en fermant les yeux, jusqu'à ce qu'il soit relevé par un autre, ou qu'il entende éclater à ses oreilles le cri de : Hourrah ! Alors les plus braves saisissent leurs fusils, courent, sans tourner la tête, se réfugier dans la tranchée voisine, où les attendent d'autres caisses remplies de cartouches et de nouveaux combattants frais ; quant & ceux qui perdent leur sang-froid, c'est là aussi qu'ils viennent chercher un refuge, mais sans fusils. »
Il y a dans cette appréciation quelques eri*eurs et beaucoup d'exagération. On peut, sans doute, utiliser des ti^upes médiocres dans les tranchées-abris d'une position fortifiée; mais pour produire l'eflTet qu'ont obtenu les Turcs à Plevna , il faut des hommes ayant une ténacité et une discipline de combat que ne possèdent jamais les troupes de récente formation.
Il est à considérer d'ailleurs :
1® Que l'armée avec laquelle Osman pacha
défendit Plevna comptait 25 à 30 mille hommes de vieilles troupes régulières, qui avaient fait une année durant, et d'une manière brillante, la guerre contre les Serbes. Ce noyau fut renforcé après le premier assaut (du 20 juillet) par de jeunes troupes venues de Rahova, de Nisch et de Sofia * ;
2* Que les Turcs, de même que tous les Orientaux, ont une aptitude remarquable pour la construction . et la défense des retranchements. Sous ce rapport, on ne pourrait pas, sans s exposer à des mécomptes, appliquer aux troupes des autres États européens les conclusions qui ont été tirées des faits constatés en Bulgarie.
Extraits du rapport du général Skobelew sur l'assaut du II septembre j prouvant qu'il est utile de mettre des canons dans les redoutes et nécessaire de donner des outils portatifs à Vinfanierie.
Journée du il septembre 1877.
... « Les retranchements turcs se composaient de deux redoutes à fort profil, garnies de traverses et reliées entre elles par des tranchées profondes, et des
* Le général Klapka, dans une lettre datée d'Andrinople le 42 janvier 1878, dit que Tarmée d^Osman pacha « était la plus belle et la plus aguerrie de TEmpire »•
402 LA foutificahon improvisée
logements ou abris pour tirailleurs, creusés en avant des redoutes, sur les pentes du plateau. Les troupes d attaque furent accueillies par un feu de mousqneterie et d'artillerie épouvantable, parti des logements et des deux redoutes attaquées, ainsi que de la redoute de Krichine, En outre, le IV* coi'ps ayant échoué dans l'attaque des redoutes qui formaient son objectif, nous reçûmes de ce côté des feux d'enfilade qui, venant s'ajouter à ceux de la redoute de Krichine, nous causèrent des pertes sensibles. La première ligne de combat, arrivée au ruisseau, s'arrêta, et une forte cheone de tirailleurs seulement put aller plus loin, aborder les pentes découvertes, se coucher sur le sol et ouvrir un feu de mousqueterie assez inofiensif contre un adversaire parfaitement couvert et embusqué, tandis que celui de l'ennemi lui causait des pertes considérables . . .
« Les troupes qui avaient reculé commençaient à arriver dans la redoute conquise, et bientôt quelques milliers d'hommes de différents régiments occupèrent l'intérieur de cette redoute ou se logèrent dans les fossés et les tranchées. Les derniers arrivés, ne trouvant plus de couverts, étaient exposés aux feux de la redoute n^ 2. Mais le plus grand danger nous venait d'une autre direction. La redoute n? 1 n'était pas fermée à la gorge du côté de la redoute de Krichine, et les Turcs, dès qu'ils furent convaincus que la redoute n? 1 était prise, dirigèrent sur elles le feu de la redoute de Krichine. Chaque projectile tombant dans l'intérieur de la redoute, au milieu des
masses qui loccupaient, frappait une douzaine d'hommes et démoralisait les survivants.
« A ce feu d'artillerie, partant de la redoute de Krichine, vint s'ajouter un feu de mousqueterie terrible. Les Turcs, sortant de leur camp en arrière de Krichine, se portaient sur notre flanc gauche, en même temps que d'autres masses considérables nous attaquaient à front
«... Les renforts, qui arrivaient successivement des différmts groupes d'hommes de toute provenance, se placèrent à gauche de cette chaîne, et vers cinq heures et un quart, nous réusiumes à repousser l'ennemi, bien que les pertes sur notre aile gauche, fort découverte, fussent très-considérables. Le feu de mousqueterie dirigé sur notre aile gauche faiblit un peu vers cinq heures et demie, et nos hommes auraient pu, de ce côté, se couvrir rapidement et rendre difficilement accessibles les positions qui venaient de leur coûter si cher à enlever, mais Vabsence à peu près complète d'outils portatifs ne le permit pas
<c Les Turcs, comme on l'a vu plus haut, essayèrent plusieurs fois, avant la nuit, de nous déloger des redoutes, mais sans y réussir.
