CHAPITRE PREMIER
De tout temps on a fait usage de retranchements pour fortifier les points faibles des camps ou des champs de bataille, et pour mettre les troupes à l'abri des armes de jet. Les légionnaires romains exécutaient ces travaux, en présence de l'ennemi, avec une habileté et une rapidité merveilleuses. « C'est en « remuant de la terre, dit un historien, qu'ils ont <t conquis le monde. »
Les fortifications du champ de bataille agissent favorablement sur le moral des troupes qui les défendent et défavorablement sur le moral de celles qui les attaquent. Elles augmentent les difficultés et les pertes de l'assaillant qui, pris au dépourvu,
ignorant même quelquefois leur existence au moment où l'action s'engage» ne peut ni apprécier exactement leur importance, ni prendre à temps des dispositions pour les éviter ou les tourner. Sous ce rapport, des retrcmchements improvisés, construits à rinsu de l'ennemi, rendent souvent plus de services que des redoutes ou des fortins exécutés à loisir et avec beaucoup de soin.
Le premier général qui, dans les temps modernes, accorda une grande importance aux ouvrages de campagne, fut l'empereur Charles-Quint. Se trouvant en 1547 devant l'armée confédérée, deux fois plus forte que la sienne, et cette armée ayant commis la faute de ne pas l'attaquer immédiatement, il employa la première nuit à retrancher sa position; dès le lendemain, elle fut en état de défense. On continua d'y travedller pendant douze jours. Le treizième, l'empereur reçut un renfort de troupes hollandaises et prit l'offensive. Trois mois plus tard, la campagne était terminée par la dispersion complète des forces ennemies.
Charles-Quint avait préparé ce résultat en attachant à chaque régiment de lansquenets ime compagnie de pionniers de 400 hommes. Cette compagnie, placée sous le commandement d'un officier spécial, traînait à sa suite un petit parc d'outils.
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Une organisation analogue permit au prince de Parme d'exécuter les gigantesques travaux qu'exigèrent le blocus de l'Escaut et le siège d'Anvers en 1584. Son armée comptait 3,000 pionniers, que l'on renforçait au besoin par des travailleurs pris dans rinfanterie.
Depuis cette époque, les troupes chargées spécialement de l'exécution des travaux de campagne perdirent de leur importance, bien que l'on fît encore de fréquentes applications de ces travaux, comme le prouvent les guerres des princes de Nassau, celles de Gustave-Adolphe, de Louis XIH et de Louis XIV; mais les villages fortifiés, les circonvallations et les lignes frontières exécutées durant ces guerres étaient l'œuvre de paysans requis ou engagés volontairement. La troupe n'y concourait que dans des cas exceptionnels et pour une faible part ^ Les historiens constatent que les soldats répugnaient à l'emploi des outils de terrassier, bien que leurs chefs et les souverains eux-mêmes ' fissent de louables efforts pour détruire ce préjugé ^.
i Voir les Mémoires militaires relatifs à la guerre de la succession d'Espagne, par le général de Vault.
* Louis XIV vint habiter Dunkerque pendant un mois pour encourager, par sa présence, par ses éloges et ses bienfaits, les 30,000 soldats qui étaient employés aux travaux de cette place, sous les ordres de Vauban. (Voir Allem : Histoire du corps du génie.)
3 Ce préjugé a régné longtemps dans les armées européennes et il
4 LA FORTinCATION IMPROVISÉE
Turenne, tout en condamnant les travaux trop étendus et purement défensifs auxquels la guerre des Pays-Bas avÉïit donné une grande vogue, se prononça pour l'emploi de retranchements d'une exécution rapide et disposés de façon à ne pas gêner les mouvements offensifs des armées. Il avait l'habitude de fortifier ses positions au moyen de redans protégés par des abatis. Ces ouvrages, espèce de tranchées destinées à couvrir l'infanterie de la première ligne, n'exigeaient qu'un petit nombre d'heures de travail. Les pelles, les pioches, les haches et les autres outils nécessaires à leur exécution étaient portés en trousse par les dragons.
A la bataille de Pultawa, Pierre le Grand put résister aux vigoureuses attaques des Suédois, parce qu'il avait eu la précaution d'élever sept redoutes sur le front de son infanterie, dans la nuit qui précéda la bataille.
Frédéric le Grand eut également recours à la fortification toutes lès fois que le sort de la guerre
règne encore dans quelques-unes. — « Il existe parmi les troupes fran- <c çaises, disait le général Rogniat (en 1817), je ne sais quel préjugé « favorable à la paresse qui attache une idée de mépris aux outils de c( pionnier. »
l'obligea à rester sur la défensive : témoin les retranchements qu'il fit élever sous les murs de Schweidnitz, au moment où son armée, forte de 60,000 hommes, allait être attaquée par 130,000 Austro-Russes. C'était un de ses aphorismes militaires que tout chef de poste ou de détachement doit savoir construire des retranchements. « L'oiEcier, dit-il dans ses Memoi- « reSj a besoin de diverses connaissances, mais une « des principales est celle de la fortification. »
Les Autrichiens et les Russes firent, à l'époque de la guerre de sept ans, quelques applications heureuses de la fortification improvisée.