« Les hommes n'étant pas couverts, toutes ces attaques nous ont coûté fort cher^.
« Aussi à l'approche de la nuit, on procéda immédiatement à la confection de logements du côté de la redoute de Krichine, et à l'aménagement des tran-
chées conquises, pour Tusage de nos troupes. Le capitaine d'ëtat-major Kouropatkine put encore indiquer le tracé de ces lignes pendant qu'il faisait jour. Elles étaient placées à 100 pas en arrière, du côté découvert de la redoute, et une partie de ces logements, face à la redoute de Krichine, venait s'appuyer au front général par deux nouveaux logements, dont le moins avancé prolongeait les tranchées ennemies, qui réimissaient les deux redoutes (prises). Le manque presque complet d'outils portatifs rendit cette opération fort pénible pour les troupes. Les soldats, qui comprenaient toute Vimportance des couverts, creusaient la terre avec le couvercle de leur bidon, avec la baïonnette, avec leur briquet, et la transportaient avec les mains. Les huttes-abris des Turcs furent démolies et les branchages utilisés pour consolider les levées de terre. Les traverses construites en gazon par l'adversaire, nous furent particulièrement utiles; il était facile de les démolir avec la main.
« Pour utiliser les tranchées de l'ennemi, il était ordonné aux soldats d'enlever le gazon des parapets et de s'en faire des abris contre l'adversaire. Enfin, dans les fossés des redoutes, d'une profondeur de douze pieds, les soldats se creusèrent, sous la contrescarpe, des trous jusqu'à hauteur de poitrine. Les plus grands travaux furent exécutés dans la redoute n^l ^
« A six heures du matin, l'ennemi commença à nous canonner vigoureusement de la redoute de
* Voir le plan de cette redoute fig. 1, pi. XVI.
Krichîne et des redoutes situées à 1 est de la ville de PJevna.
Dès les premiers coups, nous eûmes à subir des pertes sensibles. Pour réduire au silence, s'il était possible, les pièces de la redoute de Krichine, j'ordonnai au commandant de la 2® batterie de la 2® brigade d'artillerie, lieutenant-colonel fiauman, de diriger une de ses divisions (demi-batterie) sur la redoute li** 1 •
« Le capitaine de la batterie, Vasiliew, déjà blessé mais resté dans le rang, s'offrit pour conduire la division.
« Cette division, sous un feu d'artillerie et d'infanterie qui l'accablait de toutes parts, s'éleva bravement sur les pentes et vers la redoute, entra dans cette dernière, se mit en batterie du côté ouvert (vers Krichine) et commença le feu.
« L apparition de ces pièces dans la redoute fut on ne petit plus opportune. Les soldats qui défendaient la redoute accueillaient nos pièces par des cris de joie^ d'autant plus qu'en ce moment on voyait s'avancer, du côté de la redoute de Krichine, des chaînes épaisses, bientôt suivies de fortes colonnes qui attaquaient notre aile gauche. Les nôtres reçurent les assaillants par des feux de mousqueterie ; la division du capitaine Vasiliew leur envoya des obus à balles. L'ennemi s'arrêta à 150 sagènes de notre position et, commençant à subir des pertes considérables, se mit en retraite.
c< Une centaine de braves, avec quelques officiers, s'élancèrent de leurs logements sur les Turcs.
Accueillis à leur tour par un Tau meurtrier, ils furent obligés de battre en retraite; les Turcs arrivés à 1 ,000 pas de nos épaulemenfs, se couchèrent, et des chaînes de tirailleurs épaisses continuèrent une fusillade très*nourrie. Plusieurs fois, des officiers (turcs) essayèrent, mais vainement, de faire lever lenrs hommes et de les entraîner en avant
Journée du 12 septembre 1877.
« Entre temps, la situation des défenseurs des redoutes devenait de plus en plus difficile. A une heure de laprès-midi, deux des quatre pièces envoyées dans la redoute ayant été démontées, furent ramenées en arrière; le commandant de la division, capitaine Vasiliew, fut blessé grièvement; la plus grande partie des servants et des attelages des deux dernières pièces étaient tués. Alors, pour relever ces pièces, j'ordonnai au capitaine Kouropatkine d'amener dans la redoute n^ 1 trois pièces de la 5® batterie de la 3^ brigade. Le commandant de la batterie, lieutenant-colonel Rouchkovsky, s'oflfirit pour conduire ces trois pièces. L'ennemi, s'apercevant du mouvement, concentra tout son feu sur ces pièces, qui arrivèrent dans la redoute après avoir subi, en hommes et en chevaux, des pertes considérables. Après avoir aligné ces trois pièces à côté des deux dernières du capitaine Vasiliew, le lieutenantcolonel Rouchkovsky ouvrit un feu rapide sur la redoute de Krichine
« De nouveaux efforts tentés par l'ennemi pour reprendre l'offensive furent également infructueux, ta et nous pûmes nous féliciter d'avoir encore repoussé
y la quatrième attaque.
ri
Les extraits suivants des notes du capitaine Kourop^tkine.fi^^ la 3^ ^ttafluç de Pleyfla,(dîiji„7,^ui| sept;) font connaître l'importanôë des tranchées-abris et la nécessité de pourvoir l'infanterie d'un grand nombre d'outils portatifs.
« Le second facteur de la guerre, c'est-à-dire la fortification du champ de bataille, suggère les observations suivantes :
« Dès que les Turcs occupent une position, ils la fortifient aussitôt au moyen de tranchées-abris, pour loger leurs tirailleurs. S'ils ne sont pas inquiétés, on approfondit les tranchées-abris, on construit des emplacements pour les canons, enfin on élève des ouvrages fermés ou ouverts, d'un relief considérable. Lorsque le temps le permet, on y ajoute des traverses (contre les feux de revers) et on multiplie les lignes de tranchées-abris suivant les conditions du terrain. En outre, les Turcs ne manquent jamais d'étendre leur position, en occupant les hauteurs a voisinantes qui les dominent. Les camps retranchés établis à Lovtcha, et tout autour de Plevna, prouvent qu'on n'y a jamais interrompu les travaux de terrassement. A Lovtcha, une fois la position complètement fortifiée, les Turcs construisirent plusieurs magnifiques magasins à poudre, et commencèrent,
vers la fin de cette affisdre, à élever des logements blindés pour leurs troupes. Nous ne leur avons pas laissé le temps de terminer ces derniers travaux.
« Les soins dont les soldats turcs sont entourés dans les tranchées méritent de fixer lattention. Les talus inférieurs sont pourvus de trous où Ton dépose, pour les combattants, de Teau, et quelquefois du miel et des biscuits. C^est là que Tbii place aussi uiie partie des cartouches; le reste des munitions se trouve dans des caisses, au fond des tranchées.
« Tous les retranchements turcs dont nous nous sommes emparés à Schipka, à Lovtcha et à Plevna, sont non-seulement imposants en raison de leurs dimensions, mais ils ont encore une excellente apparence.
« Le choix des positions fortifiées ne laisse rien à désirer. Il est incontestable que les travaux de Lovtcha et de Plevna ont été dirigés par des ingénieurs pleins de talent et d'expérience ....
« L'approvisionnement d'oiitils destinés à fortifier le champ de bataille dont nos troupes disposent actuellementj est àbsolum^ent insuffisant contre un ennemi parfaitement abrité^; il en est de même du personnel. Les détachements des généraux Skobelew et Imérétinski, comprenant un efiectif de plus de SO bataillons, n'étaient accompagnés que par un détachement de sapeurs fort de 40 hommes, avec un sous-oflScier.
« Pour une compagnie de 200 hommes environ,
' Depuis lors le chifFre des outils de pionneurs distribués à Tarméc d*opérations a été considérablement augmenté.
I la quantité réglementaire d outils de pionniers est la
suivante : 10 pelles, 24 haches, 3 pioches, 3 houes. <c Le chiffire des pelles est très-insuffisant, si l'on I admet la nécessité de remuer la terre sur chaque
l position occupée, comme le ÉEÛt notre adversaire.
I Pour accélérer les travaux ayant pour but de fortifier
;! une position, on s'est vu obligé de donner à une
I seliie cèxttpa^ë tes outils d'un i^iment entier ou
,, même d en emprunter dans un autre régiment.
« Signalons les inconvénients qui en résultèrent. ^ «A Lovtcha, un bataillon du régiment de Kasan
occupe une hauteur située vis-à-vis de la position ennemie et doit s'y retrancher. On fut obligé, nonseulement de lui remettre les outils de ce régiment, mais même de recourir à ceux d'un bataillon du régiment de Schouïa. Le même jour, deux compagnies du régiment de Rével, désignées pour construire une batterie de â4 pièces, durent rassembler les outils de tout leur régiment. Le lendemain, à l'assaut des retranchements de Lovtcha, deux bataillons du régiment de Kazan, un bataillon du régiment de Schouïa et le régiment de Rével prirent part au combat sans leurs outils, en donnant pour excuse qu'on ne les leur avait pas rendus. Le combat eut une heureuse issue et les troupes n'eurent pas besoin de se retrancher; quant aux outils, on les retrouva, quoique avec peine, sur notre position précédente, et on les remit à qui de droit. Un certain nombre était déjà égaré ou hors de service après ces premiers travaux .