En 1757, 20,000 Autrichiens, sous les ordres du comte de Koenigseck, avaient pris position à Reichenberg, derrière une ligne de redoutes, de batteries et de tranchées. Le duc de Bevern, les ayant attaqués par sa droite, fut repoussé, « parce que le flanc « gauche des Prussiens était exposé à l'artillerie des 9 redoutes et au feu de l'infanterie qui les défen- « dait. » Il fallut, pour emporter la position, que l'armée prussienne la débordât et la prît à revers.
Plus remarquable fut le rôle que jouèrent les retranchements élevés par les Austro-Russes (sous Laudon et Soïtikof) à Kunersdorf, en 1759. Les travaux de défense du Mûhlberg et du Spitzberg, situés sur
la gauche des alliés, provoquèrent, dit le général Jomini, un combat eflTrayant « dont rien ne saurait donner l'idée ». Les Russes défendirent ces points avec tant d'opiniâtreté que Frédéric II dut battre en retraite après des efforts inouïs, laissant sur le terrain 165 canons et 20,000 morts et blessés, c est-à-dire la moitié de ses forces présentes.
Vers la fin du xviii^ siècle, en 1792, les Autrichiens, commandés par le duc Albert, construisirent h Jemmapes, sur le front de leur position, 14 redoutes armées de 36 pièces de gros calibre. Ces ouvrages permirent à 20,000 Impériaux de soutenir une défense honorable contre 50,000 Républicains, et d opérer ensuite leur retraite en bon ordre, ne laissant sur le champ de bataille que 2,000 morts et blessés.
L'archiduc Charles appréciait autant que Frédéric II l'utilité des défenses improvisées. « L'action « des retranchements, dit-il, est morale et physique. « Ils opposent une barrière à l'audace de l'ennemi et « ils protègent leurs défenseurs contre les feux de « celui-ci; ils lient les officiers inexpérimentés aux ce postes les plus importants et ne leur laissent pas de « doute sur l'emploi des troupes et du canon. Mais, « comme tout outil, ils perdent leur mérite lorsqu'on « en fait un mauvais usage, c'est-à-dire lorsqu'on
ce les construit sans but, sans intelligence et qu'on les « défend sans bravoure ^ » Néanmoins, rfiirchiduc ne fit qu'un emploi très-limité des retranchements. Ses campagnes n'en oflTrent guère qu'un exemple remarquable : la position de Caldiero, où son armée, couverte de redoutes, de bâtiments retranchés et de lignes d'eibatis, résista pendant trois jours aux attaques de Masséna, qui cherchait à s'ouvrir un chemin vers le Danube.
Un écrivain militaire autrichien reproche à l'archiduc de n'avoir pas fait davïintage. « Après la c( bataille d'Aspern, dit-il, pendant la trêve de six « semaines, on aurait pu créer des points d'appui « en fortifiant Aspern, Essling, Neusidel, Watt gram, etc., et dès lors, la campagne de 1809 « aurait pu avoir une issue toute diflTérente '. »
Le général Jourdan employa avec succès des relreinchements improvisés à Fleurus, en 1794. Ils se composaient de lunettes, de flèches et de tran-
' Citation empruntée à un journal militaire autrichien.
' Oestereickische militair Zeitschrift, 4865. — Depuis quelques années, les idées sur Futilité des retranchements se sont bien modifiées en Autriche. Un écrivain militaire de ce pays affirme qu*il est aujourd'hui généralement admis : 4* qu'un retranchement occupé par âOO hommes offre autant de résistance qu'un bataillon en rase campagne; 2<^ que, dans la position* occupée par une division mixte, le travail fait par 4,000 hommes, en cinq ou six heures, équivaut à un renfort d*une brigade. {Oest. mil. Zeit. Sept. 1868.)
chées, couvrant les villages de Lambusart et d'Heppignies, et d'une grande route armée de 18 canons^ battant la plaine à droite de ce dernier village.
Napoléon put constater l'utilité des retranchements et des postes fortifiés dans une foule de circonstances. Une simple redoute construite sur le chemin de Montenotte et défendue par le colonel Rampon, résista à trois assauts des Autrichiens. « Elle sauva, dit M. Thiers, les plans du général et peut-être l'avenir de la campagne. »
A Aspern, quelques retranchements et deux villages imparfaitement fortifiés préservèrent son armée d'une déroute complète.
A Dresde, les redoutes élevées dans la plaine et les palanques qui entouraient les faubourgs, contribuèrent largement à la victoire que remporta l'armée française sur les alliés, le 26 août 1813.
Pendant la bataille de Wachau, livrée le 16 octobre de la même année sous les murs de Leipzig, une simple redoute appelée redoute suMoise tint en échec une des divisions de Taile gauche des Français ; il fallut que Napoléon la fît enlever à tout prix pour rendre possible le mouvement offensif de Macdonald contre la droite des alliés.
Au début de cette même campagne de 1813,
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l'empereur avait fait construire des retranchements importants dans la Saxe, entre Pima, Gieshûbel et Dohna ^ Indépendamment des redoutes qui défendaient les plateaux de Pima et de Gieshûbel vers leur bord extérieur, il y avait, à l'extrémité du premier, le château retranché de Sonnenstein, et à l'extrémité du second, la hauteur fortifiée de Kohlberg, formant seconde ligne de défense.
On peut donc affirmer que Napoléon était un p6irtisan convaincu de la fortification de campagne.
Il se plaignait, à Sainte-Hélène, qu'on n'en eût pas fait sous son règne un usage plus fréquent.
« Ceux, dit-il, qui proscrivent le secours que l'art « de l'ingénieur peut donner en campagne, se privent « gratuitement d'une force et d'un moyen auxiliaires «f jamais nuisibles, toujours utiles et souvent indis- « pensables. *
ce Soutenir que la victoire est à celui qui marche, « avance, manœuvre, et qu'il ne faut pas travailler, « c'est faire des discours flatteurs et cependant mé- « prisables. »
Il dut regretter plus d'une fois de n'avoir pas
1 Sept divisions défendaient ces positions par lesquelles Tennemi devait nécessairement déboucher; malheureusement pour Farmée française» les alliés commencèrent leurs mouvements offensifs avant que les travaux de fortification ne fussent terminés.
10 LA FORTIFICATION IMPROMSÉE
tenu compte de cette vérité en donnant à chaque fantassin un outil de pionnier, comme il en avait souvent manifesté l'intention.
Nous en citerons pour preuve les faits suivants :
En 1809, Napoléon aurait pu retrancher complètement les villages d'Aspern etd'Essling qui appuyaient les flancs de sa position au*delà du Danube. Sans doute, ces villages, entourés seulement de quelques I>etites levées de terre, firent une très-bonne défense et sauvèrent 1 armée française; mais que de sang on eût épargné si de puissantes redoutes en avaient protégé les abords !
La même réflexion s'applique à la défense de Wachau et de Probstheyda, dans la sanglante bataille de Leipzig. Ces deux villages résistèrent jusqu'à la fin à toutes les attaques des alliés, mais pour s'y maintenir, les Français furent obligés de 'les reprendre cinq fois et d'y faire tuer l'élite de leurs troupes. Si Napoléon avait profité de la journée du 15 octobre et de la nuit du 15 au 16, pour les retrancher convenablement, il aurait obtenu le même résultat sans faire les mêmes sacrifices.
A la Rothière, en 1814, l'armée française eut à sa disposition la nuit du 30 au 31 janvier, la journée du 31 et celle du 1*' février jusqu'à 2 heures de laprès-midi. Si l'empereur avait, pendant ce temps,
fortifié Dienville sur sa droite, la Rothière * sur son centre, Chaumesnil sur sa gauche et le hameau la Gibrîe en avant de cette aile, il se serait peut-être maintenu dans sa position, malgré Ténorme supériorité numérique des alliés. En tout cas, il aurait perdu moins d'hommes, non-seulement parce que les retranchements couvrent leurs défenseurs, mms encore parce qu'ils permettent de diminuer lefiectif nécessaire à l'occupation des lieux habités.
Le duc de Wellington construisit des retranchements et des postes fortifiés à Talavera, à Fuentes d'Onoro et à Waterloo ; mais, sous ce rapport, on peut lui reprocher, conmie au prince Charles et à Napoléon, de n'avoir pas fait assez.
Le maréchal Soult, obligé de battre en retraite devant l'armée anglaise de la Péninsule, en octobre 1813, fit exécuter plusieurs lignes de retranchements (composées de redoutes, de batteries et d'abatis) pour disputer le passage de la Bidassoa et de la Nive, depuis Urugne jusqu'à Espelette, sur un front de quatre lieues et demie.
A Toulouse, il protégea le front de son armée (éta-
1 Napoléon s*était borné à faire occuper les maisons de la Rolhière el à construire des baricades dans les rues.
blie sur le mont Rave), au moyen de sept redoutes dans les intervalles desquelles il y avait des maisons retranchées et des abatis. Ces ouvrages firent éprouver de grandes pertes aux Anglais et permirent au duc de Dalmatie d'opérer sa retraite en bon ordre.
Depuis 1815, plusieurs généraux ont eu recours à la fortification improvisée, et tous s'en sont bien trouvés -
La victoire des Autrichiens en avant de Vérone est due en grande partie aux travaux de défense que Radetzky avait fait exécuter autour du village de Santa-Lucia.
Vallegio, fortifié rapidement en 1848, rendit les plus grands services aux Impériaux, pendant la bataille de Gustozza. Ce village, auquel s'appuyait leur aile droite, fut, en eflet, attaqué sans succès, à deux reprises difiérentes, par le général Bava, qui finit par battre en retraite.
Il est digne de remarque que dans la désastreuse campagne de 1859, les Autrichiens ne firent aucun usage de la fortification improvisée. Les Français, mieux inspirés, retranchèrent Vercelli, pour soutenir leur marche offensive, et fortifièrent Palestro ainsi que la tête du pont de Turbigo, pour assurer leur retraite en cas d'échec.
L'armée de Benedek, pendant la campagne de 1866, exécuta sur plusieurs points des épaulements pour les batteries, des retranchements pour les postes de soutien et des abris pour les tirailleurs. On est d'accord que ces travaux lui rendirent de grands services.
Dans la même campagne, à Custozza, quatre compagnies du génie autrichien fortifièrent en six heures le village de Soïûma - Campagna, construisirent 110 pas d*abatis de 20 mètres de largeur, organisèrent 3,500 mètres de lisière et retranchèrent plusieurs maisons et batteries.