« Le 9 septembre, un bataillon du régiment d'Es-
thonie reçut Tordre de prandre possessioQ du village de Brestovets et de le fortifier. Pour remplir cette mission, le bataillon eut besoin de prendre les outils de tout le régiment.
« Dans la soirde' du même jour, les deux autres bataillons du régiment furent envoyés s'^blir sur notre aile droite, dans des vignes. Il feilait se retranoher^ et.i^s outils de pionnlciS'Be trouvaient 'tofils' à Brestovets ; on alla les chercher, mais ils n'arrivèrent que deux heures avant laube. Par bonheur, les tranchées étaient déjà presque achevées; c'étaient des canaux d'irrigation d une largeur considérable.
(c Le 11 septembre, le r^iment de Vladimir fut désigné pour occuper la deuxième crête des Man^ tagnes' fiertés, conjointement avec le régiment d'Esthonie. La quantité d outils dont ils disposaient tous les deux était tellement iusuffiscmte, qu'il fallut requérir ceux des régiments de Rével et de Souzdal, afin de les mettre en état de se retrancher. Instruits cette fois par l'expérience de ce qui s'était passé à Lovtcha, les colonels, au lieu de livrer directement leurs outils aux deux premiers régiments, envoyèrent des détachements sfiéciaux pris dans les r^iments de Rével et de Souzdal, chargés de rapporter les outils dans les corps respectifs, une fois les travaux terminés.
« Le 1 1 septembre, les régiments de Vladimir, de Souzdal et d'Esthonie, ainsi que la 3* brigade de chasseurs, avaient été établis sur la troisième et der* nière crête des MontagneS" fiertés ^ pour préparer l'attaque des redoutes; là, ils soutinrent, depuis huit
heures du matin jas<jii'à trois heures de l'après-midi, un terrible combat de mousqueterie qui leur coûta des pertes énormes. Les troupes, une fois maîtresses de la crête, furent arrêtées en attendant l'heure convenue d'avance (trois heures) qui devait être le signal de l'assaut général. Pendant cette phase du ^ combat, les réserves des régiments de Vladimir et
de Souzdal n'avaient avéo "elles quelle reste àes^ outils
ï de pionniers disponibles ; elles durent s'en contenter
i pour se construire des retranchements. Les soldats
r creusaient le sol avec leurs sabres et les couvercles de
bidonSj et enlevaient la terre avec leurs mains. i « A trois heures de l'après-midi, le général Sko-
belew prit ses dispositions pour attaquer les redoutes ennemies et fit partir en avant, en première ligne, les régiments de Vladimir et de Souzdal, les 9® et 40® bataillons de chasseurs; en deuxième ligne le régiment de Rével avec les 11* et 12* bataillons de chasseurs; derrière eux se tenait le régiment de Liban prêt à porter le coup décisif. Le général se plaça lui-même à la tête des colonnes. L'ennemi ne put soutenir le choc et les redoutes furent enlevées. Il fallait, sans perdre une minute, se mettre à les fortifier du côté de l'aile gauche et aménager les tranchées des Turcs. Hélas! les troupes qui avaient atteint les redoutes ne possédaient pas d'outils de pionniers, si ce n'est quelques pelles et quelques haches. Et cependant on avait grand besoin de se défiler contre l'ennemi qui nous fusillait de tous côtés et dont l'artillerie nous prenait d'écharpe sur nos deux flancs. Les soldats euxmêmes reconnaissaient cette nécessité. Ces braves
gens cremaient ou plutôt grattaient le sol très-dur, avec des baïonnettes, des sabres, des bidons, etdevaient la terre avec les mains et cherchaient par tous les moyens à se construire des abris. Tout fut mis en jeu pour élever des parapets ; les branchages des huttes qui avaient servi de logement à lennemi, le gazon > et dans Ja redoute la plus rapprochée de Plevna, même les cadavres turcs ou russes indistinctement.
« La nuit fut un peu moins pénible, mais les outils faisaient encore défaut le matin du 12 septembre ; les positions, enlevées aux prix de grands sacrifices de notre part, se trouvaient presque dans le même état qu'au moment où on les avait prises.
« Malgré les difficultés de la situation, les soldats qui s'étaient rendus maîtres des ouvrages repoussèrent héroïquement cinq furieuses attaques de l'ennemi, qui avait dirigé toutes ses réserves contre le détachement du général Skobeiew; ils n'abandonnèrent les redoutes qu'après une lutte de vingt-quatre heures. Dans la plupart des régiments, les deux tiers de l'effectif étaient hors de combat
AMNEXES 413
Relation du combat soutenu le iO décembre 1877^ en avant de Sophia^ par une partie des troupes qui avaient franchi les Balkans, sous les ordres du général Gourko, le 18, et battu les Turcê, le 19, à Taschkissen.