Mais jamais la fortification improvisée n'a été employée avec plus de succès ni d'une manière plus générale que dans la guerre de la sécession d'Amérique.
Ce fut un mouvement en quelque sorte instinctif qui porta les soldats de l'Union à élever des retranchements partout où les armées s'arrêtaient.
« Ils n'attendaient pour cela ni ordre, ni déploiement de tirailleurs, ni établissement de lignes. Le travail n'était pas exécuté par une brigade ou une division isolée, mais par toutes les brigades et toutes les divisions, chacune opérant pour son compte. Il était de règle que la troupe procédât à ce travail sans attendre aucun ordre. Lorsque, après un long jour
de marche ou de combat, une colonne s'arrêtait, avant qu'elle s'occupât du feu, des vivres, de tous les soins du campement, elle se mettait à l'œuvre pour se retrancher, et rien n'égale la rapidité avec laquelle ce travail s'exécutait.
« Que l'on fût dans les bois, sur une colline, dans une vallée ou dans un champ de blé, les soldats commençaient par remuer la terre; puis, établis derrière la masse couvrante qu'ils venaient d'élever, ils prenaient le café ou préparaient le dîner et se reposaient ensuite en sûreté.
« Dès l'aube, ces retranchements étaient abandonnés et l'armée se remettait en route.
oc Dans son rapport sur la campagne d'Atlanta, le général Shcrman signale, à plusieurs reprises, l'importance de ces retranchements et la facilité incroyable avec laquelle les troupes américaines les exécutaient. « A Netv Hop Church, dit-il, l'ennemi fut repoussé ; « mais ayant élevé, à la hâte, quelques retranche- « ments, il se maintint dans sa position et, le lende- « main, nous le trouvâmes solidement retranché ; « aussi notre attaque fut-elle infructueuse. »
« A Dallajs, l'ennemi fît une attaque impétueuse; heureusement nos hommes avaient établi de bons retranchements, ce qui leur permit d'infliger un sanglant échec aux assaillants. »
CONSIDÉRAnONS GÉNÉRALES 15
On lit dans le rapport du même général sur la grande bataille du 28 juillet : « Vers 10 heures, l'armée étant en position, les hommes improvisèrent, à laide de piles de rails et de traverses, de véritables retranchements. L'habileté qu'ils déployèrent fut réellement étonnemte ; à défaut de bêches, ils employèrent les baïonnettes, les couteaux, les bidons, les gamelles, en un mot tout ce qu'ils avaient sous la main ^ »
Souvent les hommes commençaient par se terrer ^ c'est-à-dire par creuser des trous, qu'ils reliaient ensuite pour en former des tranchées.
C'est à peu près de cette façon que les Russes construisirent leurs embuscades, durant le mémorable siège de SébastopoL
« Ces embuscades^ qui ont joué un si grand rôle, dit le général Niel, se composaient généralement d'un trou, profond d'un mètre tout au plus, dont la terre jetée du côté des attaques formait un petit parapet surmonté d'un créneau en sacs à terre. Un tireur accroupi s'y trouvait bien couvert contre les feux de l'infanterie, et son abri présentait peu de prise à ceux de l'artillerie. Les plus avancés de ces petits postes étaient soutenus par d'autres, plus rapprochés de la place; lorsqu'on se portait sur eux, les tirailleurs qui
* Army and Navy Journal. 4868.
étaient en tête se retiraient dans les embuscades plus reculées, et si les assiégeants sortaient en nombre pour détruire ces abris, tous les tirailleurs rentraient dans le fossé, à un signal convenu, pour laisser les assaillants en prise au feu de la place. Les ingénieurs russes, favorisés par les inégalités du sol et par la grande supériorité du feu de leur artillerie, ont trèshabilement tiré parti de ce genre de défense. Mais si un soldat occupant ime petite embuscade était blessé dans la journée, U restait longtemps sanssecours, sous les yeux de ses camarades placés en arrière. Il paraît qu'on doit attribuer à cet inconvénient le développement qui a été donné par la suite à ces postes, qu'on a fini par relier entre eux. »
Le général du génie Bamard, au service des États- Unis, a publié des remarques intéressantes sur le rôle de la fortification improvisée pendant la guerre de la sécession ^
« Si Ton examine, dit-il, les travaux de défense de Richmond, ou ceux de Pétersboùrg, on pourra se convaincre d'im fait très-important et que confirme d'ailleurs toute notre guerre , à savoir qu'une simple tranchée défendue par deux rangs de fantassins constituej dans certaiîies conditions faciles à rem-
> A Report on the defence of Washington, Washington, 187i.
plir^ un obstacle à peu près inattaquable de vive force.
a Cette vérité, démontrée à Bunker Hill et à la Nouvelle-Orléans, a reçu une confirmation éclatante depuis l'introduction des armes rayées se chargeant par la culasse ; l'on sait aujourd'hui au prix de quels sacrifices on peut enlever une ligne de tirailleurs formés sur deux rangs, ou même sur un seul rang, et abrités par un retranchement dont les approches sont défendues par de l'artillerie. Nous donnons ci-dessous un exemple tiré de l'intéressant rapport du général Wright, qui commandait le 6® corps d'armée à l'attaque de Richmond et à celle de Pétersboui^. »
« Le 25 mars, écrit le général Wright, une attaque « fut dirigée par les forces rebelles sur la droite de <c notre ligne, défendue par le 6® corps d'armée. Cette « attaque fut repoussée. Persuadé que la concentra- « tion des troupes rebelles, en vue de cette tenta- « tive, avait dû afiaiblir considérablement leur ligne « sur d'autres points, je dirigeai aussitôt nos efforts, « de concert avec le général Humphreys, comman- « dant le 2® corps, contre la ligne retranchée des a avant-postes ennemis, laquelle se trouvait à 600 a ou 700 yards en avant de la ligne de défense prin- « cipale. Nous nous emparâmes de cette ligne
« d avant-postes, après un combat acharné. Je m em- « pressai de faire exécuter les travaux nécessaires « pour me permettre de la défendre en la retour- « nant contre les rebelles, et je conservai la position « conquise malgré tous les eflforts qu'ils firent pour c( nous déloger*
« La ligne dont il s'agit consistait en une tranchée « continue, avec un parapet, qui fournissait un abri « efficace aux défenseurs; c'était, en un mot, une te suite non interrompue d'ouvrages de campagne, (( auxquels il ne manquait que les défenses accès-c< soires, abatis, fraises, etc., généralement em- « ployées en pareil cas; ces défenses avaient d'ail- « leurs existé dans le principe, mais le besoin de « chauffage les avait fait enlever de commun accord <x par les troupes avcmcées des deux camps. Il ne « restait donc» ainsi que nous l'avons dit, qu'un ce parapet en état de couvrir l'infanterie, mais sans « aucun obstacle extérieur,
ce L'on peut se faire une idée de ce que vaut un c< pareil retranchement par ce fait, que, défendu «c comme il l'était par une simple ligne de fantasce sins, nous ne pûmes nous en rendre meutres qu'au « prix d'une perte de plusieurs centaines d'hommes. « Il est juste de dire que la résistance des rebelles c< fut opiniâtre, qu'ils ne battirent pas en retraite et
a que tous les tirailleurs furent tués ou faits prison- «c niers. Mais il n'en est pas moins vrai que nous « avions deux divisions en ligne contre une poignée « d'infanterie, déployée sur un seul rang, et que le « chiffre de nos tués dépassa le total de l'effectif « ennemi. Si le retranchement eût été défendu par c< deux rangs de bonnes troupes, il est probable qu'il « n'eût pu être enlevé par le corps d'armée tout « entier.
« La ligne de retranchement, ainsi que je l'ai « indiqué plus haut, se trouvait à 600 ou 700 yards <c du front de l'ennemi; le terrain en avant était « en pente douce et se trouvait dans les conditions « les plus favorables aux rassemblements de troupes,
ce Le développement donné à nos lignes, dans la <c direction de Five-Forks, pendant les derniers jours « de mars et le 1®' avril, amena une extension corci respondante des lignes ennemies^ et un affaiblissece ment notable des effectifs sur tous les points. Nous « crûmes, en conséquence, le moment favorable à c< une attaque de vive force. La ligne de défense ce principale de Tennemi, vue de la position que nous ce occupions, présentait l'aspect d'un parapet concc tinu, avec fossé, soutenu de distance en distance ce par des batteries flanquantes et couvert par une ce rangée d'àbatis. Ces obstacles nous parurent faciles
a à surmonter. La presque totalité du corps, 15,000 « hommes environ, fut massée pendant la nuit en « arrière de la ligne retranchée que nous avions ce conquise précédemment, et cette opération fut con- « duite avec tant de soin, que les avant-postes « ennemis n'eurent aucun soupçon de nos mouve- « ments. Dans le plan de lattaque, nous comptions « d'ailleurs sur cette possibilité de rassembler les « troupes en secret et de traverser l'espace qui nous « séparait de la ligne des abatis, avant que l'ennemi « pût nous oflTrir de la résistance ; en d'autres termes, « le succès devait dépendre en grande partie de la « surprise de nos adversaires. Sur ce point, le « résultat justifia nos prévisions. Nos soldats enle- « vèrent la ligne des tirailleurs ennemis et arri- « vèrent, sans essuyer de pertes, devant les obsta- « clés qui précédaient le fossé; seulement nous « reconnûmes alors que ces obstacles consistaient en « deux rangées d'excellents abatis séparés par une « fraise; il fallut à nos pionniers environ quinze <c minutes pour nous frayer un passage, et dans cet « espace de temps, nous perdîmes onze cents hom- « mes. Nous enlevâmes alors le parapet et nous « reconnûmes qu'il était défendu par moins d'un « rang de fantassins.
« Que faut-il conclure de cet exemple remar-
« quable? Toutes les conditions sont en notre faveur; « nous disposons de forces énormes comparative- « ment à celles de nos adversaires ; nous parvenons ce à les rassembler secrètement à 600 yards de Ten- « nemi, et nous arrivons devcmt ses fossés avant « qu'il ait pu songer à la résistance ; nous sommes « favorisés, en outre, par un brouillard épais qui « rend à peu près nulle l'action de son artillerie, et « nous n'obtenons l'avantage, avec des pertes im- « menses, que parce que refifectif ennemi est inféc< rieur de plus de moitié au minimum reconnu c< indispensable pour la défense d'un profil de cam- « pagne. La conclusion à tirer de cette attaque, c'est « qu'une simple tranchée, défendue par deux rangs « de fantassins, couverte par des abaiis ou d'autres « obstacles j et placée sur un terrain qui permette de « profiter de la portée des nouvelles armes ^ est abso- «c lument imprenable autrement que par surprise. « Telle est ma conviction, basée non sur l'exemple a particulier que je viens de citer, mais sur toute cf l'expérience de notre guerre. Je suis persuadé que ce la plupart de nos officiers partagent mon opinion « à cet ^ard, et je n'hésite pas à déclarer que, dans « le cas dont il vient d'être question, l'attaque eût « complètement échoué si l'ennemi avait possédé ce lefiTectif nécessaire pour garnir sa ligne de feu. »
22 LA FORTinCATION IMPROVISÉE
Après la guerre de la sécession, les généraux Schofield et Beauregard se rendirent à Paris, où ils eurent plusieurs entretiens avec Napoléon III .
Celui-ci, très-convaincu de Futilité des retranchements improvisés, ordonna qu'on en fît l'essai au camp de Châlons, où commandait alors le maréchal Mac.Mahon(1865).
En moins de quatre heures, 2,000 hommes, relevés de deux en deux heures, creusèrent une tranchéeabri de 3,000 mètres de développement, avec fossé en avant, comme l'indique la fig. I, pi. I. Sur plusieurs points de ce retranchement, on avait élevé des batteries à barbettes, pourvues de petites tranchées (rigoles) pour abriter les servants.
A quelque temps de là, dans une grande manœuvre exécutée à Vincennes, ime division d'infanterie reçut Tordre de se retrancher comme si elle était en présence de l'ennemi. L'opération fut protégée par un rideau de tirailleurs. Le tiers environ de l'effectif de chaque bataillon reçut des outils. En moins d'une demi-heure, toute la division se trouvait à l'abri, dans des tranchées d'un profil convenable. Cette expérience fut jugée « très-concluante »•
Dans les observations stir l'instruction sommaire pour les combats^ publiées par le ministre de la
guerre de France, en 1867, l'utilité des tranchéesabris est appréciée comme suit :
«c Les bataillons de la première ligne, déployés et « couverts, s'il est possible, par des plis de terrain, ce par des abris, par des tranchées, attendent que « Fennemi soit arrivé à bonne portée pour l'écraser « par des feux en masse, surtout au moment de la « formation des colonnes d'attaque et lorsque ces « colonnes se portent en avant sur la position.
« Ils doivent toujours être prêts à se former rapi- « dément en colonnes, pour résister à la cavalerie, <r profiter d un insuccès de l'ennemi, saisir l'occasion a propice d'un retour offensif . On ne doit pas perdre <t de vue que le meilleur moyen de défendre une « position est souvent d'attaquer soi-même, sauf à « circonscrire son mouvement si l'on n'est pas en « mesure de passer à l'état d'oflTensive décidée.
« Aborder de front, en terrain découvert, une « infemterîe non entamée, surtout si elle est protégée a par des obstacles ou des couverts, a toujours été ce une opération dangereuse; aujourd'hui surtout, « avec les armes nouvelles, l'avantage appartient à <r la défense.
« Une troupe ayant à parcourir 300 à 400 mètres, a sous un feu écrasant, quelque brave qu'elle fût, or se trouverait exposée à être détruite avant d'avoir
24 LA FORTinCATION IMPROVISÉE
« atteint le point décisif de Faction et, dans tous les
« cas, arriverait trop affaiblie pour lutter avec succès
tf contre un ennemi préparé à la recevoir et qui au
« dernier moment prendrait l'offensive. »
La guerre franco-allemande de 1870-1871 fournit un exemple frappant de l'utilité de la fortification improvisée.
Dans la journée du 17 août, l'armée française avait pris position en avant de Metz, sa droite appuyée à Roncourt et sa gauche à Sdnte-RufBne, contre la Moselle. « Bien que cette position fût naturellement très-forte, dit la relation allemcmde, les troupes travaillèrent activement de la pioche et de la pelle, pour augmenter encore sa valeur. Le 18 au matin, le front du 2® et du 3® corps (Frossard et Lebœuf) était couvert par un système continu de tranchéesabris, d'épaulements, de batteries et de communications défilées. Les fermes, telles que le Point-du-Jour, Moscou et Saint-Hubert, avaient été converties en petites forteresses ^ »
On avait également retranché le village d'Amanvillers, qui servait d'appui au 4^ corps (Ladmirault). Quant au 6* corps (Canrobert), qui formait la droite, n'ayant pas de parc du génie, il n'avait créé aucun
^ La guerre franohaUemafuUj première partie» p. 650.
ouvrage définitif, à part quelques tranchées-abris et clôtures en avant de Saint-Privat,
Il est digne de remarque que ce corps céda le premier et fut même le seul qui, avec son voisin, le 4® corps (Ladmîrault), dût battre en retraite dans la journée du 48.
La ferme de Moscou était couverte par des tranchées-abris, fortement occupées. Plusieurs attaques vinrent échouer contre ces tranchées, et les assaillants laissèrent chaque fois le terrain couvert de morts et de blessés. Cette ferme et le Point-du-Jour restèrent au pouvoir des Français, qui ne les évacuèrent que le lendemain (de 3 à 5 heures du matin).
Le rôle des tranchées-abris a été apprécié comme suit par le général Frossard, dans son Rapport stir les opérations du 2^ corps :
a Si les pertes du 2® corps d'armée, à la bataille <c de Gravelotte, ont été relativement peu considéra- « blés, nous l'avons dû, sans aucun doute, aux prête cautions prises pour abriter nos combattants par « des levées de terre et des épaulements sur les « points importants, et aux recommandations de <c profiter de toutes les dépressions ou excavations « du terrain, non pour y coucher à terre les troupes « et les tenir inertes sous les abris, mais pour les <c protéger tout en les faisant agir par le feu. Nous
« n'avons pas vu encore un exemple aussi marqué <c des avantages que donne cette disposition de <( retranchements improvisés. Nous les signalons à <c l'attention de ceux qui exerceront des commande- <c ments à l'avenir. »
Il est certain que grâce aux tranchées-abris et aux points d'appui fortifiés que les Français avaient créés pour renforcer la position de Gravelotte-Saînt-Privat, ils purent résister avec 125,000 hommes à 225,000 Allemands, pourvus d'une artillerie supérieure par le nombre et par la qualité des bouches à feu; que deux seulement de leurs corps d'armée durent s^ replier le soir, vers 8 heures, et qu'ils n eurent que 88 officiers et 1,056 soldats tués, 396 officiers et 6,313 soldats blessés ^ tandis que les Allemands laissèrent sur le terrain 328 officiers et 4,909 soldats tués, 671 officiers et 13,858 soldats blessés.
De plus, on a vu, dans cette bataille, que l'existence des tranchées - abris n'empêcha point les Français d'opérer des mouvements offîensifs quand l'occasion leur parut favorable : témoin l'attaque
1 Le tableau des pertes françaises porte, en outre, 111 officiers et 4,309 soldats disparus. Le grand état-major prussien prétend qu*un grand nombre de ceux-ci sont des blessés laissés dans les ambulances du champ de bataille. Les Français ne comptent pas non plus comme tués, ainsi que le font les Allemands dans leurs statistiques, les militaires qui ont succombé à leurs blessures.
vigoureuse que la gauche de leur armée fit, à 7 heures du soir, contre les troupes de la première armée, groupées autour de la ferme de Saint-Hubert.
Les résultats consignés plus haut sont d autant plus remarquables et concluants, que la bataille de Mars-la-Tour, où les Français n'avaient pu créer ni points d'appui fortifiés, ni tranchées-abris, leur coûta 16,000 hommes (chiffre égal à celui des tués et des blessés prussiens), bien que leurs forces fussent plus que doubles * de celles de l'ennemi et qu'ils n'eussent été repoussés d'aucun des points de leur dernière position, quand l'obscurité mit fin au combat.
Durant cette même campagne, les retranchements improvisés rendirent d'incontestables services aux armées allemandes devant Metz et devant Paris.
Une large part aussi doit leur être attribuée dans les succès qu'obtint le général Von Werder, les 15, 16 et 17 janvier 1871, sur la Lisaine, à quelques kilomètres de Belfort, Grâce aux tranchées-abris, aux abatis, aux épaulements et aux villages retranchés qui défendaient cette rivière, il put, avec 43,000 hommes, occuper une position de six lieues
* La guerre franco-allemande^ p. 614.
28 LA FORTinCATION IMPROVISÉE
d étendue et repousser quatre corps français. Il ne laissa sur le terrain que 81 officiers et 1,847 soldats morts et blessés, tandis que les pertes de Bourbaki s'élevèrent à 8 ou 10 mille hommes ^
On peut reprocher à certains généraux français, notamment à ceux qui eurent des combats défensifs à soutenir sur la Loire, le Loir et la Sarthe, de n'avoir pas fait un usage assez fréquent de la fortification improvisée, particulièrement utile pour des troupes de récente formation *.
Si dans cette campagne. Ton n'a pas tiré un plus grand parti des tranchées-abris, cela tient siu'tout à ce q^ue les Français n'avaient pas donné des outils
portatifs à leur infanterie et à ce que les Allemands n'avaient pourvu chaque bataillon que de 20 pelles et de 8 pioches. Or, l'on perd très-souvent l'occasion de faire à propos des retranchements improvisés lorsqu'on doit attendre, pour les commencer, que les pelles et les pioches soient amenées sur les lieux par les chariots du parc du génie ou par les voitures des colonnes d'outils, qui se tiennent à plusieurs lieues et quelquefois à une journée de marche en arrière.
1 Voir la Relation du siège de Belfort^ par le capitaine Wolf, p. 283.
< Il faut remarquer cependant que la fin de la campagne fut marquée par des gelées qui auraient rendu très-difficile la construction de retranchements improvisés.
Le fait que nous signalons provient peut-être aussi de ce que, dans les deux armées, il y avait un grand nombre de généraux qui étaient hostiles à l'emploi des retranchements. Ils prétendaient, que s'il est vrai que les retranchements exaltent la force morale des défenseurs par l'appui matériel qu'ils leur procurent, d'un autre côté, l'expérience constate que le soldat ne les quitte qu'avec une extrême répugnance, qu'ils le rendent, par conséquent, timide et peu propre à l'offensive ; que le soldat s'exagère aussi leur importance et se décourage lorsqu'il est forcé de les abandonner; qu'il doit naturellement croire, n'ayant pu résister à l'ennemi, étant couvert, qu'il est impossible de lui tenir tête ou de le vaincre en rase campagne ; qu'en un mot, les retranchements ont le grave défaut de rendre la troupe pusillanime et de la clouer au sol.
Il y a beaucoup d'exagération dans ces critiques. Si elles étaient fondées, il faudrait non seulement renoncer aux retranchements, mais encore s'abstenir d'abriter les troupes dans des plis de terrain ou derrière des obstacles naturels, haies, fossés, bouquets d'arbres, etc., ce qui serait les priver d'un précieux élément de succès.
Nous nous rappelons que les mêmes objections, tirées du moral de la troupe, ont été formulées lorsqu'on
proposa pour la première fois de coucher à plat ventre les soutiens et les réserves des tirailleurs, ainsi que toutes les troupes qui doivent occuper un terrain labouré par les projectiles ennemis. L'expérience a cependant prouvé que des régiments qui s'étaient conformés à cette prescription, ne furent pas moins braves ni moins audacieux que d'autres restés à découvert. Tout dépend de l'éducation que Ton donne et des idées que l'on inculque au soldat en temps de paix. Lorsqu'on lui aura fait comprendre que les abris naturels et les abris arti* ficiels ne sont que des moyens de le soustraire temporairement à des dangers et à des pertes inutiles, et qu'au moment décisif, ces obstacles doivent être abandonnés sans regret pour transporter la lutte sur d'autres points, il ne sera ni timide dans l'oflTensive, ni démoralisé dans la retraite, ni cloué au sol par la crainte de se présenter à l'ennemi la poitrine découverte.
La seule chose qui soit vraie, c'est qu'il faut user des tranchées-abris avec discernement, afin de ne pas fatiguer le soldat au moment où il a besoin de toute sa vigueur pour la lutte, et afin aussi de ne pas encombrer le champ de bataille au point d'entraver . les mouvements des grandes masses de cavalerie et d'artillerie. Ici, comme en toute chose, l'excès est un
défaut ; mais plus funeste à coup sûr serait cet autre excès qui consisterait à repousser d'une manière absolue les retranchements du champ de bataille sous prétexte qu'ils rendent le soldat timide et poussent à la défensive absolue. Nous avons la ferme conviction que, dans les guerres futures, les troupes qui feront un usage intelligent de la fortification improvisée et qui auront été exercées à l'exécuter, obtiendront de brillants succès, lorsqu'elles se trouveront en présence d'armées qui auront dédaigné ou négligé ce précieux élément de force.
Les raisons qui doivent engager toutes les puissances à donner aux troupes des outils de pionniers, ont été résumées comme suit dans une instruction publiée récemment en Autriche, pour Vemploi de la bêche d'infanterie :
« Il est inutile d'insister sur les avantages qu'il y a à pouvoir, en peu de temps, et sans l'aide de troupes des armes spéciales, soit sur une position ou aux avant-postes, soit même pendant les mouvements que nécessite le combat, se créer des obstacles, tels que tranchées ayant une action tactique, talus, haies, clôtures et buissons appropriés à la défense, ou bien rendre de tels obstacles aussi peu nuisibles que faire se pourra; à pouvoir, sur un terrain découvert, creuser des fossés et même élever des parapets d'une
solidité assez grande pour protéger les tirailleurs. Les troupes ne doivent donc pas manquer de faire, aussi souvent que possible, un emploi pratique et opportun de la bêche. »
Au moment où nous transcrivons ces lignes (sep* tembre 1877), une grande guerre se poursuit en Orient. Jamais peut-être il n'a été fait un usage plus général de la fortification passagère et de la fortification improvisée que dans cette guerre où deux puissances de premier ordre se disputent les champs de bataille avec un acharnement sans exemple. Les luttes mémorables qui ont eu lieu dans les défilés des Balkans, sur la Jantra et autour de Plevna, sont une confirmation éclatante de cet aphorisme désormais incontestable, que, par Femploi judicieux des retranchements, une armée pourvue d'armes à chargement rapide peut résister aux assauts répétés d'une armée égale en valeur et bien supérieure en nombre.
Le général qui dédaignerait cette grande leçon de l'expérience ou qui n'en tiendrait pas suflSsamment compte, ferait une faute que la plus grande habileté stratégique ne pourrait racheter ; car, s'il est vrai que le succès des opérations dépend surtout de l'art de concentrer sur le champ de bataille plus de forces que n'en a l'ennemi et de les y amener dans les meil-
leures conditions possibles, il n'est pas moins vrai que ce résultat serait stérile s'U n*était complété par la défaite de l'armée opposée. Or, il est prouvé qu'en retranchant une position bien choisie, on peut compenser largement l'infériorité numérique et assurer la victoire à ime armée qui, sans l'appui des retranchements, serait certainement écrasée. La fortification doit donc désormab être considérée comme formant une des branches essentielles de la tactique.